Talma était alors un homme assez massif, mais très-noble dans sa force,
de cinquante à soixante ans. Une robe de chambre de bazin blanc, nouée
par un foulard lâche, lui servait de ceinture. Son cou était nu et
laissait se gonfler librement à l'oeil ses muscles saillants et ses
fortes veines, signes d'une charpente solide et d'une mâle énergie de
structure. Sa physionomie, qui est connue de tout le monde, était déjà
médaille; elle rappelait par la forme et par la teinte les bronzes
impériaux des empereurs du Bas-Empire. Mais ce masque romain, qui
semblait moulé sur ses traits quand il était sur la scène, tombait de
lui-même quand il était en robe de chambre, et ne laissait voir qu'un
front large, des yeux grands et doux, une bouche mélancolique et fine,
des joues un peu pendantes et un peu flasques, d'une blancheur mate, des
muscles au repos comme les ressorts d'un instrument détendus.
L'ensemble de cette physionomie était imposant, l'expression simple et
attirante. On sentait l'excellent coeur sous le merveilleux génie. Il
ne cherchait à produire aucun effet: il était las d'en produire sur la
scène; il se reposait et il reposait les yeux dans sa maison. Je me
sentis à l'instant rassuré et pris au coeur par la bonhomie sincère et
grandiose à la fois de cette figure.
Talma habitait alors un petit appartement au cinquième étage des façades
de la rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries et très-près du
palais. Une belle lumière du matin, un peu verdie par le reflet des
marronniers en fleurs, se jouait sur les rideaux, sur les glaces et sur
les reliures rouges des livres de son cabinet. Il me fit asseoir entre
la cheminée et la fenêtre, et il s'assit en face de moi dans un fauteuil
de forme grecque. Une petite table à guéridon nous séparait. Je tirai du
pan boutonné de mon habit mon manuscrit relié en album et je le posai
timidement sur la table. Il l'ouvrit, le parcourut rapidement du doigt,
et me fit compliment sur la netteté et sur l'élégance de mon écriture.
«Lisez,» me dit-il en me le rendant, «et, pour épargner votre fatigue et
notre temps, lisez seulement les scènes qui sont de nature à me donner
une idée nette du style et de l'ouvrage.» J'ouvris le manuscrit et je
lus.