La beauté dans la nature ou dans les arts, ces divines contre-épreuves
de la nature, la beauté n'est pas arbitraire, comme le prétendent
quelques philosophes à courte conception. La beauté est absolue en
elle-même; elle résulte de quelques rapports mystérieux entre la forme
et le fond dans toutes les choses morales ou matérielles, rapports qui
ont été établis par Dieu lui-même, suprême type, suprême règle, suprême
proportion, suprême mesure, suprême convenance de tout ce qui émane de
lui. «_Dieu fit l'homme à son image._» On pourrait dire encore: «_Dieu
fit toute chose à son image._» Or Dieu est le grand logicien par
excellence. La critique ou la logique des arts n'est donc nullement un
caprice ou d'esprit ou du goût; elle est la logique absolue et divine
appliquée par le sens commun, ce régulateur sans appel, aux oeuvres de
l'esprit, de la langue ou de la main de l'homme. En d'autres termes, la
critique est la recherche et la manifestation de cette règle logique et
intime qui préside et doit présider à toute création de notre
intelligence; sorte de conscience de l'esprit qui, au lieu de nous dire:
Cela est bien, cela est mal, nous dit avec la même autorité: Cela est
beau, cela est laid; cela est proportionné, cela est disproportionné;
cela est dans la mesure, cela est dans l'excès; cela est dans la vérité,
ou cela est dans la chimère.
Or, pendant que les hommes de création ou de génie produisent, soit dans
le domaine de la pensée, soit dans le domaine des sens, des oeuvres
d'art que la fougue même de leur imagination créatrice peut faire
quelquefois déborder avec beaucoup d'écume et d'irrégularité du moule,
comme le bronze en ébullition déborde du fourneau, il est bon que les
hommes de critique ou de logique des arts les surveillent, les modèrent,
les gourmandent, et, leur présentant la règle et la mesure éternelles,
leur disent: «Voilà le type! vous ne l'atteignez pas, ou vous le
dépassez.»
Et s'il arrive que ces hommes de critique, ces logiciens des arts, ces
logiciens de la langue, soient eux-mêmes capables à un certain degré de
joindre l'exemple à la leçon et de produire des oeuvres de talent
irréprochables, leur talent accroît leur autorité, et les nations
reconnaissent longtemps leurs lois. Or Boileau fut précisément et
opportunément pour la France un de ces hommes. Il prouva sa mission par
ses oeuvres. Il fut un esprit critique, et il fut en même temps, non un
poëte d'âme et de génie, mais un écrivain en vers très-accompli, ce que
les musiciens appellent, non un compositeur sublime, mais un admirable
exécutant.