XXIV

On a révoqué en doute la cause de la mort prématurée de Racine et

l'ingratitude de madame de Maintenon. Son propre fils, le second Racine,

ne laisse aucun doute à cet égard dans le récit qu'il fait des derniers

moments de son père.

«Racine était déjà abattu par le mauvais succès d'_Athalie_. Il aimait

la gloire présente, et il ne savait pas l'attendre. Sa sensibilité, dit

son fils, abrégea ses jours. Il était d'ailleurs naturellement

mélancolique, et s'entretenait plus longtemps des sujets capables de le

chagriner que des sujets propres à le réjouir. Il avait ce caractère que

se donne Cicéron dans une de ses lettres, plus porté à craindre les

événements malheureux qu'à espérer d'heureux succès: _Semper magis

adversos rerum exitus metuens quam sperans secundos._ L'événement que

je vais rapporter le frappa trop vivement, et lui fit voir comme présent

un malheur qui était fort éloigné. Les marques d'attention de la part du

roi, dont il fut honoré pendant sa dernière maladie, durent bien le

convaincre qu'il avait toujours le bonheur de plaire à ce prince. Il

s'était cependant persuadé que tout était changé pour lui, et n'eut,

pour le croire, d'autre sujet que ce qu'on va lire.

«Madame de Maintenon, qui avait pour lui une estime particulière, ne

pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l'entendre parler de

différentes matières, parce qu'il était propre à parler de tout. Elle

l'entretenait un jour de la misère du peuple; il répondit qu'elle était

une suite ordinaire des longues guerres, mais qu'elle pourrait être

soulagée par ceux qui étaient dans les premières places si on avait soin

de la leur faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme,

dans les sujets qui l'animaient, il entrait dans cet enthousiasme dont

j'ai parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma madame

de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si

justes sur-le-champ, il devait les méditer encore, et les lui donner par

écrit, bien assuré que l'écrit ne sortirait pas de ses mains. Il

accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de

courtisan, mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public.

Il remit à madame de Maintenon un Mémoire aussi solidement raisonné que

bien écrit. Elle le lisait un jour, lorsque le roi, entrant chez elle,

le prit, et, après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec

vivacité quel en était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le

secret. Elle fit une résistance inutile; le roi expliqua sa volonté en

termes si précis qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.

«Le roi, en louant son zèle, parut désapprouver qu'un homme de lettres

se mêlât de choses qui ne le regardaient pas. Il ajouta même, non sans

quelque air de mécontentement: «Parce qu'il sait faire parfaitement des

vers, croit-il tout savoir? Et parce qu'il est grand poëte, veut-il être

ministre?» Si le roi eût pu prévoir l'impression que firent ces paroles,

il ne les eût point dites; mais il ne pouvait soupçonner que ces paroles

tomberaient sur un coeur si sensible.

«Madame de Maintenon, qui fit instruire l'auteur du Mémoire de ce qui

s'était passé, lui fit dire en même temps de ne la pas venir voir

jusqu'à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement. Il craignit

d'avoir déplu à un prince dont il avait reçu tant de marques de bonté.

Il ne s'occupa plus que d'idées tristes, et, quelque temps après, il fut

attaqué d'une fièvre assez violente.

«Hélas! Madame, écrivait-il à celle qui l'avait provoqué, puis

abandonné, je vous avoue que, quand je faisais chanter devant vous dans

Esther: _Roi, chassez la calomnie!_ je ne m'attendais pas à être attaqué

moi-même par la calomnie dans ma fidélité à Dieu et au roi. Ayez la

bonté de vous souvenir combien de fois vous m'avez dit que, la meilleure

qualité que vous trouviez en moi, c'était ma fidélité d'enfant pour tout

ce que l'Église croit et ordonne, même dans les plus petites choses!

J'ai fait par votre ordre plus de trois mille vers sur des sujets de

piété; vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouvé un seul vers qui

sentît l'hérésie? Je ne vois aucun homme qui, soit moins suspect de la

moindre nouveauté!...»

Tout fut vain; il expira d'une disgrâce mortelle à un courtisan, d'une

amitié trahie par une femme ingrate, d'un chef-d'oeuvre méconnu par son

temps. Tous les temps sont coupables de pareils crimes envers la

postérité. Avant d'être glorifié, il faut être supplicié: c'est la loi

des grands hommes.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 129 / 232 题