J'y étais. Une famille illustre par le génie autant que par la naissance
m'avait jugé digne de contempler un tel spectacle, pour me donner
l'émulation d'une gloire dont elle avait, dans sa bienveillance, le
pressentiment pour ma jeunesse. J'entrai dans la salle comme je serais
entré dans un siècle illuminé parmi les siècles pour se donner à
lui-même en représentation éclatante dans la nuit des temps. Les gerbes
de lumière, jaillissant des lustres, de la rampe, des candélabres, et
répercutées par les diamants des femmes de la cour, m'éblouirent un
moment comme d'une cécité lumineuse. La salle, dont le rideau était
encore baissé, était pleine de spectateurs. Le parterre ondoyait, les
galeries se mouvaient, les loges débordaient, comme des corbeilles trop
pleines, de têtes et de fleurs.
La famille royale occupait, au milieu de la salle, en face de la scène,
un amphithéâtre avancé comme un promontoire sur un océan. Les regards y
cherchaient avec respect le roi, qui ressemblait, par sa coiffure et son
costume, à l'apparition posthume d'un autre âge; le comte d'Artois, son
frère, protecteur de l'abbé Delille, ce lauréat de l'exil; le duc
d'Angoulême, le duc de Berry, ses fils, et la fille de Louis XVI, cette
princesse plus tragique par ses malheurs que la tragédie à laquelle elle
venait assister. Des symphonies sourdes et lointaines comme l'écho des
cantiques d'un temple, sortant par les pores de l'édifice,
remplissaient l'air d'un bourdonnement, harmonieux qui préparait l'âme à
de mystiques sensations. Tout à coup le rideau de la scène se leva comme
si le vent de l'inspiration céleste eût déchiré le voile du Temple.