Les papes, les empereurs d'Allemagne, les tyrannies provinciales, les
républiques et les anarchies municipales se disputaient cet héritage
conquis et reconquis des Romains et des Barbares. Ces ondulations
politiques de l'Italie, du quatrième au quatorzième siècle, seraient
aussi confuses et aussi fastidieuses à décrire que les roulis des vagues
déchaînées par les vents sur une mer d'équinoxe.
Ces divisions, après la mort de l'empereur Frédéric, finirent par se
réduire à peu près à deux grands partis, les Guelfes et les Gibelins:
l'un favorisant de ses voeux et de ses armes la domination des papes;
l'autre, par haine de cette domination pontificale, se dévouant aux
empereurs d'Allemagne, comme si le patriotisme se fût senti moins
humilié et moins oppressé de s'asservir à un dominateur étranger qu'à un
dominateur sacré qui ajoutait un droit divin au droit temporel!
Florence, capitale de l'ancienne Étrurie, aujourd'hui la Toscane, était
le foyer le plus animé des querelles de ces deux grands partis. Cette
république, fondée sur l'industrie, et non sur les armes, prospérait,
malgré ses dissensions intestines, par la seule vertu de la liberté.
C'était évidemment là que l'Italie littéraire et poétique devait éclore,
car l'esprit humain cherche par instinct les terres libres pour dérober,
comme l'aigle, ses oeufs à la tyrannie. De plus, il y avait dans le sang
toscan, écoulement du vieux sang étrusque, une séve non encore épuisée
de génie littéraire et de génie artistique. Cette nation venait de toute
antiquité de Grèce ou d'Égypte. La civilisation élégante et presque
fabuleuse de l'Étrurie avait été anéantie par la soldatesque des
premiers Romains, ces barbares de Romulus; mais cette civilisation, dont
on ne sait rien que par ses oeuvres, avait laissé dans ses vases, dans
ses dessins, dans ses monuments cyclopéens, des témoignages d'une
grande vigueur d'esprit et d'une grande perfection de main. Cette race,
dans la politique, dans le commerce, dans la guerre, avait des facultés
innées qui éclataient souvent en individualités colossales. Les Dante,
les Machiavel, les Médicis, les Buonarotti, les Gondi, les Mirabeau, les
Bonaparte étaient des familles étrusques. Les deux hommes modernes qui
ont remué le plus d'idées par l'éloquence et le plus d'hommes par la
guerre, Mirabeau et Napoléon, sont des Toscans transportés sur la scène
de la France. Le cardinal de Retz, qui fut à l'intrigue ce que Machiavel
fut à la politique, était un Toscan. Cette Athènes de la Toscane était
donc assez naturellement prédestinée à donner une langue et une
littérature à la confédération des villes italiennes qui cherchaient à
reconstruire un esprit moderne sur cette terre antique.