IV

Et qu'est-ce encore que l'esprit? L'esprit est la grâce du bon sens.

Nous ne pouvons pas non plus trouver une expression plus exacte et plus

concise pour le définir. On voit par cette définition que l'esprit ainsi

entendu ne vient pas seulement de l'intelligence, mais qu'il vient aussi

du caractère. Une intelligence juste, vive et fine, un coeur ouvert,

large et bienveillant sont les deux conditions nécessaires à un peuple

ou à un homme pour avoir ce qu'on appelle de l'esprit. Le méchant n'en a

pas, car la méchanceté n'a pas de grâce. Le Français en a, car il est

essentiellement bon; il s'oublie en toute occasion lui-même pour voler

au secours de tout le monde. On l'accuse d'étourderie, c'est peut-être

vrai, mais son étourderie est toujours l'élan de la magnanimité vers

quelque belle chose. Il y a du vent dans son âme, mais ce vent enfle les

voiles du monde vers tout ce qui brille d'élevé ou de beau à l'horizon

des idées.

De tout ceci que conclure? que, si l'Indou est un théosophe, le Chinois

un raisonneur, le Romain un politique, l'Espagnol un chevalier, l'Arabe

un conteur, le Grec un artiste, le Portugais un aventurier héroïque,

l'Allemand un philosophe, l'Anglais un patriote, l'Italien moderne un

amant du beau, le Français, lui, est par excellence un homme d'esprit.

Nous avons dit que le bon sens était _la moyenne de l'esprit humain dans

tout l'univers_; nous avons dit que l'esprit et le goût étaient les

caractères du bon sens français en littérature; nous avons dit que le

Français était l'homme d'esprit entre tous les peuples; nous ajoutons:

la capitale du bon sens est en France, la moyenne du monde est à Paris.

V

Ce court préambule était nécessaire pour arriver à l'inexplicable

influence de Boileau sur les lettres françaises. Dans aucun autre pays

du monde un tel homme n'aurait laissé une trace de son nom. Pour le

comprendre il fallait comprendre préalablement l'esprit français

contemporain.

Boileau n'était certes pas un homme de génie; il n'avait aucune de ces

qualités qui composent la nature des grands poëtes, ces foyers

d'enthousiasme brûlés les premiers par leur propre feu. La véritable

poésie est inséparable de la grandeur d'âme, des convulsions de la

passion, de l'élévation des idées, de la chaleur qui atteste la vie dans

l'oeuvre de l'esprit comme celle du coeur atteste la vie dans l'homme

des sens. En mettant la main sur le coeur du vrai poëte, il faut le

sentir battre, comme celui des héros, plus vite et plus fort que celui

des autres mortels. La poésie est l'héroïsme de l'esprit et de l'âme.

Boileau n'avait rien de ces dons ou de ces excès de nature qui font

souvent mourir jeunes les grands poëtes, mais qui les font revivre

éternellement dans leur nom et dans leurs chants. Ce n'était point un

homme de chant; c'était un homme de chuchotement ingénieux et à voix

basse, ou plutôt à peine était-ce un homme.

La nature ou un accident d'enfance, en lui refusant la virilité qui fait

les grandes passions, les grands malheurs, les grandes gloires, lui

avait aussi refusé cette puissance d'aimer qui est le tourment, mais

aussi qui est la fécondité de l'âme. Quand ces grandes passions sont

refusées à un homme, il faut se défier de lui. À défaut des grandes, il

est réduit aux petites passions de la société: de l'envie, de la haine,

de l'amour-propre, quelquefois de l'ambition et de l'intrigue, comme les

Narsès de l'antiquité. Les infirmes naissent jaloux: c'est la loi de la

nature; ils se vengent sur les êtres complets du malheur et de

l'imperfection de leur être; leur consolation, c'est de ravaler ce qui

les dépasse. Un sens de moins peut détruire toute l'harmonie d'une âme;

une infirmité vicie souvent toute une existence. Si Boileau n'avait pas

été maladif il n'aurait pas écrit des satires, et si lord Byron, de nos

jours, n'avait pas été boiteux, il n'aurait pas écrit _Don Juan_, cette

vengeance d'un esprit perverti par l'orgueil souffrant contre ceux qui

marchent droit. Le malheur est souvent méchant, et cette méchanceté est

la seule excusable; le coeur comprimé par une souffrance se dilate

rarement pour aimer les hommes.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 153 / 232 题