I
Revenons pour un moment au siècle littéraire de Louis XIV. Nous aurons à
y revenir bien souvent encore en touchant à Corneille, à Molière, à La
Fontaine, à Bossuet, à Fénelon, à Pascal, à Mme de Sévigné, ces éternels
survivants d'un siècle mort.
Nous allons aujourd'hui vous parler de Boileau. Boileau est à lui seul
un procès littéraire. Est-ce un grand homme de lettres? Est-ce une pâle
médiocrité? Est-ce un Tarquin de notre littérature ayant fauché du
tranchant de ses satires toutes les tiges naissantes de l'esprit
français qui menaçaient de dépasser sa platitude? Est-ce un eunuque
_Narsès_ de notre beau siècle, ayant arraché à nos poëtes leur virilité
et à notre langue sa jeunesse pour les rendre timides, serviles et
stériles comme lui-même? A-t-il nui à notre croissance comme nation
intellectuelle, ou a-t-il dirigé notre séve égarée et surabondante vers
une conformation durable de la langue et de la pensée, en réprimant
cette séve de la France et en la contenant dans les règles éternelles du
bon sens et du bon goût, ces deux nécessités premières et ces deux
qualités natives du génie français?
C'est ce procès, si souvent débattu de nos jours avec la partialité et
avec la passion des querelles d'esprit, que nous allons essayer de juger
à notre tour, en comprenant bien et en faisant bien comprendre cet homme
d'achoppement, Boileau.