Avant huit heures j'étais à la porte de Talma. Je montrai mon billet
d'introduction au concierge; je montai, le coeur palpitant, les cinq
étages d'escaliers de bois ciré et luisant qui conduisaient au seuil du
grand homme. Je sonnai doucement, comme un visiteur qui tremble d'être
importun et qui ne veut pas donner un sursaut pénible à l'oreille du
maître de la maison.
Une très-belle femme, en peignoir d'indienne à fleurs bleues, les
cheveux épars sur un cou de Clytemnestre et la ceinture dénouée laissant
entrevoir des épaules et un sein de statue antique, m'ouvrit la porte.
Ses traits étaient imposants de forme, mais bons d'expression; ses
regards répandaient comme des ombres de velours noir sur ses joues. Elle
souriait à demi, mais sans malice, en me regardant: on voyait qu'elle
était habituée à introduire bien des rêves et à éconduire bien des
illusions.
«Vous voulez voir Talma?» me dit-elle; «vous êtes sans doute le jeune
homme qu'il attend? Voulez-vous bien me dire votre nom?» ajouta-t-elle
en tenant toujours sa belle et large main sur la serrure. Je lui dis mon
nom. «Entrez, Monsieur,» me dit-elle. Puis, ouvrant une autre porte qui
donnait sur le cabinet de Talma: «Mon ami,» lui dit-elle d'une voix de
caresse et de familiarité, «c'est ce jeune homme que tu as commandé de
laisser entrer.» Elle disparut après ces mots, en retirant les plis de
son peignoir sur ses pantoufles traînantes, et je restai seul en
présence de Talma.