On a révoqué en doute la cause de la mort prématurée de Racine et
l'ingratitude de madame de Maintenon. Son propre fils, le second Racine,
ne laisse aucun doute à cet égard dans le récit qu'il fait des derniers
moments de son père.
«Racine était déjà abattu par le mauvais succès d'_Athalie_. Il aimait
la gloire présente, et il ne savait pas l'attendre. Sa sensibilité, dit
son fils, abrégea ses jours. Il était d'ailleurs naturellement
mélancolique, et s'entretenait plus longtemps des sujets capables de le
chagriner que des sujets propres à le réjouir. Il avait ce caractère que
se donne Cicéron dans une de ses lettres, plus porté à craindre les
événements malheureux qu'à espérer d'heureux succès: _Semper magis
adversos rerum exitus metuens quam sperans secundos._ L'événement que
je vais rapporter le frappa trop vivement, et lui fit voir comme présent
un malheur qui était fort éloigné. Les marques d'attention de la part du
roi, dont il fut honoré pendant sa dernière maladie, durent bien le
convaincre qu'il avait toujours le bonheur de plaire à ce prince. Il
s'était cependant persuadé que tout était changé pour lui, et n'eut,
pour le croire, d'autre sujet que ce qu'on va lire.
«Madame de Maintenon, qui avait pour lui une estime particulière, ne
pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l'entendre parler de
différentes matières, parce qu'il était propre à parler de tout. Elle
l'entretenait un jour de la misère du peuple; il répondit qu'elle était
une suite ordinaire des longues guerres, mais qu'elle pourrait être
soulagée par ceux qui étaient dans les premières places si on avait soin
de la leur faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme,
dans les sujets qui l'animaient, il entrait dans cet enthousiasme dont
j'ai parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma madame
de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si
justes sur-le-champ, il devait les méditer encore, et les lui donner par
écrit, bien assuré que l'écrit ne sortirait pas de ses mains. Il
accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de
courtisan, mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public.
Il remit à madame de Maintenon un Mémoire aussi solidement raisonné que
bien écrit. Elle le lisait un jour, lorsque le roi, entrant chez elle,
le prit, et, après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec
vivacité quel en était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le
secret. Elle fit une résistance inutile; le roi expliqua sa volonté en
termes si précis qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.
«Le roi, en louant son zèle, parut désapprouver qu'un homme de lettres
se mêlât de choses qui ne le regardaient pas. Il ajouta même, non sans
quelque air de mécontentement: «Parce qu'il sait faire parfaitement des
vers, croit-il tout savoir? Et parce qu'il est grand poëte, veut-il être
ministre?» Si le roi eût pu prévoir l'impression que firent ces paroles,
il ne les eût point dites; mais il ne pouvait soupçonner que ces paroles
tomberaient sur un coeur si sensible.
«Madame de Maintenon, qui fit instruire l'auteur du Mémoire de ce qui
s'était passé, lui fit dire en même temps de ne la pas venir voir
jusqu'à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement. Il craignit
d'avoir déplu à un prince dont il avait reçu tant de marques de bonté.
Il ne s'occupa plus que d'idées tristes, et, quelque temps après, il fut
attaqué d'une fièvre assez violente.
«Hélas! Madame, écrivait-il à celle qui l'avait provoqué, puis
abandonné, je vous avoue que, quand je faisais chanter devant vous dans
Esther: _Roi, chassez la calomnie!_ je ne m'attendais pas à être attaqué
moi-même par la calomnie dans ma fidélité à Dieu et au roi. Ayez la
bonté de vous souvenir combien de fois vous m'avez dit que, la meilleure
qualité que vous trouviez en moi, c'était ma fidélité d'enfant pour tout
ce que l'Église croit et ordonne, même dans les plus petites choses!
J'ai fait par votre ordre plus de trois mille vers sur des sujets de
piété; vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouvé un seul vers qui
sentît l'hérésie? Je ne vois aucun homme qui, soit moins suspect de la
moindre nouveauté!...»
Tout fut vain; il expira d'une disgrâce mortelle à un courtisan, d'une
amitié trahie par une femme ingrate, d'un chef-d'oeuvre méconnu par son
temps. Tous les temps sont coupables de pareils crimes envers la
postérité. Avant d'être glorifié, il faut être supplicié: c'est la loi
des grands hommes.