De 1815 à 1818, dans la mansarde solitaire de la maison paternelle, à la
campagne et dans les langueurs d'une première jeunesse inoccupée,
j'avais écrit plusieurs tragédies sur le mode banal et classique de la
scène française. La première était une tragédie de _Médée_, dans le
genre de celle qui vient de donner récemment une triple gloire à M.
Legouvé, à M. Montanelli, son poétique traducteur, et à madame Ristori,
leur pathétique interprète. La seconde était une tragédie d'imagination
imitée de _Zaïre_, et dont le sujet était pris dans les croisades. La
troisième était une tragédie biblique, intitulée _Saül_, pastiche,
assez bien versifié, de Racine et d'Alfieri. Je les ai encore; elles
restent livrées justement aux intempéries de l'air et aux insectes, qui
font justice du papier noirci par une main novice, dans un coffre de mon
grenier de Milly.
Je n'étais évidemment pas né pour cette poésie à personnages et à
combinaisons savantes qu'on appelle le drame. L'art, et le mécanisme, et
le coup de théâtre, et la brièveté laconique qui concentre une situation
dans un mot, me manquaient. Le théâtre parle et ne chante pas assez pour
moi. J'aurais peut-être chanté un poëme épique si c'eût été le siècle de
l'épopée; mais qui est-ce qui fait ce qu'il aurait pu faire dans ce
monde où tout est construit contre nature? Ce n'est pas moi. Nous rêvons
des pyramides, et nous ébauchons quelques taupinières.
Rien n'est que fragments dans notre destinée, et nous ne sommes
nous-même qu'une rognure de ces fragments: tout homme, quelque bien doué
qu'il paraisse être, n'est qu'une statue tronquée.