VII

Talma était alors un homme assez massif, mais très-noble dans sa force,

de cinquante à soixante ans. Une robe de chambre de bazin blanc, nouée

par un foulard lâche, lui servait de ceinture. Son cou était nu et

laissait se gonfler librement à l'oeil ses muscles saillants et ses

fortes veines, signes d'une charpente solide et d'une mâle énergie de

structure. Sa physionomie, qui est connue de tout le monde, était déjà

médaille; elle rappelait par la forme et par la teinte les bronzes

impériaux des empereurs du Bas-Empire. Mais ce masque romain, qui

semblait moulé sur ses traits quand il était sur la scène, tombait de

lui-même quand il était en robe de chambre, et ne laissait voir qu'un

front large, des yeux grands et doux, une bouche mélancolique et fine,

des joues un peu pendantes et un peu flasques, d'une blancheur mate, des

muscles au repos comme les ressorts d'un instrument détendus.

L'ensemble de cette physionomie était imposant, l'expression simple et

attirante. On sentait l'excellent coeur sous le merveilleux génie. Il

ne cherchait à produire aucun effet: il était las d'en produire sur la

scène; il se reposait et il reposait les yeux dans sa maison. Je me

sentis à l'instant rassuré et pris au coeur par la bonhomie sincère et

grandiose à la fois de cette figure.

Talma habitait alors un petit appartement au cinquième étage des façades

de la rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries et très-près du

palais. Une belle lumière du matin, un peu verdie par le reflet des

marronniers en fleurs, se jouait sur les rideaux, sur les glaces et sur

les reliures rouges des livres de son cabinet. Il me fit asseoir entre

la cheminée et la fenêtre, et il s'assit en face de moi dans un fauteuil

de forme grecque. Une petite table à guéridon nous séparait. Je tirai du

pan boutonné de mon habit mon manuscrit relié en album et je le posai

timidement sur la table. Il l'ouvrit, le parcourut rapidement du doigt,

et me fit compliment sur la netteté et sur l'élégance de mon écriture.

«Lisez,» me dit-il en me le rendant, «et, pour épargner votre fatigue et

notre temps, lisez seulement les scènes qui sont de nature à me donner

une idée nette du style et de l'ouvrage.» J'ouvris le manuscrit et je

lus.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 36 / 232 题