À ces mots, un vigoureux coup de sonnette retentit comme un tocsin dans
la petite antichambre de Talma; la porte s'ouvrit avec fracas, et une
femme toute tumultueuse et toute familière entra sans se faire annoncer
dans le cabinet. Elle était grande, maigre, pâle, très-laide, avec
quelques traces de sensibilité féminine dans les yeux et sur les joues.
Elle jeta avec un geste de dégoût son vieux chapeau de soie noire sur un
meuble; elle découvrit de longs cheveux noirs roulés en bandeaux comme
un diadème sur son front.
«Ah! c'est toi, Duchesnois!» lui dit Talma d'une voix creuse. «J'aurais
dû le deviner à ton coup de sonnette: tu entres comme un ouragan, et tu
sors souvent comme une pluie,» ajouta-t-il en riant, en faisant allusion
à l'éternelle pleurnicherie de sa camarade sur la scène.
«--Ah! c'est que je suis révoltée, indignée, furieuse,» répondit
mademoiselle Duchesnois en prenant un siége et en s'asseyant entre Talma
et moi.
Et, prenant alors la parole avec une volubilité turbulente, elle raconta
à Talma je ne sais quel grief théâtral ridicule et sanglant qu'elle
avait contre les gentilshommes de la chambre chargés de la discipline du
Théâtre-Français et contre les Bourbons qui autorisaient ces iniquités
et ces humiliations. «Cela ne peut pas durer, cela ne durera pas!»
criait-elle sans faire attention à moi, et sans savoir si je n'étais pas
un de ces royalistes contre lesquels elle se répandait en malédictions
et en menaces. «Non, cela ne durera pas! Il y faudra du sang; mais
n'importe, il faut qu'on nous en délivre à tout prix, même au prix du
sang!»
--Ah! Duchesnois,» interrompit Talma d'un ton de modération grandiose et
humaine, «tu ne penses pas, tu ne penses pas ce que tu dis là. Je
connais ton coeur, il vaut mieux que ton humeur. Tout ce qui coûte du
sang coûte trop cher. Tais-toi! D'ailleurs,» en me montrant du doigt,
«sais-tu seulement devant qui tu parles, et si tu ne blesses pas les
opinions et le coeur de ce jeune homme, qui a été élevé dans le culte
des Bourbons par sa famille?»
En effet, j'étais muet par convenance, mais la rougeur de la honte
colorait mes joues en entendant blasphémer ainsi ce que mon devoir était
de respecter et de défendre.
Mademoiselle Duchesnois s'en aperçut. Son bon coeur prévalut à l'instant
sur sa petite colère.
«Ah! Monsieur,» me dit-elle, «je vous demande pardon si je vous ai
affligé; oubliez ce que j'ai dit. Je n'aime pas les Bourbons, mais je ne
veux la mort de personne. C'est que, voyez-vous, je suis reine aussi, et
je ne puis tolérer les humiliations dont on nous abreuve!»
Après ces mots elle se retira avec la même fougue qu'elle avait montrée
en entrant.
Nous achevâmes la matinée dans un entretien prolongé avec Talma. Je
sortis pénétré de sa bonté, et lui promettant d'aller passer quelques
jours à Brunoy. Et je tins parole; mais je ne donnai pas suite à mes
projets de représentations théâtrales. Je repartis bientôt après pour
les Alpes, où de nouveaux sites et de nouvelles impressions
m'inspirèrent de nouvelles pensées.