VII

Les modèles de Boileau, ceux qui tentèrent son génie essentiellement

imitateur, furent évidemment Horace et Juvénal, les deux satiristes

romains. Il ne devait jamais égaler dans ce genre ni la grâce à peine

maligne du doux, et voluptueux Horace, ni l'âpre énergie de Juvénal. La

satire d'Horace est un badinage; la satire de Juvénal est une tragédie.

Le premier, assis à table entre Auguste, qu'il flatte, et Virgile, qu'il

aime, amuse le festin par quelques railleries décentes en vers contre

les mauvais poëtes de Rome; un autre jour, couché à l'ombre des chênes

verts de sa petite maison de Tibur (aujourd'hui remplacée par un

gracieux ermitage de capucins), au bruit et à la poussière humide des

cascatelles de l'_Anio_, dans lesquelles ses esclaves font rafraîchir

son vin de _Cadès_ ou de _Cécube_, il écrit à quelques amis de Rome une

épître familière où ses vers bondissent et coulent comme les filets

d'écume de l'_Anio_ sur la mousse. Si une légère ironie ou si une

épigramme inoffensive contre quelque ennuyeux récitateur de vers lourds

de Rome s'y glisse à son insu, il ne court pas après pour la retenir, il

la laisse rouler comme un caillou poli dans le lit de la cascade ou

comme un flocon d'écume sur l'eau transparente. On n'y sent pas la

haine, mais la confidence et la négligence d'un esprit souriant dans sa

bonté.

Boileau ne pouvait pas plus malheureusement choisir son modèle que dans

Horace, l'_Hafiz_ de l'Occident, le _Saint-Évremond_ de Rome, le

_Voltaire_ de la poésie fugitive; Boileau, l'habile aligneur de vers

travaillés au marteau et à la lime, le calqueur patient des choses

incalquables de l'antiquité, le janséniste de la religion comme du

style, dont toutes les grâces et tous les amours n'étaient que des

contrefaçons de légèretés lourdes et de voluptés pénibles, par un

érudit!

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 155 / 232 题