VIII

Dès la première scène il parut frappé, malgré le tremblement de ma voix,

de l'harmonie et de la pureté des vers. «On voit que vous avez beaucoup

lu Racine, peut-être trop,» me dit-il à la fin de la scène. «Continuez.»

Je lus pendant environ trois quarts d'heure, sans que sa vaste tête,

appuyée sur sa main, donnât aucun signe ni de lassitude ni

d'approbation. Cette immobilité et ce silence me glaçaient un peu. Aux

dernières scènes, ma voix fléchissante et entrecoupée trahissait mon

inquiétude: je me repentais d'être venu chercher si loin une rude

vérité. Quand j'eus terminé ma lecture, Talma, dans la même attitude,

continua de se taire et de réfléchir longtemps. Je respirais à peine. À

la fin, se levant de son siége et s'avançant vers moi avec un sourire

affectueux: «Jeune homme,» me dit-il de sa voix la plus grave et la plus

émue, «j'aurais voulu vous connaître il y a vingt ans: vous auriez été

mon poëte; maintenant il est trop tard; vous venez au monde, et je m'en

vais. Vos vers sont vraiment des vers, votre pièce est bien conçue et

bien conduite; il y a des scènes susceptibles de produire de grands

effets, et, avec quelques corrections que je vous indiquerai à loisir,

je me charge de la réception, du rôle et du succès. Seulement il y a çà

et là trop de jeunesse et trop de déclamation poétique, au lieu d'art

dramatique. Ce n'est rien; ce sont des feuilles à élaguer pour laisser

nouer et mûrir le fruit. Quel âge avez-vous? D'où êtes-vous? Quelle est

votre famille? votre situation dans le monde? et à quoi vous

destinez-vous? Parlez-moi comme à un père; je me sens un véritable

intérêt pour vous.»

«--Je suis de province,» lui répondis-je; «ma famille est considérée

dans notre pays; elle habite ses terres dans les environs de Mâcon et

dans les montagnes du Jura, patrie de ma grand'mère paternelle; ma

famille est riche, mais mon père ne l'est pas. Après avoir servi Louis

XVI dans ses armées, il vit en gentilhomme oisif, mais lettré, dans une

petite terre, apanage d'un cadet de famille. Il a beaucoup d'enfants;

je suis son seul fils. Ma mère, qui est de Paris et qui a été élevée à

la cour, nous a transmis les goûts et les sentiments délicats du monde

où elle a vécu dans son premier âge. J'ai fait de bonnes études chez les

jésuites; j'ai servi quelque temps comme mon père dans la maison

militaire du roi; cette vie monotone, sans guerre et sans gloire, m'a

dégoûté. J'ai voyagé, puis je suis rentré dans la maison paternelle à la

campagne, où l'ennui et l'oisiveté me rongent, et où j'essaye d'évaporer

en poésie cet ennui de mon âme. Je voudrais agir, je voudrais sortir de

mon obscurité. Je voudrais rapporter quelque honneur au nom de mon père,

quelque consolation au coeur de ma mère. J'ai pensé à vous. J'ai écrit

trois ou quatre tragédies; vous venez d'en entendre une. Seriez-vous

assez bon pour me tendre cette main et pour m'aider à parvenir sur la

scène?»

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 37 / 232 题