XIV

Racine ne se montra pas, dans ses essais de discours, plus égal à la

haute éloquence qu'à la grande histoire. Le discours qu'il prononça à

l'époque de sa réception à l'Académie française ne fut qu'une harangue

vulgaire et mal balbutiée. Celui qu'il prononça après la mort de

Corneille, son rival, ne fut pas digne de ce deuil, mené par l'émule

d'Euripide devant la tombe de l'émule de Sophocle. Quelle plus

magnifique occasion d'éloquence, cependant, que l'apothéose de Corneille

dans la bouche de l'auteur d'_Athalie_! Mais le souffle de l'éloquence,

qui vient du caractère et du coeur, ne soulevait pas aussi énergiquement

cette poitrine que le souffle poétique qui vient de l'imagination.

D'ailleurs, excepté l'éloquence de la chaire qui éblouissait alors les

temples dans la parole et dans la personne de Bossuet, l'éloquence

civique et littéraire n'était pas née alors en France; elle ne devait

naître qu'avec la liberté.

Le roi alors se faisait lire ces morceaux d'histoire de son règne à

Versailles, dans la chambre de Mme de Montespan, sa favorite en titre,

bien que son coeur appartînt déjà à Mme de Maintenon. Ce fut à une de

ces lectures que Racine et Boileau s'aperçurent, pour la première fois,

du déclin de l'une et de l'ascendant de l'autre. Racine le fils, sur le

récit de son père, raconte ainsi cette révolution de palais, qui devait

donner tant de gloire et tant d'amertume ensuite à son père:

«Ces lectures se faisaient chez Mme de Montespan. Tous deux avaient leur

entrée chez elle aux heures que le roi y venait jouer, et Mme de

Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle avait, au

rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui, et Mme de

Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon

père; mais ils faisaient toujours ensemble leur cour, sans aucune

jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez Mme de Montespan, ils

lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le jeu commençait,

et lorsqu'il échappait à Mme de Montespan, pendant le jeu, des paroles

un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le

roi, sans lui répondre, regardait en souriant Mme de Maintenon, qui

était assise vis-à-vis de lui sur un tabouret, et qui, enfin, disparut

tout à coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et

lui demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur lecture. Elle

leur répondit fort froidement:--Je ne suis plus admise à ces

mystères.--Comme ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent

mortifiés et étonnés. Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le

roi, obligé de garder le lit, les fit appeler, avec ordre d'apporter ce

qu'ils avaient écrit de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent, en

entrant, Mme de Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du roi,

s'entretenant familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur

lecture, lorsque Mme de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et

après quelques compliments au roi, en fit de si longs à Mme de

Maintenon, que, pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir,

«n'étant pas juste, ajouta-t-il, qu'on lise sans vous un ouvrage que

vous avez vous-même commandé.» Son premier mouvement fut de prendre une

bougie pour éclairer le lecteur; elle fit ensuite réflexion qu'il était

plus convenable de s'asseoir, et de faire tous ses efforts pour paraître

attentive à la lecture. Depuis ce jour le crédit de Mme de Maintenon

alla en augmentant d'une manière si visible, que les deux historiens lui

firent leur cour, autant qu'ils la savaient faire.

«Mon père, dont elle goûtait la conversation, était beaucoup mieux reçu

que son ami qu'il menait toujours avec lui. Ils s'entretenaient un jour

avec elle de la poésie; et Boileau, déclamant contre le goût de la

poésie burlesque, qui avait régné autrefois, dit dans sa colère:

«Heureusement ce misérable goût est passé, et on ne lit plus Scarron,

même dans les provinces.» Son ami chercha promptement un autre sujet de

conversation, et lui dit, quand il fut seul avec lui: «Pourquoi

parlez-vous devant elle de Scarron? Ignorez-vous l'intérêt qu'elle y

prend?--Hélas! non, reprit-il; mais c'est toujours la première chose que

j'oublie quand je la vois!»

«Malgré la remontrance de son ami, il eut encore la même distraction au

lever du roi. On y parlait de la mort du comédien Poisson:--«C'est une

perte, dit le roi, il était bon comédien...--Oui, reprit Boileau, pour

faire un D. Japhet: il ne brillait que dans ces misérables pièces de

Scarron.» Mon père lui fit signe de se taire, et lui dit en particulier:

«Je ne puis donc paraître avec vous à la cour, si vous êtes toujours si

imprudent.--J'en suis honteux, lui répondit Boileau; mais quel est

l'homme à qui il n'échappe une sottise?»

Racine n'avait pas, comme on le voit, la rudesse étourdie ou la

franchise désintéressée de Boileau. Il lui fallait la faveur ou la mort.

Une suprême occasion de consolider cette faveur et de river sa fortune

dans le coeur même de la nouvelle favorite ne tarda pas à se présenter.

Il fait ainsi lui-même, dans un de ses conseils à son fils, l'éloge de

son aptitude au rôle de courtisan. On y sent l'homme achevé du monde

plus que le poëte; il voulait dégoûter son fils des vers:

«Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes ces

caresses. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et

cependant personne ne le regarde. On ne l'aime que dans la bouche de ses

acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes

ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je me contente de leur tenir des

propos amusants et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon

talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit,

mais de leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi, quand vous voyez M. le Duc

passer souvent des heures entières avec moi, vous seriez étonné, si vous

étiez présent, de voir que souvent il en sort sans que j'aie dit quatre

paroles: mais peu à peu je le mets en humeur de causer, et il sort de

chez moi encore plus satisfait de lui que de moi.»

Mme de Maintenon avait triomphé de sa rivale; Mme de Montespan était

reléguée loin de la cour, dans un de ces splendides oublis qui sont le

supplice des favorites-mères. La religion avait triomphé avec Mme de

Maintenon. Un mariage secret mit en repos la conscience agitée du roi.

Ce mariage suffisait à Louis XIV pour calmer ses scrupules, mais il ne

suffisait pas à la pieuse ambition de la nouvelle favorite pour élever

son rang au niveau du miracle de ses rêves; elle aspirait à conquérir

dans l'esprit de la cour, du clergé, de la noblesse française, des

titres de considération et de reconnaissance capables de justifier son

élévation jusqu'au trône.

Dans cette vue, elle faisait régner par elle l'Église et l'aristocratie

à Versailles; pour flatter ces deux esprits de corps, elle avait fondé à

Saint-Cyr, dans le voisinage de ce palais, une maison royale d'éducation

gratuite pour les filles de la haute noblesse militaire et déshéritées

de la fortune. Saint-Cyr était un splendide noviciat de futures mères de

familles nobles qui devaient perpétuer, par les exemples et les

enseignements domestiques, le zèle envers la religion de l'État, le

dévouement au roi, et la reconnaissance envers la nouvelle Esther de ce

nouvel Assuérus. La cour était à cette époque très-lettrée; et la

plupart de ces jeunes personnes étant destinées, par leur naissance ou

par leur mariage, à vivre à la cour, les lettres saintes et profanes,

les arts d'agrément et principalement la déclamation théâtrale des plus

beaux vers de la langue, entraient dans ce plan d'éducation.

Mais il entrait de plus dans les vues personnelles de Mme de Maintenon

d'attacher le roi à cet établissement royal par l'innocent plaisir que

lui procureraient les exercices presque publics de ces jeunes et belles

novices. Louis XIV, sevré par la piété que Mme de Maintenon nourrissait

en lui, des amours et des fêtes mondaines de sa jeunesse, était

très-susceptible d'ennui, comme les âmes vides. Il fallait compenser

pour lui les pompes et les plaisirs de ses belles années par les pompes

saintes et par des plaisirs sacrés qui lui fissent retrouver dans la

religion quelque chose des sensualités profanes retranchées de sa vie.

Mme de Maintenon imagina donc de transporter le théâtre à Saint-Cyr, de

faire de ses belles élèves des actrices naïves de ces représentations

théâtrales, et d'illustrer ces représentations de Saint-Cyr par la

présence de la cour et par le génie emprunté aux plus grands poëtes de

son siècle. La représentation d'_Andromaque_ de Racine, donnée sur le

théâtre de Saint-Cyr, ne tarda pas à démontrer le contraste fâcheux et

presque corrupteur entre l'innocence de ces jeunes actrices et les rôles

d'amour et de passion qui juraient avec leur pureté et avec leur âge. On

y renonça par respect pour leur pudeur; mais Mme de Maintenon, qui ne

renonçait pas à son plan d'amuser le roi, supplia Racine de composer

exprès pour Saint-Cyr quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre irréprochables

où la sévérité de son génie n'éclaterait que dans l'expression de

passions pures et de sentiments pieux adaptés à l'âge, au lieu et à la

sainteté de ces jeunes âmes.

Il ne fallait rien moins que ce désir du roi et de Mme de Maintenon pour

faire rompre au grand poëte un silence qu'il gardait depuis dix ans par

scrupule de conscience, et pour rallumer en lui cette flamme du génie

qui n'était point morte, mais qui dormait sous les cendres de sa

pénitence. L'occasion était unique, Racine pouvait enfin consacrer à la

religion un talent qu'elle lui avait commandé d'étouffer avant l'âge,

et sanctifier sa gloire en ne se glorifiant que pour Dieu. Aussi il

n'hésita pas; son inspiration, si longtemps réprimée, lui révéla des

chefs-d'oeuvre: tout se réunissait pour l'élever cette fois au-dessus de

lui-même. La nature, qui se révoltait souvent en lui contre cette

abstention de la scène; son talent, qui avait mûri et qui ne demandait

qu'à porter des fruits plus consommés dans la maturité de ses années; la

passion de complaire au roi, qui était sa dernière et sa plus grande

faiblesse; le désir de mériter la faveur de Mme de Maintenon, dont il

estimait l'esprit et dont il vénérait la piété; sa fortune à consolider

à la cour par des triomphes poétiques qui retentiraient plus loin que

Saint-Cyr; enfin la satisfaction de conscience qu'il éprouvait à mettre

son génie dans sa foi, sa foi dans son génie, et à faire son salut pour

le ciel en faisant sa grandeur pour ce monde: tous ces motifs combinés

tendaient son âme jusqu'à l'exaltation et concentraient toutes ses

facultés déjà si puissantes en un de ces efforts suprêmes qui produisent

les miracles de la volonté et du génie.

Ce furent là les inspirations de Racine; le monde seul ne lui en aurait

pas donné de pareilles. Aussi ce n'était plus une oeuvre mondaine,

c'était une oeuvre divine qu'il roulait dans sa pensée.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 16 / 232 题