La France était jeune dans les lettres quand il parut; elle pouvait se
jeter dans les excès de jeunesse et de séve, écarts antipathiques à son
génie national, génie vrai, sensé, modéré, logique, délicat, génie qui
avait besoin, comme la jeunesse, d'un instituteur sévère et un peu
froid. Boileau fut pour sa littérature naissante cet instituteur, qui
encouragea d'une main et qui émonda de l'autre sa séve surabondante.
Peut-être l'émonda-t-il trop, nous ne le nions pas; mais remarquez
cependant qu'il n'empêcha de naître et de grandir ni Molière, ni
Corneille, ni Racine, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Pascal, ni surtout
Voltaire, qui naissait à côté de lui, sur sa trace, et qui, avec un
esprit mille fois plus original, plus indépendant et plus étendu, fut
cependant, comme il l'avoue partout en s'en glorifiant lui-même, son
disciple et son ouvrage dans le domaine de la langue, de la critique et
du bon sens dans l'art d'écrire.
De tels services à la langue française, au bon sens et au bon goût,
rendus en beaux vers par un bon esprit, ne pourraient être méconnus sans
injustice ni oubliés sans ingratitude par la nation du bon sens, du bon
esprit et du bon goût comme la France. Boileau a immensément contribué à
lui conquérir et à lui maintenir incontestablement ces trois modestes
mais solides supériorités sur les littératures des nations
contemporaines.
La France n'avait pas, comme l'Italie, son _Dante_ gigantesque mais
ténébreux, son _Tasse_ épique mais énervé, son _Machiavel_ robuste mais
dépravé, son _Arioste_ accompli mais futile; elle n'avait pas, comme le
Portugal, son _Camoëns_ grandiose mais trop latin; elle n'avait pas,
comme l'Angleterre, son _Milton_ biblique mais monotone. Non, la France
avait, avec son inexpérience, cette universelle aptitude qui allait lui
donner, homme à homme, selon l'heure et selon le besoin, non pas la
supériorité, mais la direction de l'esprit de l'Europe. Or, cette
direction que la France allait donner dans les lettres, dans la
philosophie, dans la science, dans la politique, dans les arts, dans le
goût, à l'Europe, après Louis XIV, ce fut Boileau qui la donna le
premier à la France.
N'est-ce rien? Homme de règle et de monarchie dans les lettres, Boileau
sentit le besoin d'un gouvernement des lettres: il fonda le gouvernement
du goût. C'est une des puissances de la France. Il ne faut donc pas
s'étonner si dans le culte de Boileau il y a un peu de patriotisme
français. Il fut un des fondateurs de cette monarchie du goût, qui fut
d'abord française, et qui, grâce à l'unité de l'esprit humain qui se
constitue de plus en plus en Europe, devient maintenant universelle.