Quant à Racine, son sort fut celui de tous les hommes plus grands que
leur siècle par leur génie.
Croirait-on aujourd'hui que la faible idylle d'_Esther_ fut préférée à
la plus auguste des tragédies saintes, et qu'après une ou deux
représentations à Versailles, devant Louis XIV et sa cour, on la laissa
ensevelie pendant soixante ans dans l'oubli? Le poëte qui avait
concentré dans cette oeuvre toute sa foi dans sa religion, tout son zèle
pour le roi, tout son génie dramatique et toutes ses splendeurs
lyriques, fut accablé par le dédain de la cour, par les moqueries de la
critique, par l'indifférence du roi. Racine ne protesta pas; à quoi
bon? Il renonça pour jamais aux vers, juste vengeance d'un temps assez
corrompu par le génie enflé des Espagnols, pour ne pas comprendre le
génie biblique! Le poëte brisa sa plume.
Mais en cessant d'être poëte, il resta malheureusement courtisan.
Froidement reçu par le roi, à qui les leçons du grand-prêtre avaient
paru renfermer quelques allusions irrévérencieuses à sa royale divinité,
Racine s'attacha de plus en plus à madame de Maintenon. Il voulait faire
de madame de Maintenon son bouclier contre deux soupçons qui le
rendaient suspect à Louis XIV: le soupçon d'avoir introduit la satire
dans la parole de Dieu par le discours du grand-prêtre dans _Athalie_,
et le soupçon de dévouement secret aux jansénistes de Port-Royal, ce nid
d'hérésie. Les plus beaux chants n'étaient, aux yeux du roi, que des
séductions à l'erreur ou à la liberté d'esprit.
Ce bouclier était mal choisi dans le coeur de madame de Maintenon, qui
n'avait couvert ni Fénelon, ni madame Guyon, ni aucun de ses amis, du
moment que son crédit pouvait être compromis par ses amitiés. Elle avait
l'amitié agréable, mais périlleuse; tout ce qui s'y fiait était, tôt ou
tard, déçu; le roi lui-même, sur son lit de mort, n'échappa pas à cette
loi commune: dès qu'il fut dans un état désespéré, elle le quitta pour
Dieu.