IX

Il avait des larmes, en m'écoutant, dans ses beaux yeux bleus.

«Déjeunons,» me dit-il du ton avec lequel Auguste dit à Cinna: «_Prends

un siége, Cinna!_» Puis il essuya ses yeux d'un revers de main. «Vous

m'attendrissez,» me dit-il, «avec ces images de père, de mère, de

soeurs, plus encore qu'avec vos beaux vers bibliques. _Soyons amis_,

ajouta-t-il en souriant.»

Il sonna. La belle personne qui m'avait introduit entr'ouvrit la porte

du cabinet contigu au salon. Elle avait fait sa toilette pour sortir,

pendant ma lecture. Elle me parut plus éclatante, mais non plus

gracieuse que le matin.

«Que veux-tu? mon ami,» dit-elle à Talma. Puis, voyant à ses yeux

humides qu'il avait été ému plus que d'habitude: «La tragédie de

monsieur est donc bien touchante,» lui demanda-t-elle avec hésitation,

«puisqu'elle te fait pleurer?»

«--Oui, oui,» répondit-il entre ses dents, «mais ce n'est pas la

tragédie qui me fait monter des larmes aux yeux; c'est ce jeune homme.

Fais-nous servir le déjeuner, sur ce guéridon, dans mon cabinet.

Monsieur veut bien se contenter de mes oeufs frais, de mon beurre et de

mon chocolat. Nous causerons plus à l'aise jusqu'à l'heure de Brunoy.»

«--Eh bien! on va te servir. Adieu!» dit-elle, «je sors jusqu'à midi.»

Puis, embrassant Talma et me saluant à demi, elle sortit en me jetant un

long regard de curiosité et de bienveillance.

X

On apporta le déjeuner sur un guéridon, et, tout en déjeunant lentement

et frugalement aux rayons du soleil levant sur les arbres et aux

roucoulements des tourterelles sur les toits de la maison, Talma me

disait: «La nature vous a donné le sentiment et l'harmonie des beaux

vers; vous ferez ce que vous voudrez faire. Mais, si vous vous destinez

au théâtre, venez souvent me voir à Brunoy; nous ferons la poétique de

ce temps-ci à l'ombre de mes allées. Là j'ai tout mon temps à moi; je le

dépense délicieusement avec quelques amis; soyez de ce nombre. Je serai

fier que votre avenir, dont j'espère bien, ait commencé dans mon

jardin. N'y mettez point de fausse discrétion; venez souvent, venez à

toute heure: Brunoy sera toujours ouvert pour vous. J'aime la nature, et

je me sens meilleur quand je suis dans mes bois.»

Puis, reprenant la question de ma tragédie à jouer: «Voyez, me dit-il,

c'est très-bien. «Si nous étions au siècle de Louis XIV, où la tragédie

française, fille de la tragédie grecque et latine, n'était qu'une

sublime conversation, un dialogue des morts en action sur la scène, je

n'hésiterais pas à vous jouer demain et à vous garantir un grand

applaudissement au théâtre; mais entre Corneille, Racine et ce

siècle-ci, il est né une autre tragédie, d'un homme de génie moderne,

antérieure à eux, nommée Shakspeare (connaissez-vous Shakspeare?). Eh

bien! ce Shakspeare a révolutionné la scène. Corneille est l'héroïsme,

Racine est la poésie, Shakspeare est le drame. C'est par lui que je suis

devenu ce que je suis. Si vous voulez sérieusement devenir un grand

poëte théâtral, vous en êtes le maître; mais ne faites plus de tragédie,

faites le drame; oubliez l'art français, grec ou latin, et n'écoutez

que la nature. Je n'ai pas eu d'autre maître, et voilà pourquoi on

m'aime.»

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 38 / 232 题