Mais je me flattais secrètement alors, au bruit des brises d'hiver dans
le toit de ma mansarde et au pétillement du sarment de vigne dans
l'âtre, que quelqu'une de ces tragédies, amusement de mes ennuis de
jeunesse, aurait le bonheur de parvenir jusque sur la scène par la
protection de quelque acteur de génie ou de quelque actrice en faveur.
J'entrevoyais dans ce succès, non-seulement une précoce célébrité pour
mon nom inconnu du monde, mais un peu de fortune à ajouter pour mon
père, ma mère et mes soeurs, à la médiocrité de notre vie des champs.
Que de beaux rêves ne faisais-je pas, la nuit, sur mon oreiller, quand
j'avais déposé la plume après une scène dont les vers sonores
retentissaient après coup dans ma mémoire! Quelles scènes illuminées
m'apparaissaient toutes pleines des personnages créés par mon
imagination! Quelles masses de spectateurs ondoyants au parterre sous le
vent de mes inspirations! Quelles femmes en larmes, penchées sur les
galeries et sur les bords des loges! Quels applaudissements au milieu
desquels Talma s'avançait et proclamait mon nom! Je m'endormais au bruit
de ces ovations dans mon oreille; je les retrouvais le matin à mon
réveil. Elles m'excitaient à reprendre patiemment au lever du jour le
travail commencé.
Je ne me doutais guère alors que, ces applaudissements passionnés que je
rêvais dans une salle, je les entendrais dans tout un peuple, et qu'au
lieu de faire jouer un rôle à des acteurs dans mes tragédies idéales,
j'en jouerais un moi-même dans la tragédie civile des événements de mon
temps.