III

Cela dit, et après ces précautions oratoires, nous allons, à nos risques

et périls, exprimer franchement, en quelques mots, notre pensée sur les

aptitudes naturelles de la France comparées aux aptitudes des nations

antiques et modernes avec lesquelles notre littérature nationale peut

rivaliser. Chacune de ces nations a reçu son lot de la nature.

L'Inde a la supériorité dans la théosophie, cette disposition mystique

admirable et sainte qui voit la Divinité avec évidence dans toute la

nature, qui fait de toute la nature un miroir de cette Divinité, et qui

contemple avec ravissement dans ce miroir le drame divin et humain de la

création.

La Chine a la supériorité dans la science qui recueille, qui découvre la

première les faits; elle a la supériorité aussi dans la raison qui

conclut de cette science des faits une grande sagesse pratique et

utilitaire en toute chose, agriculture, morale, législation,

civilisation, politique. Les grandes inventions appartiennent à cette

race expérimentale. C'est par excellence le peuple inventif.

L'Arabie, en y comprenant les Hébreux, les Persans et presque tout

l'Orient de la zone rapprochée de l'Europe, a la supériorité dans

l'imagination; c'est la race du merveilleux par excellence, la terre des

songes, le lit de pavots où l'on rêve éveillé avec le plus de charme et

de poésie. Nulle part on ne conte mieux ces récits chimériques qui

flottent dans l'imagination transparente comme les fumées du narghilé

dans un ciel serein. Tous les conteurs, ces poëtes populaires de la

tente, sont Arabes ou Persans, et tous nos contes viennent de Bagdad.

La Grèce a la supériorité dans l'art, cette logique de la pensée, de

l'imagination et du sentiment. De tout ce que la Grèce touche, divinité,

philosophie, politique, poésie, musique, drame, histoire, architecture,

marbre, pierre, pinceau, elle fait un art accompli. C'est le lapidaire

de l'espèce; elle taille tout, elle polit tout, elle enchâsse tout dans

un cadre parfait. Sa littérature façonnée est l'écrin de l'intelligence

humaine.

Rome a la supériorité en politique, en guerre, en éloquence d'action, en

constance dans ses desseins, en caractère en un mot. C'est le peuple du

caractère; il y en a jusque dans sa littérature. Lisez Tacite; c'est le

nerf irrité d'un peuple volontaire, libre, humilié, mais indompté; c'est

le muscle qui perce la chair. Le caractère de sa race y palpite à chaque

mot comme dans le spasme du gladiateur mourant.

L'Italien, fils non dégénéré, mais déshérité, du Romain, a la

supériorité dans le sentiment du beau. C'est là son génie, c'est là sa

vertu, c'est là son signe entre les peuples. Son âme a reçu plus de part

que celle des autres nations dans ce type éternel et ineffable de

_beauté_ qui est le modèle intérieur sur lequel se moulent les actes ou

les oeuvres de l'homme. Beauté dans la forme: voyez ses femmes! Beauté

dans l'architecture: voyez ses temples et ses palais! Beauté dans la

sculpture: voyez son Michel-Ange! Beauté dans la peinture: voyez son

Raphaël! Beauté dans la musique: voyez son Rossini! Beauté dans la

poésie: voyez son Dante, que des pamphlétaires m'accusent aujourd'hui,

en Italie, d'avoir calomnié, parce que j'ai séparé, en parlant de lui,

l'oeuvre ténébreuse du théologien du génie incomparable du poëte, et

parce que je l'ai appelé le dieu de la poésie, tandis que Voltaire

l'appelait le monstre de la barbarie! Voyez sa langue: elle ne pèche

même que par l'excès du beau; elle est trop sonore pour des lèvres

d'homme, elle ne devrait être parlée que par des anges ou par des

femmes! Voyez son Tasse! voyez son Arioste! voyez son Pétrarque, Platon

de l'amour féminin! voyez même son Machiavel, qui a porté le sentiment

du beau jusque dans les crimes de son style! C'est toujours le peuple du

beau. L'Italien est un amant du beau.

L'Allemand a la supériorité dans la philosophie spéculative et dans la

construction presque indienne de sa langue, faite pour incorporer des

rêves ou pour élaborer des idées. L'Allemand est un philosophe.

L'Espagnol, en littérature, a la supériorité dans l'élévation grandiose

de l'âme et dans la noblesse souvent exagérée du style. C'est cette

élévation de l'âme qui donne à sa littérature le caractère mystique,

ascétique, érémitique qu'on trouve dans sa sainte Thérèse et dans son

peintre Murillo. C'est cette noblesse exagérée des sentiments qui lui a

maintenu longtemps le génie chevaleresque poussé jusqu'à la folie et

jusqu'à la caricature, dont son _don Quichotte_, son livre populaire, a

été, sous la plume de Cervantès, l'amusante et déplorable dérision. Ce

sont les vices d'un peuple qu'il faut bafouer; ce ne sont pas ses vertus

nationales. L'Espagnol, qui se transforme aujourd'hui en citoyen, a été

jusqu'ici un chevalier et un moine.

Le Portugais, dont la langue a toutes les magnificences de l'espagnol

sans en avoir les défauts, a la supériorité dans l'aventure et dans

l'audace; il a joué sa fortune sur toutes les vagues de l'Océan. Jamais

peuple si peu nombreux ne fit et n'écrivit de si grandes choses. Son

Camoëns est le poëte épique de son histoire, de ses découvertes et de

ses conquêtes dans l'Inde. Son empire, transbordé en six mois de

Lisbonne en Amérique, sera un jour le texte d'un autre Camoëns. Le

Portugais est un aventurier, l'aventurier national, héroïque et poétique

des temps modernes.

L'Angleterre, après l'Allemagne, est en littérature la seule nation dont

le génie vienne du Nord sans avoir passé par la Grèce et par Rome; elle

a la supériorité de l'originalité. Cette originalité a un peu été

déteinte par la Bible dans _Milton_ et par la latinité d'Horace dans

_Pope_, l'Horace anglais. Mais son véritable géant, Shakspeare, est né,

comme Antée, de lui-même et de la terre. Il a imprégné le génie

littéraire saxon anglais d'une séve septentrionale, sauvage, puissante,

qu'elle ne peut plus perdre. Les institutions libres de cette nation et

sa situation forcément navale ont donné à son génie incontestable le

caractère multiple de ses aptitudes. Il a le besoin de compenser la

petitesse de son territoire par une immense et forte personnalité. Le

citoyen de la Grande-Bretagne est un patriarche dans sa maison, un poëte

dans ses forêts, un orateur sur sa place publique, un marchand dans son

comptoir, un héros sur son navire, un cosmopolite sur le sol de ses

colonies, mais un cosmopolite emportant sur tous les continents avec lui

son indélébile individualité. Les races antiques n'ont rien qui lui

ressemble. On ne peut le définir, en politique comme en littérature, que

par son nom: l'Anglais est un Anglais.

L'Amérique n'a encore que la supériorité de la jeunesse. Son génie,

s'il lui en vient un autre que celui de la vieille Europe, sa mère, est

à l'état de croissance. On ne sait encore ce qu'il produira, peuple sans

ancêtres sur un continent sans passé:

_Prolem sine matre creatam!_

La France, il faut l'avouer, dussent toutes les férules des écoles

tomber sur la main qui inscrit ces lignes, la France n'a pas eu

jusqu'ici, parmi ses innombrables aptitudes, la grande imagination

littéraire et poétique. La meilleure preuve de ceci, c'est qu'elle n'a

ni un grand poëte épique comme Homère, Dante, le Tasse, ni un grand

poëte lyrique sacré comme David, ni un grand poëte lyrique profane et

philosophique comme Horace et Pindare, ni un grand dramatiste comme

Eschyle ou Shakspeare. La France a peu d'imagination poétique; elle

semble réserver cette qualité surhumaine de l'humanité, l'enthousiasme,

pour ses actes plus que pour ses oeuvres.

Elle n'a pas la théosophie contemplative de l'Inde; elle n'a pas le

rationalisme obstiné, inventif et législateur de la Chine; elle n'a pas

la fécondité de chimères, l'instinct du merveilleux de l'Arabie; elle

n'a pas l'art exquis et universel de la Grèce; elle n'a pas la constance

et l'austérité de la vieille Rome; elle n'a pas la grâce et la mollesse

de l'Italie moderne; elle n'a pas la philosophie spéculative et planante

sans toucher terre de l'Allemagne; elle n'a pas le génie du grandiose et

du chevaleresque de l'Espagne; elle n'a pas le génie des aventures

épiques des Portugais; elle n'a pas l'indélébile originalité de

l'Angleterre.

Mais la France rachète toutes ces infériorités relatives avec ces

peuples par des qualités d'esprit, de caractère, et surtout de coeur,

qui lui sont propres, et qui la placent, sinon au-dessus, du moins au

niveau et souvent en avant de ces grandes individualités humaines. La

privation relative de ces grandes facultés de l'imagination préserve

aussi la France des excès et des vices inséparables de ces facultés trop

dominantes dans certaines races. Son génie n'a pas leur puissance, mais

aussi il n'a pas leurs défauts; rien n'altère, chez le Français, cet

équilibre admirable des facultés qui est la santé de l'esprit, comme

l'équilibre des humeurs est la santé du corps. Cet équilibre parfait de

l'imagination et de la raison, de l'enthousiasme et de la prudence, de

la force d'impulsion et de la force de résistance, de la chaleur d'âme

et du sang-froid d'esprit, conserve au génie français cette qualité des

qualités, le jugement, sans lequel le génie devient une maladie mentale.

Le jugement lui donne ce qu'on appelle le goût dans les arts, le goût,

c'est-à-dire le discernement exquis, irréfléchi, mais pour ainsi dire

infaillible, de l'esprit, qui lui fait dire: ceci est bon, ceci est

mauvais; ceci est dans la convenance des choses, ceci n'y est pas.

Attrait ou répugnance naturelle de l'esprit qui le préserve des

engouements illogiques et qui lui fait choisir les aliments sains de

l'intelligence, comme la répugnance physique du palais ou de l'odorat

préserve le corps des substances suspectes ou nuisibles. Le goût, en

effet, n'est que le choix sous un autre nom; c'est une des facultés du

génie national les plus précieuses, et qu'aucun peuple peut-être, ni

parmi les anciens, ni parmi les modernes, n'a possédé avec autant

d'infaillibilité et de délicatesse que le Français; c'est même par cette

qualité qu'il est en littérature et en idées l'oracle de l'Europe. Le

Français est le dégustateur intellectuel de toutes les productions de

la pensée dans le monde. Ce qu'il aime, on l'aime; ce qu'il rejette, on

le rejette; son jugement a l'autorité d'un instinct.

Or, qu'est-ce que le Français aime par-dessus tout et avant tout dans

les productions de la pensée? C'est le bon sens. La première qualité

qu'il exige, et avec raison, d'une oeuvre de l'esprit et des langues,

c'est d'être conforme au bon sens.

Et qu'est-ce que le bon sens? Le bon sens est: _la moyenne rigoureuse de

l'esprit humain dans tout l'univers et dans tous les temps._ C'est la

meilleure définition que je puisse trouver. Au-dessus du bon sens il y a

le génie, apanage exceptionnel d'un très-petit nombre; au-dessous du bon

sens il y a la sottise, la démence, la médiocrité, apanage déplorable de

tout ce qui est inférieur au nom d'homme dans l'espèce humaine. Mais

entre le génie et la médiocrité il y a le vaste domaine du bon sens, la

région moyenne des vérités reçues, la terre des heureux et des sages,

qui ne s'élève pas jusqu'aux régions périlleuses et inhabitées du génie,

qui ne descend pas jusqu'aux régions basses et ténébreuses de la

médiocrité, mais qui s'étend, immense et sereine, entre les deux abîmes

et qui est le séjour moral habité par les bons esprits. C'est là que le

génie français règne par le goût, qu'il maintient sa royauté par

l'esprit, cette monnaie du génie à l'usage d'un plus grand nombre

d'intelligences que le génie lui-même.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 152 / 232 题