Cela dit, et après ces précautions oratoires, nous allons, à nos risques
et périls, exprimer franchement, en quelques mots, notre pensée sur les
aptitudes naturelles de la France comparées aux aptitudes des nations
antiques et modernes avec lesquelles notre littérature nationale peut
rivaliser. Chacune de ces nations a reçu son lot de la nature.
L'Inde a la supériorité dans la théosophie, cette disposition mystique
admirable et sainte qui voit la Divinité avec évidence dans toute la
nature, qui fait de toute la nature un miroir de cette Divinité, et qui
contemple avec ravissement dans ce miroir le drame divin et humain de la
création.
La Chine a la supériorité dans la science qui recueille, qui découvre la
première les faits; elle a la supériorité aussi dans la raison qui
conclut de cette science des faits une grande sagesse pratique et
utilitaire en toute chose, agriculture, morale, législation,
civilisation, politique. Les grandes inventions appartiennent à cette
race expérimentale. C'est par excellence le peuple inventif.
L'Arabie, en y comprenant les Hébreux, les Persans et presque tout
l'Orient de la zone rapprochée de l'Europe, a la supériorité dans
l'imagination; c'est la race du merveilleux par excellence, la terre des
songes, le lit de pavots où l'on rêve éveillé avec le plus de charme et
de poésie. Nulle part on ne conte mieux ces récits chimériques qui
flottent dans l'imagination transparente comme les fumées du narghilé
dans un ciel serein. Tous les conteurs, ces poëtes populaires de la
tente, sont Arabes ou Persans, et tous nos contes viennent de Bagdad.
La Grèce a la supériorité dans l'art, cette logique de la pensée, de
l'imagination et du sentiment. De tout ce que la Grèce touche, divinité,
philosophie, politique, poésie, musique, drame, histoire, architecture,
marbre, pierre, pinceau, elle fait un art accompli. C'est le lapidaire
de l'espèce; elle taille tout, elle polit tout, elle enchâsse tout dans
un cadre parfait. Sa littérature façonnée est l'écrin de l'intelligence
humaine.
Rome a la supériorité en politique, en guerre, en éloquence d'action, en
constance dans ses desseins, en caractère en un mot. C'est le peuple du
caractère; il y en a jusque dans sa littérature. Lisez Tacite; c'est le
nerf irrité d'un peuple volontaire, libre, humilié, mais indompté; c'est
le muscle qui perce la chair. Le caractère de sa race y palpite à chaque
mot comme dans le spasme du gladiateur mourant.
L'Italien, fils non dégénéré, mais déshérité, du Romain, a la
supériorité dans le sentiment du beau. C'est là son génie, c'est là sa
vertu, c'est là son signe entre les peuples. Son âme a reçu plus de part
que celle des autres nations dans ce type éternel et ineffable de
_beauté_ qui est le modèle intérieur sur lequel se moulent les actes ou
les oeuvres de l'homme. Beauté dans la forme: voyez ses femmes! Beauté
dans l'architecture: voyez ses temples et ses palais! Beauté dans la
sculpture: voyez son Michel-Ange! Beauté dans la peinture: voyez son
Raphaël! Beauté dans la musique: voyez son Rossini! Beauté dans la
poésie: voyez son Dante, que des pamphlétaires m'accusent aujourd'hui,
en Italie, d'avoir calomnié, parce que j'ai séparé, en parlant de lui,
l'oeuvre ténébreuse du théologien du génie incomparable du poëte, et
parce que je l'ai appelé le dieu de la poésie, tandis que Voltaire
l'appelait le monstre de la barbarie! Voyez sa langue: elle ne pèche
même que par l'excès du beau; elle est trop sonore pour des lèvres
d'homme, elle ne devrait être parlée que par des anges ou par des
femmes! Voyez son Tasse! voyez son Arioste! voyez son Pétrarque, Platon
de l'amour féminin! voyez même son Machiavel, qui a porté le sentiment
du beau jusque dans les crimes de son style! C'est toujours le peuple du
beau. L'Italien est un amant du beau.
L'Allemand a la supériorité dans la philosophie spéculative et dans la
construction presque indienne de sa langue, faite pour incorporer des
rêves ou pour élaborer des idées. L'Allemand est un philosophe.
L'Espagnol, en littérature, a la supériorité dans l'élévation grandiose
de l'âme et dans la noblesse souvent exagérée du style. C'est cette
élévation de l'âme qui donne à sa littérature le caractère mystique,
ascétique, érémitique qu'on trouve dans sa sainte Thérèse et dans son
peintre Murillo. C'est cette noblesse exagérée des sentiments qui lui a
maintenu longtemps le génie chevaleresque poussé jusqu'à la folie et
jusqu'à la caricature, dont son _don Quichotte_, son livre populaire, a
été, sous la plume de Cervantès, l'amusante et déplorable dérision. Ce
sont les vices d'un peuple qu'il faut bafouer; ce ne sont pas ses vertus
nationales. L'Espagnol, qui se transforme aujourd'hui en citoyen, a été
jusqu'ici un chevalier et un moine.
Le Portugais, dont la langue a toutes les magnificences de l'espagnol
sans en avoir les défauts, a la supériorité dans l'aventure et dans
l'audace; il a joué sa fortune sur toutes les vagues de l'Océan. Jamais
peuple si peu nombreux ne fit et n'écrivit de si grandes choses. Son
Camoëns est le poëte épique de son histoire, de ses découvertes et de
ses conquêtes dans l'Inde. Son empire, transbordé en six mois de
Lisbonne en Amérique, sera un jour le texte d'un autre Camoëns. Le
Portugais est un aventurier, l'aventurier national, héroïque et poétique
des temps modernes.
L'Angleterre, après l'Allemagne, est en littérature la seule nation dont
le génie vienne du Nord sans avoir passé par la Grèce et par Rome; elle
a la supériorité de l'originalité. Cette originalité a un peu été
déteinte par la Bible dans _Milton_ et par la latinité d'Horace dans
_Pope_, l'Horace anglais. Mais son véritable géant, Shakspeare, est né,
comme Antée, de lui-même et de la terre. Il a imprégné le génie
littéraire saxon anglais d'une séve septentrionale, sauvage, puissante,
qu'elle ne peut plus perdre. Les institutions libres de cette nation et
sa situation forcément navale ont donné à son génie incontestable le
caractère multiple de ses aptitudes. Il a le besoin de compenser la
petitesse de son territoire par une immense et forte personnalité. Le
citoyen de la Grande-Bretagne est un patriarche dans sa maison, un poëte
dans ses forêts, un orateur sur sa place publique, un marchand dans son
comptoir, un héros sur son navire, un cosmopolite sur le sol de ses
colonies, mais un cosmopolite emportant sur tous les continents avec lui
son indélébile individualité. Les races antiques n'ont rien qui lui
ressemble. On ne peut le définir, en politique comme en littérature, que
par son nom: l'Anglais est un Anglais.
L'Amérique n'a encore que la supériorité de la jeunesse. Son génie,
s'il lui en vient un autre que celui de la vieille Europe, sa mère, est
à l'état de croissance. On ne sait encore ce qu'il produira, peuple sans
ancêtres sur un continent sans passé:
_Prolem sine matre creatam!_
La France, il faut l'avouer, dussent toutes les férules des écoles
tomber sur la main qui inscrit ces lignes, la France n'a pas eu
jusqu'ici, parmi ses innombrables aptitudes, la grande imagination
littéraire et poétique. La meilleure preuve de ceci, c'est qu'elle n'a
ni un grand poëte épique comme Homère, Dante, le Tasse, ni un grand
poëte lyrique sacré comme David, ni un grand poëte lyrique profane et
philosophique comme Horace et Pindare, ni un grand dramatiste comme
Eschyle ou Shakspeare. La France a peu d'imagination poétique; elle
semble réserver cette qualité surhumaine de l'humanité, l'enthousiasme,
pour ses actes plus que pour ses oeuvres.
Elle n'a pas la théosophie contemplative de l'Inde; elle n'a pas le
rationalisme obstiné, inventif et législateur de la Chine; elle n'a pas
la fécondité de chimères, l'instinct du merveilleux de l'Arabie; elle
n'a pas l'art exquis et universel de la Grèce; elle n'a pas la constance
et l'austérité de la vieille Rome; elle n'a pas la grâce et la mollesse
de l'Italie moderne; elle n'a pas la philosophie spéculative et planante
sans toucher terre de l'Allemagne; elle n'a pas le génie du grandiose et
du chevaleresque de l'Espagne; elle n'a pas le génie des aventures
épiques des Portugais; elle n'a pas l'indélébile originalité de
l'Angleterre.
Mais la France rachète toutes ces infériorités relatives avec ces
peuples par des qualités d'esprit, de caractère, et surtout de coeur,
qui lui sont propres, et qui la placent, sinon au-dessus, du moins au
niveau et souvent en avant de ces grandes individualités humaines. La
privation relative de ces grandes facultés de l'imagination préserve
aussi la France des excès et des vices inséparables de ces facultés trop
dominantes dans certaines races. Son génie n'a pas leur puissance, mais
aussi il n'a pas leurs défauts; rien n'altère, chez le Français, cet
équilibre admirable des facultés qui est la santé de l'esprit, comme
l'équilibre des humeurs est la santé du corps. Cet équilibre parfait de
l'imagination et de la raison, de l'enthousiasme et de la prudence, de
la force d'impulsion et de la force de résistance, de la chaleur d'âme
et du sang-froid d'esprit, conserve au génie français cette qualité des
qualités, le jugement, sans lequel le génie devient une maladie mentale.
Le jugement lui donne ce qu'on appelle le goût dans les arts, le goût,
c'est-à-dire le discernement exquis, irréfléchi, mais pour ainsi dire
infaillible, de l'esprit, qui lui fait dire: ceci est bon, ceci est
mauvais; ceci est dans la convenance des choses, ceci n'y est pas.
Attrait ou répugnance naturelle de l'esprit qui le préserve des
engouements illogiques et qui lui fait choisir les aliments sains de
l'intelligence, comme la répugnance physique du palais ou de l'odorat
préserve le corps des substances suspectes ou nuisibles. Le goût, en
effet, n'est que le choix sous un autre nom; c'est une des facultés du
génie national les plus précieuses, et qu'aucun peuple peut-être, ni
parmi les anciens, ni parmi les modernes, n'a possédé avec autant
d'infaillibilité et de délicatesse que le Français; c'est même par cette
qualité qu'il est en littérature et en idées l'oracle de l'Europe. Le
Français est le dégustateur intellectuel de toutes les productions de
la pensée dans le monde. Ce qu'il aime, on l'aime; ce qu'il rejette, on
le rejette; son jugement a l'autorité d'un instinct.
Or, qu'est-ce que le Français aime par-dessus tout et avant tout dans
les productions de la pensée? C'est le bon sens. La première qualité
qu'il exige, et avec raison, d'une oeuvre de l'esprit et des langues,
c'est d'être conforme au bon sens.
Et qu'est-ce que le bon sens? Le bon sens est: _la moyenne rigoureuse de
l'esprit humain dans tout l'univers et dans tous les temps._ C'est la
meilleure définition que je puisse trouver. Au-dessus du bon sens il y a
le génie, apanage exceptionnel d'un très-petit nombre; au-dessous du bon
sens il y a la sottise, la démence, la médiocrité, apanage déplorable de
tout ce qui est inférieur au nom d'homme dans l'espèce humaine. Mais
entre le génie et la médiocrité il y a le vaste domaine du bon sens, la
région moyenne des vérités reçues, la terre des heureux et des sages,
qui ne s'élève pas jusqu'aux régions périlleuses et inhabitées du génie,
qui ne descend pas jusqu'aux régions basses et ténébreuses de la
médiocrité, mais qui s'étend, immense et sereine, entre les deux abîmes
et qui est le séjour moral habité par les bons esprits. C'est là que le
génie français règne par le goût, qu'il maintient sa royauté par
l'esprit, cette monnaie du génie à l'usage d'un plus grand nombre
d'intelligences que le génie lui-même.