VIII

Quant à Juvénal, c'est autre chose. Boileau aurait pu l'imiter

complétement et lui dérober le stylet sanglant de la satire politique:

il avait pour cela assez d'âcreté dans la bile et de dégoût de

l'humanité; mais la satire politique était impossible à un poëte qui ne

voulait pas jouer sa tête contre un beau vers sous Louis XIV. Elle est

impossible sous la monarchie. Si on l'écrit dans le sens du monarque et

contre ses ennemis, elle est une lâcheté, et un homme de talent, quelque

courtisan qu'il soit, rougit de la commettre. Si on l'écrit contre ce

qui tient le glaive, roi ou peuple, elle est un danger de mort, et on

dévoue sa tête au licteur ou le sang de ses veines au suicide. Voyez

Chénier. On ne pouvait donc écrire sous Louis XIV que des satires tout à

fait insipides et insignifiantes contre les embarras des rues de Paris,

contre un mauvais cuisinier comme Mignot, contre un mauvais rimeur comme

Chapelain, contre un mauvais traducteur comme l'abbé Cottin, tristes

thèmes pour un vrai génie satirique.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 156 / 232 题