Quant à Juvénal, c'est autre chose. Boileau aurait pu l'imiter
complétement et lui dérober le stylet sanglant de la satire politique:
il avait pour cela assez d'âcreté dans la bile et de dégoût de
l'humanité; mais la satire politique était impossible à un poëte qui ne
voulait pas jouer sa tête contre un beau vers sous Louis XIV. Elle est
impossible sous la monarchie. Si on l'écrit dans le sens du monarque et
contre ses ennemis, elle est une lâcheté, et un homme de talent, quelque
courtisan qu'il soit, rougit de la commettre. Si on l'écrit contre ce
qui tient le glaive, roi ou peuple, elle est un danger de mort, et on
dévoue sa tête au licteur ou le sang de ses veines au suicide. Voyez
Chénier. On ne pouvait donc écrire sous Louis XIV que des satires tout à
fait insipides et insignifiantes contre les embarras des rues de Paris,
contre un mauvais cuisinier comme Mignot, contre un mauvais rimeur comme
Chapelain, contre un mauvais traducteur comme l'abbé Cottin, tristes
thèmes pour un vrai génie satirique.