Dès la première scène il parut frappé, malgré le tremblement de ma voix,
de l'harmonie et de la pureté des vers. «On voit que vous avez beaucoup
lu Racine, peut-être trop,» me dit-il à la fin de la scène. «Continuez.»
Je lus pendant environ trois quarts d'heure, sans que sa vaste tête,
appuyée sur sa main, donnât aucun signe ni de lassitude ni
d'approbation. Cette immobilité et ce silence me glaçaient un peu. Aux
dernières scènes, ma voix fléchissante et entrecoupée trahissait mon
inquiétude: je me repentais d'être venu chercher si loin une rude
vérité. Quand j'eus terminé ma lecture, Talma, dans la même attitude,
continua de se taire et de réfléchir longtemps. Je respirais à peine. À
la fin, se levant de son siége et s'avançant vers moi avec un sourire
affectueux: «Jeune homme,» me dit-il de sa voix la plus grave et la plus
émue, «j'aurais voulu vous connaître il y a vingt ans: vous auriez été
mon poëte; maintenant il est trop tard; vous venez au monde, et je m'en
vais. Vos vers sont vraiment des vers, votre pièce est bien conçue et
bien conduite; il y a des scènes susceptibles de produire de grands
effets, et, avec quelques corrections que je vous indiquerai à loisir,
je me charge de la réception, du rôle et du succès. Seulement il y a çà
et là trop de jeunesse et trop de déclamation poétique, au lieu d'art
dramatique. Ce n'est rien; ce sont des feuilles à élaguer pour laisser
nouer et mûrir le fruit. Quel âge avez-vous? D'où êtes-vous? Quelle est
votre famille? votre situation dans le monde? et à quoi vous
destinez-vous? Parlez-moi comme à un père; je me sens un véritable
intérêt pour vous.»
«--Je suis de province,» lui répondis-je; «ma famille est considérée
dans notre pays; elle habite ses terres dans les environs de Mâcon et
dans les montagnes du Jura, patrie de ma grand'mère paternelle; ma
famille est riche, mais mon père ne l'est pas. Après avoir servi Louis
XVI dans ses armées, il vit en gentilhomme oisif, mais lettré, dans une
petite terre, apanage d'un cadet de famille. Il a beaucoup d'enfants;
je suis son seul fils. Ma mère, qui est de Paris et qui a été élevée à
la cour, nous a transmis les goûts et les sentiments délicats du monde
où elle a vécu dans son premier âge. J'ai fait de bonnes études chez les
jésuites; j'ai servi quelque temps comme mon père dans la maison
militaire du roi; cette vie monotone, sans guerre et sans gloire, m'a
dégoûté. J'ai voyagé, puis je suis rentré dans la maison paternelle à la
campagne, où l'ennui et l'oisiveté me rongent, et où j'essaye d'évaporer
en poésie cet ennui de mon âme. Je voudrais agir, je voudrais sortir de
mon obscurité. Je voudrais rapporter quelque honneur au nom de mon père,
quelque consolation au coeur de ma mère. J'ai pensé à vous. J'ai écrit
trois ou quatre tragédies; vous venez d'en entendre une. Seriez-vous
assez bon pour me tendre cette main et pour m'aider à parvenir sur la
scène?»