Une prédisposition naturelle inclina donc Boileau à la satire.
En effet, qu'est-ce que la satire? C'est la mauvaise humeur de l'esprit
chez les hommes qui, comme Boileau ou Horace, ne font que la satire des
oeuvres; c'est la mauvaise humeur de la vertu chez les hommes qui, comme
Juvénal, font la satire des moeurs; mais toujours c'est la mauvaise
humeur. C'est l'explosion moqueuse ou virulente d'une âme plus sensible
aux laideurs qu'aux beautés intellectuelles ou morales de l'humanité.
L'enthousiasme et l'amour, ces deux seules véritables Muses divines, ne
s'abaissent pas à satiriser le genre humain; elles pleurent sur lui s'il
se souille, elles lui chantent le _Sursum corda_, de l'espérance s'il se
décourage ou s'il se dégrade. Elles croiraient se dégrader elles-mêmes
si elles lui présentaient le miroir satirique de Boileau ou le miroir
tragique de Juvénal pour le faire rire de ses ridicules ou pour le
faire frémir de ses crimes.
La satire procède du dégoût ou de la haine, passions peu dignes d'être
exprimées en vers immortels par les poëtes. Voilà pourquoi nous ne
plaçons, dans notre opinion personnelle, ce genre de littérature qu'à un
degré inférieur dans les oeuvres de l'esprit humain. Nous exceptons
néanmoins de ce mépris les grandes et saintes indignations en vers de
_Juvénal_, de _Gilbert_ et d'un poëte unique dans notre temps,
_Barbier_. C'est lui qui, dans une _iambe_ intitulée _la Curée_, a égalé
Pindare en verve et dépassé Juvénal en colère, mais verve lyrique aux
images de Phidias comme _la Cavale_, colère sainte aux accents d'airain
comme l'_Imprécation biblique_. Ces satires-là ne sont pas de la haine;
elles sont l'amour du beau et de l'honnête poussé jusqu'à la vengeance
contre le laid et le crime. Mais cette vengeance élevée ne supplicie
personne; elle est anonyme, comme le glaive exterminateur dans les mains
de l'ange; elle ne tombe pas sur des têtes, mais sur des vices.
C'est ainsi que, dans une de ces satires immortelles, _Barbier_ flagelle
le Paris de 1830 du geste et du ton dont le Dante flagellait la
Florence de 1300. Ce poëte, sans blesser personne, gourmande les cupides
bassesses de ces foules du lendemain qui se précipitent sur tout ce qui
tombe, et flétrit les faciles victoires de ces fanfarons d'après coup
qui outragent tout ce qui est désarmé. Écoutez-en seulement les derniers
vers; ils rappellent, par leur fruste énergie, le poil hérissé et la
gueule sanglante de ce sanglier de Calydon qu'on voit sur la place du
marché de Florence:
Ainsi, quand, désertant sa bauge solitaire,
Le sanglier, frappé de mort,
Est là, tout palpitant, étendu sur la terre,
Et sous le soleil qui le mord;
Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,
Ne bougeant plus en ses liens,
Il meurt, et que la trompe a sonné la curée
À toute la meute des chiens;
Toute la meute, alors, comme une vague immense,
Bondit; alors chaque mâtin
Hurle en signe de joie, et prépare d'avance
Ses larges crocs pour le festin.
Et puis vient la cohue, et les abois féroces
Roulent de vallons en vallons;
Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses,
Tout s'élance, et tout crie: Allons!
Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,
Allons! allons! les chiens sont rois!
Le cadavre est à nous; payons-nous notre peine,
Nos coups de dents et nos abois.
Allons! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille
Et qui se pende à notre cou;
Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,
Et gorgeons-nous tout notre soûl!
Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche,
Fouillent ces flancs à plein museau,
Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche,
Car chacun en veut un morceau;
Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne
Avec un os demi rongé,
Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne,
Jalouse et le poil allongé,
Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,
Son os dans les dents arrêté,
Et lui crie, en jetant son quartier de charogne:
«Voici ma part de royauté!»
1830.
De telles satires sont des coups de foudre, et non des coups de
lanières. Cela ne blesse pas, cela écrase.
Les autres sont un supplice personnel infligé, comme disent les
satiristes, par le fouet de la satire à des hommes dont ce fouet déchire
la peau. Eh bien! quelle que soit la justice de ce supplice, nous ne
pouvons ni approuver ni excuser ceux qui se donnent la mission de
l'infliger au ridicule et même au crime de leur temps. On m'apportait,
il y a peu d'années, en Italie, une de ces oeuvres de colère légitime
qui stigmatisent eu vers terribles des noms d'hommes vivants et qui font
saigner éternellement les coups de verge ou les coups de poignard de la
plume. Comme j'exprimais par ma physionomie ma répulsion involontaire
pour ces oeuvres de colère, quelqu'un me dit: «À quoi pensez-vous? Ne
faut-il pas que justice soit faite de toutes ces iniquités? Ne faut-il
pas que toutes les mauvaises fortunes aient leur Némésis?»--«Oui,»
répondis-je, «dans les sociétés d'hommes un exécuteur est nécessaire à
la justice; il faut un bourreau, peut-être, quoique je n'en sois pas
parfaitement convaincu, mais il ne faut pas être le bourreau.»
Le satiriste sanglant est le bourreau des renommées; il jette au
charnier les noms dépecés de ses ennemis littéraires ou de ses ennemis
politiques. Ce n'est pas le métier des immortels. Ce sont là de ces
gloires dont on se repent; il faut se les refuser, sinon par respect
pour ses ennemis, du moins par respect pour soi-même.
Prise dans une acception plus vulgaire, la satire n'est qu'une épigramme
prolongée. Une épigramme est un coup d'épingle à une vie, à un ridicule
ou à un homme. Quand elle s'adresse à un homme, ce n'est pas grand chose
qu'une épigramme; c'est une goutte de fiel dans un verre d'eau pour
rendre le breuvage de la raillerie amer à celui qu'on force à le boire.
Mais une satire littéraire, c'est-à-dire une épigramme délayée en deux
cents vers, c'est un torrent de fiel dans lequel on s'efforce de noyer
un nom. La masse de l'épigramme n'en corrige pas l'intention; c'est
toujours de la haine, de la haine qui rit au lieu de la haine qui tue,
mais enfin de la haine; si on ne veut pas tuer, on veut blesser. Le
principe de la satire ou de l'épigramme est mauvais, et ses résultats
sont cruels. Voilà pourquoi nous n'encourageons jamais les poëtes à cet
exercice haineux de leur génie. On y recueille ce qu'on a semé: on y
sème des larmes, on y recueille des larmes; mais celles qu'on répand
sont plus amères que celles que l'on a fait répandre.