II

Disons d'abord une vérité sévère en apparence, mais en réalité flatteuse

pour notre pays. Le premier devoir et le premier droit d'un homme qui

écrit sur la littérature universelle du genre humain, c'est d'être

lui-même universel, c'est de s'élever par conséquent au-dessus des

amours-propres, des préjugés, des superstitions d'esprit, des fanatismes

nationaux de sa patrie et de son temps, pour juger les hommes par leurs

oeuvres et non par leurs prétentions. Les lettres n'ont pas de

frontières et ne connaissent pas de drapeaux. Ce qu'on pense et ce qu'on

écrit de beau à Rome, à Ispahan, à Jérusalem, à Pétersbourg, à Vienne, à

Londres, à Madrid, à Calcutta, à Pékin, grandit l'humanité pensante à

Paris. Il n'y a pas de droit d'aubaine pour la pensée: le génie est du

domaine commun. Il est comme l'air; il franchit, sans les connaître,

toutes les limites politiques des peuples pour vivifier partout tout ce

qui le respire.

Ce serait un pauvre critique que celui qui se déclarerait un critique

national et qui arrêterait les chefs-d'oeuvre de l'intelligence

étrangère à ces mesquines douanes de la pensée, en leur demandant leurs

certificats d'origine. Nous n'avons eu que trop de ces critiques

prohibitifs en France et ailleurs. Ce sont eux qui ont stérilisé les

lettres, en empêchant, autant qu'il était en eux, ces unions conjugales

entre les esprits de différents climats, qui auraient multiplié leurs

fruits en se rencontrant pour s'unir. Toute fécondité vient de l'union,

dans la nature morale comme dans la nature matérielle. Il y a dans

l'esprit humain, comme dans les végétaux, des pensées mâles et des

pensées femelles. Ces hommes d'exclusion ressemblent à ces Arabes des

frontières de Perse qui étendent des toiles autour des palmiers mâles de

leurs tribus, dans le temps de la floraison, pour empêcher le vent du

désert d'aller porter les semences de leurs palmiers aux palmiers

femelles des tribus voisines. Ils tuent le fruit et font la disette au

détriment de tous. Mais le vent finit par passer, malgré les hommes, et

par porter la fécondité dans les deux partis.

Nous ne sommes pas de ces hommes jaloux de la gloire et de la nourriture

intellectuelle des autres peuples que le nôtre. Nous aimons à rendre à

toutes les races pensantes ce qui est à ces races, et à Dieu ce qui est

à Dieu.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 151 / 232 题