Cependant ses maîtres sévères de Port-Royal, avec lesquels il s'était
réconcilié, et dont il goûtait, plus que le roi ne l'aurait voulu, les
doctrines, résistaient seuls à cette contagion servile du temps; ils
conservaient la sainte indépendance de leur rigorisme au milieu de la
prostration de l'Église et du siècle. Racine, entraîné vers eux par son
estime, retenu à la cour par le prestige du roi et par les caresses de
Mme de Maintenon, flottait dans une pénible ambiguïté entre les
exigences de sa conscience janséniste et les complaisances de situations
qu'il devait au roi.
Il était tout occupé alors, avec Boileau, d'exercer sa plume au style
historique, pour élever au règne le monument qu'on attendait de lui. Il
y réussit mal; la poésie lui avait gâté la main pour la prose: trop
préoccupé de la forme du rhythme et de l'harmonie des périodes, il
manquait de nerf et de pensée pour consolider sa phrase historique. Dans
ses fragments d'histoire comme dans ses lettres, on ne retrouve, selon
moi, rien du génie de l'auteur de _Phèdre_ et d'_Athalie_; quand il n'y
avait plus ni passion, ni pompe, ni harmonie de théâtre sous sa plume,
tout s'évaporait, et tout se glaçait sur sa page. Entre Euripide et
Tacite, il n'y avait qu'un abîme de médiocrité élégante; on en peut dire
autant de Boileau.
Pendant que ces deux poëtes réunissaient leurs forces pour écrire, à la
gloire du roi, ces pages couvertes d'or, Saint-Simon, seul, gravait dans
l'ombre l'histoire. L'histoire et la poésie sont deux talents bien
rarement réunis. Tacite, parmi les historiens, aurait pu être poëte;
Dante, parmi les poëtes, aurait pu être historien; cela ne fut donné ni
à Boileau ni à Racine. Ils ne furent qu'historiographes, c'est-à-dire
les annotateurs d'un règne, prenant des notes pour la postérité. Mais la
postérité ne les lit pas.