Le Temple apparut dans la lumière dorée dont je l'ai vu plus tard
baigné, par un beau jour, sur la montagne dont le précipice est la
_vallée des Lamentations_. On sait que le Temple n'était pas seulement
la maison du Dieu Jéhova, mais l'habitation d'une foule innombrable de
lévites, de prêtres, de pontifes, de prophètes, habitant, avec leurs
familles consacrées, les immenses dépendances, portiques, cours,
jardins, séminaires dont il était entouré. Ces jardins, ces cours, ces
portiques, ces galeries, d'une architecture hébraïque et persane
semblable au tombeau d'Absalon dans la vallée de Josaphat, avaient été
fantastiquement imités ou inventés par l'artifice des décorateurs. Les
regards, dépaysés par l'illusion, transportaient l'âme au milieu des
pompes religieuses de Sion.
Un profond silence régnait dans la foule; chacun se recueillait dans
l'attente d'un drame déjà aussi réel qu'un événement. On se demandait en
soi-même quelle serait la voix qui oserait s'élever sur cette scène en
consonnance avec cette grandeur et cette antiquité du spectacle. On se
demandait surtout quelle serait la langue assez majestueuse, assez
grave, assez prophétique, assez divine, pour proférer des paroles
françaises dans ces portiques de David, d'Isaïe, de Jéhova. On
s'alarmait d'avance de la dissonance qu'on allait entendre; on craignait
le premier accent, le premier vers des acteurs; on ne se souvenait plus
que Racine avait retrouvé un jour, pour écrire _Athalie_, les foudres
d'Isaïe, les larmes de David, les illuminations du Sinaï.
Enfin Talma parut; ou plutôt ce n'était plus Talma, c'était le sacerdoce
hébraïque personnifié dans ce roi des sacrifices; le chef à la fois
politique et inspiré d'une théocratie souveraine, qui régnait, comme en
Égypte, par la main des rois auxquels il intimait les ordres de Dieu.
Son costume et sa physionomie le transfiguraient en prophète. Nulle
pensée ne se pétrifiait aussi complètement sur les traits du visage que
celle de Talma. Son visage devenait à volonté sa pensée.
Il était accompagné d'un guerrier hébreu, Abner, sous les traite de
Lafon, son rivai de la scène. Lafon, qui avait le front noble, l'oeil
brave, le geste héroïque, l'accent martial, était très-apte aux rôles de
héros. Un peu plus grand que nature, il plaisait dans les sentiments
surhumains; il était l'art, Talma était la nature. Il était, de plus, un
homme justement aimé et estimé pour son coeur. Ce fut lui seul qui, en
parlant de l'âme et en pleurant des larmes sincères sur le cercueil de
son rival Talma, arracha des larmes à cent mille spectateurs que les
discours académiques des poëtes et des orateurs avaient laissés froids.