Sa correspondance, surtout celle qu'il entretenait avec Racine, son
collègue en historiographie du règne, et avec Brossette, son ami et son
éditeur, montre en lui l'homme tout à fait conforme au poëte. M. Berriat
Saint-Prix a recueilli de nos jours et a mis à leur date et à leur
vraie lumière chaque syllabe de cette vie poétique ou familière. Il a
exhumé Boileau tout entier, prose et vers, avec une minutie d'érudition
qui est en même temps la piété de la mémoire. On n'aime pas beaucoup
plus Boileau après avoir lu ces quatre énormes volumes, mais on apprend
à l'estimer plus haut: c'est le poëte honnête homme.
Ses jugements confidentiels sur les oeuvres du temps sont sévères et se
ressentent un peu de l'austérité de Port-Royal.
«Je vous remercie de m'avoir envoyé le _Télémaque_ de M. de Fénelon,»
écrit-il à Brossette; «j'y trouve de l'agrément. Homère est plus
instructif que lui. Mentor dit de fort bonnes choses, mais un peu
hardies. Enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poëte que
théologien; de sorte que, si, par son livre des _Maximes_, il me semble
très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son _roman_,
digne d'être mis en parallèle avec Héliodore, l'auteur du roman grec de
_Théagène et Chariclée_. Je doute néanmoins qu'il fût d'humeur, comme
Héliodore, à quitter sa mitre pour son roman. Mais vraisemblablement le
revenu de l'évêché d'Héliodore n'approchait guère du revenu de l'évêché
de Cambrai.»
On suit dans ces lettres, avec une certaine pitié d'esprit, les
sollicitudes un peu puériles d'une longue existence passée à aligner des
rimes, à élucider une épigramme, à justifier une ode, à commenter un
sonnet. Puis on arrive aux dernières pages, où on lit avec tristesse ce
refrain des petites vies comme des grandes:
«J'ai fait une chute sur mon escalier d'Auteuil. Je suis malade,
vraiment malade; la vieillesse m'accable de tous côtés: l'ouïe me
manque, ma vue s'éteint, je n'ai plus de jambes, je ne saurais plus
monter ou descendre qu'appuyé sur le bras d'autrui; enfin je ne suis
plus rien de ce que j'étais, et, pour comble de misère, il me reste un
malheureux souvenir de ce que j'ai été.»
Racine mourant aussi, Racine, son élève autant que son ami, désira le
voir pendant sa dernière maladie; Boileau se traîna au lit de mort du
poëte d'_Athalie_. Racine, se ranimant à sa présence, essaya de se
soulever sur son lit et de le serrer pour la dernière fois dans ses
bras. Boileau s'attendrit et veut consoler son ami de quelque
espérance.--«Non! non!» lui dit Racine, «ne me plaignez pas! Je regarde
comme un bonheur de mourir le premier!» L'homme qui inspirait de tels
sentiments au plus sensible des poëtes de son époque n'était
certainement pas un coeur froid. Racine, au reste, était son plus bel
ouvrage. Le disciple et le maître doivent être confondus dans la mémoire
de la postérité.
Peu de temps après cette plainte et cette mort, Boileau lui-même n'était
plus. Et comme si son tombeau avait dû être encore après lui une pierre
d'achoppement et de division entre les écrivains et entre les écoles
littéraires, la dispute éternelle sur l'utilité ou sur le malheur de son
influence commençait sur cette tombe et se perpétuait jusqu'à nos jours.
Nous ne prétendons pas la trancher, mais nous dirons courageusement
notre pensée à ses amis comme à ses ennemis.
Boileau ne fut point un grand poëte dans l'acception transcendante du
mot. On n'est pas tel pour avoir aiguisé malignement quelques lancettes
acérées d'épigrammes, ou pour avoir rimé heureusement quelques satires
spirituelles contre les mauvais écrivains de son temps. On n'est point
tel pour avoir admirablement poli quelques épîtres courtes sur les
exploits de son prince, ou sur quelques maximes saines, mais banales, de
philosophie sans nouveauté. On n'est point tel pour avoir rimé en vers
médiocres la prose didactique d'Horace, de Longin ou de Quintilien sur
le mécanisme du style. On n'est point tel pour avoir supérieurement
manié l'instrument encore inhabile de la langue poétique française et
pour avoir remis après soi cette langue très-perfectionnée à ses
successeurs. On n'est point tel même pour avoir écrit dans un poëme
héroï-comique, comme _le Lutrin_, cinq ou six pages égales en
expression, sinon en invention, à ce qu'il y a de plus parfait dans le
badinage d'Arioste et de Pope. On est, à tous ces titres, un admirable
artisan de style, mais on n'est pas créateur, c'est-à-dire poëte. On est
homme de sens, homme d'esprit, homme de talent, homme de goût, le
premier des critiques en action; on contribue à faire les grands poëtes,
comme Boileau fit Racine, mais on est dépassé par ses disciples et on
reste à jamais terre à terre, tandis qu'ils prennent leur vol vers la
gloire avec les ailes que vous leur avez façonnées. Tel fut Boileau
comme poëte.
Comme critique, il eut deux influences diverses: l'une, selon nous,
très-nuisible; l'autre très-salutaire au génie spécial de son pays. Par
la première il comprima, autant qu'il était en lui, les originalités,
les témérités, les audaces, les enthousiasmes poétiques de la France
littéraire, et il la condamna à se calquer servilement sur l'antique,
c'est-à-dire à calquer le vif sur le mort. Il voulut refaire ce qui ne
se refait jamais, un vieux monde avec un nouveau. Par cela seul il fit
avorter l'avenir d'une grande poésie nationale en France. Ce n'est que
juste un siècle après sa mort que la France conçut de l'esprit nouveau
de nouveaux germes poétiques, et qu'elle redevint capable d'enfanter ce
que nos neveux verront naître et grandir, une poésie à grand foyer dans
l'âme, à grand souffle et à grandes ailes, pour emporter aux siècles le
nom propre et non le nom latin de notre patrie. Boileau retarda de plus
de cent ans cette naissance. C'est son tort, ou plutôt c'était le tort
de sa nature. Il n'était pas né libre et fécond, il était né servile et
copiste.