XXV

Sa correspondance, surtout celle qu'il entretenait avec Racine, son

collègue en historiographie du règne, et avec Brossette, son ami et son

éditeur, montre en lui l'homme tout à fait conforme au poëte. M. Berriat

Saint-Prix a recueilli de nos jours et a mis à leur date et à leur

vraie lumière chaque syllabe de cette vie poétique ou familière. Il a

exhumé Boileau tout entier, prose et vers, avec une minutie d'érudition

qui est en même temps la piété de la mémoire. On n'aime pas beaucoup

plus Boileau après avoir lu ces quatre énormes volumes, mais on apprend

à l'estimer plus haut: c'est le poëte honnête homme.

Ses jugements confidentiels sur les oeuvres du temps sont sévères et se

ressentent un peu de l'austérité de Port-Royal.

«Je vous remercie de m'avoir envoyé le _Télémaque_ de M. de Fénelon,»

écrit-il à Brossette; «j'y trouve de l'agrément. Homère est plus

instructif que lui. Mentor dit de fort bonnes choses, mais un peu

hardies. Enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poëte que

théologien; de sorte que, si, par son livre des _Maximes_, il me semble

très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son _roman_,

digne d'être mis en parallèle avec Héliodore, l'auteur du roman grec de

_Théagène et Chariclée_. Je doute néanmoins qu'il fût d'humeur, comme

Héliodore, à quitter sa mitre pour son roman. Mais vraisemblablement le

revenu de l'évêché d'Héliodore n'approchait guère du revenu de l'évêché

de Cambrai.»

On suit dans ces lettres, avec une certaine pitié d'esprit, les

sollicitudes un peu puériles d'une longue existence passée à aligner des

rimes, à élucider une épigramme, à justifier une ode, à commenter un

sonnet. Puis on arrive aux dernières pages, où on lit avec tristesse ce

refrain des petites vies comme des grandes:

«J'ai fait une chute sur mon escalier d'Auteuil. Je suis malade,

vraiment malade; la vieillesse m'accable de tous côtés: l'ouïe me

manque, ma vue s'éteint, je n'ai plus de jambes, je ne saurais plus

monter ou descendre qu'appuyé sur le bras d'autrui; enfin je ne suis

plus rien de ce que j'étais, et, pour comble de misère, il me reste un

malheureux souvenir de ce que j'ai été.»

Racine mourant aussi, Racine, son élève autant que son ami, désira le

voir pendant sa dernière maladie; Boileau se traîna au lit de mort du

poëte d'_Athalie_. Racine, se ranimant à sa présence, essaya de se

soulever sur son lit et de le serrer pour la dernière fois dans ses

bras. Boileau s'attendrit et veut consoler son ami de quelque

espérance.--«Non! non!» lui dit Racine, «ne me plaignez pas! Je regarde

comme un bonheur de mourir le premier!» L'homme qui inspirait de tels

sentiments au plus sensible des poëtes de son époque n'était

certainement pas un coeur froid. Racine, au reste, était son plus bel

ouvrage. Le disciple et le maître doivent être confondus dans la mémoire

de la postérité.

Peu de temps après cette plainte et cette mort, Boileau lui-même n'était

plus. Et comme si son tombeau avait dû être encore après lui une pierre

d'achoppement et de division entre les écrivains et entre les écoles

littéraires, la dispute éternelle sur l'utilité ou sur le malheur de son

influence commençait sur cette tombe et se perpétuait jusqu'à nos jours.

Nous ne prétendons pas la trancher, mais nous dirons courageusement

notre pensée à ses amis comme à ses ennemis.

Boileau ne fut point un grand poëte dans l'acception transcendante du

mot. On n'est pas tel pour avoir aiguisé malignement quelques lancettes

acérées d'épigrammes, ou pour avoir rimé heureusement quelques satires

spirituelles contre les mauvais écrivains de son temps. On n'est point

tel pour avoir admirablement poli quelques épîtres courtes sur les

exploits de son prince, ou sur quelques maximes saines, mais banales, de

philosophie sans nouveauté. On n'est point tel pour avoir rimé en vers

médiocres la prose didactique d'Horace, de Longin ou de Quintilien sur

le mécanisme du style. On n'est point tel pour avoir supérieurement

manié l'instrument encore inhabile de la langue poétique française et

pour avoir remis après soi cette langue très-perfectionnée à ses

successeurs. On n'est point tel même pour avoir écrit dans un poëme

héroï-comique, comme _le Lutrin_, cinq ou six pages égales en

expression, sinon en invention, à ce qu'il y a de plus parfait dans le

badinage d'Arioste et de Pope. On est, à tous ces titres, un admirable

artisan de style, mais on n'est pas créateur, c'est-à-dire poëte. On est

homme de sens, homme d'esprit, homme de talent, homme de goût, le

premier des critiques en action; on contribue à faire les grands poëtes,

comme Boileau fit Racine, mais on est dépassé par ses disciples et on

reste à jamais terre à terre, tandis qu'ils prennent leur vol vers la

gloire avec les ailes que vous leur avez façonnées. Tel fut Boileau

comme poëte.

Comme critique, il eut deux influences diverses: l'une, selon nous,

très-nuisible; l'autre très-salutaire au génie spécial de son pays. Par

la première il comprima, autant qu'il était en lui, les originalités,

les témérités, les audaces, les enthousiasmes poétiques de la France

littéraire, et il la condamna à se calquer servilement sur l'antique,

c'est-à-dire à calquer le vif sur le mort. Il voulut refaire ce qui ne

se refait jamais, un vieux monde avec un nouveau. Par cela seul il fit

avorter l'avenir d'une grande poésie nationale en France. Ce n'est que

juste un siècle après sa mort que la France conçut de l'esprit nouveau

de nouveaux germes poétiques, et qu'elle redevint capable d'enfanter ce

que nos neveux verront naître et grandir, une poésie à grand foyer dans

l'âme, à grand souffle et à grandes ailes, pour emporter aux siècles le

nom propre et non le nom latin de notre patrie. Boileau retarda de plus

de cent ans cette naissance. C'est son tort, ou plutôt c'était le tort

de sa nature. Il n'était pas né libre et fécond, il était né servile et

copiste.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 174 / 232 题