Les modèles de Boileau, ceux qui tentèrent son génie essentiellement
imitateur, furent évidemment Horace et Juvénal, les deux satiristes
romains. Il ne devait jamais égaler dans ce genre ni la grâce à peine
maligne du doux, et voluptueux Horace, ni l'âpre énergie de Juvénal. La
satire d'Horace est un badinage; la satire de Juvénal est une tragédie.
Le premier, assis à table entre Auguste, qu'il flatte, et Virgile, qu'il
aime, amuse le festin par quelques railleries décentes en vers contre
les mauvais poëtes de Rome; un autre jour, couché à l'ombre des chênes
verts de sa petite maison de Tibur (aujourd'hui remplacée par un
gracieux ermitage de capucins), au bruit et à la poussière humide des
cascatelles de l'_Anio_, dans lesquelles ses esclaves font rafraîchir
son vin de _Cadès_ ou de _Cécube_, il écrit à quelques amis de Rome une
épître familière où ses vers bondissent et coulent comme les filets
d'écume de l'_Anio_ sur la mousse. Si une légère ironie ou si une
épigramme inoffensive contre quelque ennuyeux récitateur de vers lourds
de Rome s'y glisse à son insu, il ne court pas après pour la retenir, il
la laisse rouler comme un caillou poli dans le lit de la cascade ou
comme un flocon d'écume sur l'eau transparente. On n'y sent pas la
haine, mais la confidence et la négligence d'un esprit souriant dans sa
bonté.
Boileau ne pouvait pas plus malheureusement choisir son modèle que dans
Horace, l'_Hafiz_ de l'Occident, le _Saint-Évremond_ de Rome, le
_Voltaire_ de la poésie fugitive; Boileau, l'habile aligneur de vers
travaillés au marteau et à la lime, le calqueur patient des choses
incalquables de l'antiquité, le janséniste de la religion comme du
style, dont toutes les grâces et tous les amours n'étaient que des
contrefaçons de légèretés lourdes et de voluptés pénibles, par un
érudit!