VI

Une prédisposition naturelle inclina donc Boileau à la satire.

En effet, qu'est-ce que la satire? C'est la mauvaise humeur de l'esprit

chez les hommes qui, comme Boileau ou Horace, ne font que la satire des

oeuvres; c'est la mauvaise humeur de la vertu chez les hommes qui, comme

Juvénal, font la satire des moeurs; mais toujours c'est la mauvaise

humeur. C'est l'explosion moqueuse ou virulente d'une âme plus sensible

aux laideurs qu'aux beautés intellectuelles ou morales de l'humanité.

L'enthousiasme et l'amour, ces deux seules véritables Muses divines, ne

s'abaissent pas à satiriser le genre humain; elles pleurent sur lui s'il

se souille, elles lui chantent le _Sursum corda_, de l'espérance s'il se

décourage ou s'il se dégrade. Elles croiraient se dégrader elles-mêmes

si elles lui présentaient le miroir satirique de Boileau ou le miroir

tragique de Juvénal pour le faire rire de ses ridicules ou pour le

faire frémir de ses crimes.

La satire procède du dégoût ou de la haine, passions peu dignes d'être

exprimées en vers immortels par les poëtes. Voilà pourquoi nous ne

plaçons, dans notre opinion personnelle, ce genre de littérature qu'à un

degré inférieur dans les oeuvres de l'esprit humain. Nous exceptons

néanmoins de ce mépris les grandes et saintes indignations en vers de

_Juvénal_, de _Gilbert_ et d'un poëte unique dans notre temps,

_Barbier_. C'est lui qui, dans une _iambe_ intitulée _la Curée_, a égalé

Pindare en verve et dépassé Juvénal en colère, mais verve lyrique aux

images de Phidias comme _la Cavale_, colère sainte aux accents d'airain

comme l'_Imprécation biblique_. Ces satires-là ne sont pas de la haine;

elles sont l'amour du beau et de l'honnête poussé jusqu'à la vengeance

contre le laid et le crime. Mais cette vengeance élevée ne supplicie

personne; elle est anonyme, comme le glaive exterminateur dans les mains

de l'ange; elle ne tombe pas sur des têtes, mais sur des vices.

C'est ainsi que, dans une de ces satires immortelles, _Barbier_ flagelle

le Paris de 1830 du geste et du ton dont le Dante flagellait la

Florence de 1300. Ce poëte, sans blesser personne, gourmande les cupides

bassesses de ces foules du lendemain qui se précipitent sur tout ce qui

tombe, et flétrit les faciles victoires de ces fanfarons d'après coup

qui outragent tout ce qui est désarmé. Écoutez-en seulement les derniers

vers; ils rappellent, par leur fruste énergie, le poil hérissé et la

gueule sanglante de ce sanglier de Calydon qu'on voit sur la place du

marché de Florence:

Ainsi, quand, désertant sa bauge solitaire,

Le sanglier, frappé de mort,

Est là, tout palpitant, étendu sur la terre,

Et sous le soleil qui le mord;

Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,

Ne bougeant plus en ses liens,

Il meurt, et que la trompe a sonné la curée

À toute la meute des chiens;

Toute la meute, alors, comme une vague immense,

Bondit; alors chaque mâtin

Hurle en signe de joie, et prépare d'avance

Ses larges crocs pour le festin.

Et puis vient la cohue, et les abois féroces

Roulent de vallons en vallons;

Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses,

Tout s'élance, et tout crie: Allons!

Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,

Allons! allons! les chiens sont rois!

Le cadavre est à nous; payons-nous notre peine,

Nos coups de dents et nos abois.

Allons! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille

Et qui se pende à notre cou;

Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,

Et gorgeons-nous tout notre soûl!

Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche,

Fouillent ces flancs à plein museau,

Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche,

Car chacun en veut un morceau;

Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne

Avec un os demi rongé,

Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne,

Jalouse et le poil allongé,

Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,

Son os dans les dents arrêté,

Et lui crie, en jetant son quartier de charogne:

«Voici ma part de royauté!»

1830.

De telles satires sont des coups de foudre, et non des coups de

lanières. Cela ne blesse pas, cela écrase.

Les autres sont un supplice personnel infligé, comme disent les

satiristes, par le fouet de la satire à des hommes dont ce fouet déchire

la peau. Eh bien! quelle que soit la justice de ce supplice, nous ne

pouvons ni approuver ni excuser ceux qui se donnent la mission de

l'infliger au ridicule et même au crime de leur temps. On m'apportait,

il y a peu d'années, en Italie, une de ces oeuvres de colère légitime

qui stigmatisent eu vers terribles des noms d'hommes vivants et qui font

saigner éternellement les coups de verge ou les coups de poignard de la

plume. Comme j'exprimais par ma physionomie ma répulsion involontaire

pour ces oeuvres de colère, quelqu'un me dit: «À quoi pensez-vous? Ne

faut-il pas que justice soit faite de toutes ces iniquités? Ne faut-il

pas que toutes les mauvaises fortunes aient leur Némésis?»--«Oui,»

répondis-je, «dans les sociétés d'hommes un exécuteur est nécessaire à

la justice; il faut un bourreau, peut-être, quoique je n'en sois pas

parfaitement convaincu, mais il ne faut pas être le bourreau.»

Le satiriste sanglant est le bourreau des renommées; il jette au

charnier les noms dépecés de ses ennemis littéraires ou de ses ennemis

politiques. Ce n'est pas le métier des immortels. Ce sont là de ces

gloires dont on se repent; il faut se les refuser, sinon par respect

pour ses ennemis, du moins par respect pour soi-même.

Prise dans une acception plus vulgaire, la satire n'est qu'une épigramme

prolongée. Une épigramme est un coup d'épingle à une vie, à un ridicule

ou à un homme. Quand elle s'adresse à un homme, ce n'est pas grand chose

qu'une épigramme; c'est une goutte de fiel dans un verre d'eau pour

rendre le breuvage de la raillerie amer à celui qu'on force à le boire.

Mais une satire littéraire, c'est-à-dire une épigramme délayée en deux

cents vers, c'est un torrent de fiel dans lequel on s'efforce de noyer

un nom. La masse de l'épigramme n'en corrige pas l'intention; c'est

toujours de la haine, de la haine qui rit au lieu de la haine qui tue,

mais enfin de la haine; si on ne veut pas tuer, on veut blesser. Le

principe de la satire ou de l'épigramme est mauvais, et ses résultats

sont cruels. Voilà pourquoi nous n'encourageons jamais les poëtes à cet

exercice haineux de leur génie. On y recueille ce qu'on a semé: on y

sème des larmes, on y recueille des larmes; mais celles qu'on répand

sont plus amères que celles que l'on a fait répandre.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 154 / 232 题