XI

À ces mots, un vigoureux coup de sonnette retentit comme un tocsin dans

la petite antichambre de Talma; la porte s'ouvrit avec fracas, et une

femme toute tumultueuse et toute familière entra sans se faire annoncer

dans le cabinet. Elle était grande, maigre, pâle, très-laide, avec

quelques traces de sensibilité féminine dans les yeux et sur les joues.

Elle jeta avec un geste de dégoût son vieux chapeau de soie noire sur un

meuble; elle découvrit de longs cheveux noirs roulés en bandeaux comme

un diadème sur son front.

«Ah! c'est toi, Duchesnois!» lui dit Talma d'une voix creuse. «J'aurais

dû le deviner à ton coup de sonnette: tu entres comme un ouragan, et tu

sors souvent comme une pluie,» ajouta-t-il en riant, en faisant allusion

à l'éternelle pleurnicherie de sa camarade sur la scène.

«--Ah! c'est que je suis révoltée, indignée, furieuse,» répondit

mademoiselle Duchesnois en prenant un siége et en s'asseyant entre Talma

et moi.

Et, prenant alors la parole avec une volubilité turbulente, elle raconta

à Talma je ne sais quel grief théâtral ridicule et sanglant qu'elle

avait contre les gentilshommes de la chambre chargés de la discipline du

Théâtre-Français et contre les Bourbons qui autorisaient ces iniquités

et ces humiliations. «Cela ne peut pas durer, cela ne durera pas!»

criait-elle sans faire attention à moi, et sans savoir si je n'étais pas

un de ces royalistes contre lesquels elle se répandait en malédictions

et en menaces. «Non, cela ne durera pas! Il y faudra du sang; mais

n'importe, il faut qu'on nous en délivre à tout prix, même au prix du

sang!»

--Ah! Duchesnois,» interrompit Talma d'un ton de modération grandiose et

humaine, «tu ne penses pas, tu ne penses pas ce que tu dis là. Je

connais ton coeur, il vaut mieux que ton humeur. Tout ce qui coûte du

sang coûte trop cher. Tais-toi! D'ailleurs,» en me montrant du doigt,

«sais-tu seulement devant qui tu parles, et si tu ne blesses pas les

opinions et le coeur de ce jeune homme, qui a été élevé dans le culte

des Bourbons par sa famille?»

En effet, j'étais muet par convenance, mais la rougeur de la honte

colorait mes joues en entendant blasphémer ainsi ce que mon devoir était

de respecter et de défendre.

Mademoiselle Duchesnois s'en aperçut. Son bon coeur prévalut à l'instant

sur sa petite colère.

«Ah! Monsieur,» me dit-elle, «je vous demande pardon si je vous ai

affligé; oubliez ce que j'ai dit. Je n'aime pas les Bourbons, mais je ne

veux la mort de personne. C'est que, voyez-vous, je suis reine aussi, et

je ne puis tolérer les humiliations dont on nous abreuve!»

Après ces mots elle se retira avec la même fougue qu'elle avait montrée

en entrant.

Nous achevâmes la matinée dans un entretien prolongé avec Talma. Je

sortis pénétré de sa bonté, et lui promettant d'aller passer quelques

jours à Brunoy. Et je tins parole; mais je ne donnai pas suite à mes

projets de représentations théâtrales. Je repartis bientôt après pour

les Alpes, où de nouveaux sites et de nouvelles impressions

m'inspirèrent de nouvelles pensées.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 39 / 232 题