I
De toutes les nations qui ont cultivé les lettres avant ou après le
christianisme, sans en excepter la Grèce et Rome, l'Italie moderne est
certainement, selon nous, la nation qui a apporté le plus magnifique
contingent de génie à la famille humaine. Dante, Pétrarque, le Tasse,
l'Arioste, Machiavel, Michel-Ange, Raphaël, les Médicis et leur cour;
trois poëmes épiques en trois siècles; une litanie de noms et d'oeuvres
secondaires, et cependant impérissables, dignes d'être gravés sur la
colonne de bronze qu'on élèverait à la gloire intellectuelle de l'Europe
pensante, sont le témoignage de cette immortelle fécondité de l'Italie.
_Alma parens!_ Le ciel, la mer, les montagnes, les fleuves, la race, la
langue, les religions, les grandeurs et les revers de la destinée, le
passé presque fabuleux, le présent triste, l'avenir toujours prêt à
renaître, et toujours trompeur, la jeunesse éternelle de ce sang italien
qui roule toutes sortes de royautés déchues dans ses veines, une
noblesse de peuple-roi dans le dernier laboureur de ses plaines ou dans
le dernier pasteur de ses montagnes, une rivalité de villes capitales,
telles que Naples, Rome, Florence, Sienne, Pise, Bologne, Ferrare,
Ravenne, Vérone, Gênes, Venise, Milan, Turin, ayant toutes et tour à
tour concentré en elles l'activité, le génie, la poésie, les arts de la
patrie commune, et pouvant toutes aspirer à la royauté intellectuelle
d'une troisième Italie, voilà les explications de cette aristocratie
indélébile de l'esprit humain au delà des Alpes.
Tous les peuples jeunes et nous-mêmes nous sommes des parvenus auprès de
l'Italie, et nous respectons sa grandeur jusque dans sa décadence. Car
ce n'est pas la race qui est déchue en elle, c'est le sort. L'antiquité,
la dignité survivent à la dégradation de sa fortune. C'est l'Italie
divisée, découronnée, humiliée, affligée, garrottée ici, corrompue là,
dominée partout; mais c'est l'Italie!
Il est curieux de voir ce que fut un tel peuple dans sa littérature
virile, au moment où il donna le premier au monde le signal de la
renaissance des lettres, après douze siècles de ténèbres et de stérilité
répandues en Orient et en Occident sur ce qu'on appelait l'univers
romain.
Nous négligerons les premiers commencements de ce que nous pourrions
nommer les balbutiements de cette renaissance, et nous ne la ferons
dater, comme toutes les grandes choses, que de son premier grand homme:
le Dante.