Et qu'est-ce encore que l'esprit? L'esprit est la grâce du bon sens.
Nous ne pouvons pas non plus trouver une expression plus exacte et plus
concise pour le définir. On voit par cette définition que l'esprit ainsi
entendu ne vient pas seulement de l'intelligence, mais qu'il vient aussi
du caractère. Une intelligence juste, vive et fine, un coeur ouvert,
large et bienveillant sont les deux conditions nécessaires à un peuple
ou à un homme pour avoir ce qu'on appelle de l'esprit. Le méchant n'en a
pas, car la méchanceté n'a pas de grâce. Le Français en a, car il est
essentiellement bon; il s'oublie en toute occasion lui-même pour voler
au secours de tout le monde. On l'accuse d'étourderie, c'est peut-être
vrai, mais son étourderie est toujours l'élan de la magnanimité vers
quelque belle chose. Il y a du vent dans son âme, mais ce vent enfle les
voiles du monde vers tout ce qui brille d'élevé ou de beau à l'horizon
des idées.
De tout ceci que conclure? que, si l'Indou est un théosophe, le Chinois
un raisonneur, le Romain un politique, l'Espagnol un chevalier, l'Arabe
un conteur, le Grec un artiste, le Portugais un aventurier héroïque,
l'Allemand un philosophe, l'Anglais un patriote, l'Italien moderne un
amant du beau, le Français, lui, est par excellence un homme d'esprit.
Nous avons dit que le bon sens était _la moyenne de l'esprit humain dans
tout l'univers_; nous avons dit que l'esprit et le goût étaient les
caractères du bon sens français en littérature; nous avons dit que le
Français était l'homme d'esprit entre tous les peuples; nous ajoutons:
la capitale du bon sens est en France, la moyenne du monde est à Paris.
V
Ce court préambule était nécessaire pour arriver à l'inexplicable
influence de Boileau sur les lettres françaises. Dans aucun autre pays
du monde un tel homme n'aurait laissé une trace de son nom. Pour le
comprendre il fallait comprendre préalablement l'esprit français
contemporain.
Boileau n'était certes pas un homme de génie; il n'avait aucune de ces
qualités qui composent la nature des grands poëtes, ces foyers
d'enthousiasme brûlés les premiers par leur propre feu. La véritable
poésie est inséparable de la grandeur d'âme, des convulsions de la
passion, de l'élévation des idées, de la chaleur qui atteste la vie dans
l'oeuvre de l'esprit comme celle du coeur atteste la vie dans l'homme
des sens. En mettant la main sur le coeur du vrai poëte, il faut le
sentir battre, comme celui des héros, plus vite et plus fort que celui
des autres mortels. La poésie est l'héroïsme de l'esprit et de l'âme.
Boileau n'avait rien de ces dons ou de ces excès de nature qui font
souvent mourir jeunes les grands poëtes, mais qui les font revivre
éternellement dans leur nom et dans leurs chants. Ce n'était point un
homme de chant; c'était un homme de chuchotement ingénieux et à voix
basse, ou plutôt à peine était-ce un homme.
La nature ou un accident d'enfance, en lui refusant la virilité qui fait
les grandes passions, les grands malheurs, les grandes gloires, lui
avait aussi refusé cette puissance d'aimer qui est le tourment, mais
aussi qui est la fécondité de l'âme. Quand ces grandes passions sont
refusées à un homme, il faut se défier de lui. À défaut des grandes, il
est réduit aux petites passions de la société: de l'envie, de la haine,
de l'amour-propre, quelquefois de l'ambition et de l'intrigue, comme les
Narsès de l'antiquité. Les infirmes naissent jaloux: c'est la loi de la
nature; ils se vengent sur les êtres complets du malheur et de
l'imperfection de leur être; leur consolation, c'est de ravaler ce qui
les dépasse. Un sens de moins peut détruire toute l'harmonie d'une âme;
une infirmité vicie souvent toute une existence. Si Boileau n'avait pas
été maladif il n'aurait pas écrit des satires, et si lord Byron, de nos
jours, n'avait pas été boiteux, il n'aurait pas écrit _Don Juan_, cette
vengeance d'un esprit perverti par l'orgueil souffrant contre ceux qui
marchent droit. Le malheur est souvent méchant, et cette méchanceté est
la seule excusable; le coeur comprimé par une souffrance se dilate
rarement pour aimer les hommes.