Une faute de coeur plus grave et plus éclatante encore, à la même
époque, signala tristement l'excès de personnalité et la facilité
d'oubli des services reçus dans le coeur du poëte devenu le favori de la
cour et de la scène. On a vu que Port-Royal avait été le foyer presque
paternel, et pour ainsi dire, le berceau de l'âme et du génie de Racine.
Les vénérables religieux de cette maison considéraient le théâtre, qui
remue les passions, comme une institution entièrement opposée au
christianisme, qui les corrige ou les supprime. Ils s'affligèrent de
voir le jeune Racine, leur élève bien-aimé, prêter son talent de poëte
au théâtre.
Nicole, après Pascal, le plus rude écrivain moraliste de cette école,
avait écrit dans une de ses polémiques, «qu'un faiseur de romans ou un
poëte de théâtre était un empoisonneur public, non du corps, mais des
âmes; il avait ajouté qu'un tel poëte devait s'accuser de la mort d'une
multitude d'âmes qu'il avait perdues ou qu'il avait pu perdre par ses
vers.»
Une lettre sévère et touchante que la tante de Racine, religieuse à
Port-Royal, écrivit à son neveu dans le même temps, fit croire à Racine
que la réprobation générale de Nicole s'adressait surtout à lui. Rien
n'était plus faux; Nicole s'adressait au poëte Saint-Sorlin, espèce de
fou qui se donnait pour prophète.
La lettre de la tante au neveu mérite d'être citée ici.
«Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avais
demandé permission à notre mère de vous voir, parce que quelques
personnes nous avaient assurées que vous étiez dans la pensée de songer
sérieusement à vous; et j'aurais été bien aise de l'apprendre par
vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurais s'il plaisait à
Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle
qui m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans l'amertume de mon coeur
et en versant des larmes que je voudrais pouvoir répandre en assez
grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la
chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris
avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom
est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et
avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'Église et la
communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se
reconnaissent. Jugez donc, mon cher neveu, dans quel état je puis être,
puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue pour vous,
et que je n'ai jamais rien désiré, sinon que vous fussiez tout à Dieu
dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mon cher neveu,
d'avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre coeur pour y
considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je souhaite
que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai; mais si vous êtes assez
malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant
Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir;
car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant
dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant
je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à
moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.»
Racine, pour toute réponse à ses torts de piété et de tendresse envers
ses anciens maîtres, leur adressa deux lettres imprimées où la
réfutation très-aigre de leur doctrine était assaisonnée par les plus
odieuses incriminations contre leur prétendue vanité de corps.
«Il est aisé de connaître,» dit-il à la fin d'une de ces diatribes, «par
le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses, qu'ils y avaient
plus de part qu'ils ne disaient. À la vérité, ce n'est pas leur coutume
de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent quelque chose du
leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes dressées. Les
avis de l'imprimeur sont ordinairement des éloges qu'ils se donnent à
eux-mêmes; et l'on scellerait à la chancellerie des priviléges fort
éloquents, si leurs livres s'imprimaient avec privilége.»
Ces outrages à ses seconds pères étaient d'autant plus impardonnables
que ces solitaires étaient en ce moment en suspicion et en persécution
devant la cour, et que l'injure littéraire pouvait se transformer contre
eux en sévices du gouvernement. Pascal indigné prit la plume des
_Provinciales_ pour répondre; on étouffa la querelle, heureusement pour
Racine. Pascal, l'hercule de la polémique, aurait écrasé le poëte aussi
téméraire qu'ingrat dans son injure. L'immortalité de la vengeance
aurait immortalisé l'agression.
La facilité du poëte à oublier les amitiés et les services quand sa
gloire ou quand sa fortune étaient en jeu n'éclata pas moins envers Mme
de Montespan. Il avait été le courtisan sans scrupule de cette favorite
tant qu'elle avait régné dans le coeur du roi; il la sacrifia, comme
nous l'allons voir, à Mme de Maintenon, quand cette austère favorite se
fut insinuée entre sa maîtresse et Dieu dans la faveur de Louis XIV. Il
était temps que la religion de son enfance, qui n'était qu'assoupie sous
les vanités et sous les voluptés de la vie mondaine du grand poëte, se
réveillât dans son âme, et qu'elle vînt lui imposer ses règles sévères
de probité d'esprit et d'abnégation de vaine gloire qu'il ne trouvait
pas assez dans son caractère. Mais Racine était déjà tellement corrompu
par l'esprit des cours, qu'il fallut que cette religion se confondît
avec la faveur du monarque pour reprendre sur lui le double empire de la
cour et de la foi.
Ce fut l'époque de sa conversion; elle fut opportune pour sa faveur
auprès du roi, mais elle fut sincère devant Dieu et efficace pour la
réforme de ses moeurs. Ses torts lui apparurent au jour de la
conscience: il rougit de son ingratitude envers ses maîtres de
Port-Royal; il se condamna lui-même plus sévèrement peut-être qu'ils ne
l'auraient condamné; il se repentit d'avoir employé au plaisir profane
du public et à la conquête d'une gloire périssable les admirables
talents qu'il avait reçus de la nature et des lettres. Il fit à Dieu et
à ses maîtres la promesse de ne plus écrire pour le théâtre; il répudia
ses amours; il se maria à une femme vertueuse et sainte qui ne connut
jamais de lui que l'époux et le père, et qui ne lut pas même ses
chefs-d'oeuvre de poëte. Il éleva dans l'ombre et dans la piété une
famille chrétienne à laquelle il ne songea à laisser pour héritage que
sa religion pour toute gloire.
Sa femme, fille d'un trésorier des finances d'Amiens, s'appelait
Catherine de Romanet; elle avait apporté en dot une fortune modeste à
peu près égale à celle de son mari. Les bienfaits du roi, qui se
renouvelaient sous la forme de gratification littéraire à chacune de ses
pièces, et qui se convertirent bientôt après en une pension de 2,000
livres, somme considérable pour le temps, donnaient une grande aisance à
la famille. «Il est juste,» écrivait-il à cette époque, «que l'auteur
laborieux tire de son travail une rémunération légitime.»
Le roi ajouta à cette aisance des gratifications annuelles s'élevant de
500 jusqu'à 1,000 louis pendant huit ans et plus, une charge de
gentilhomme ordinaire de sa chambre avec une nouvelle pension de 4,000
livres, et enfin la charge à la fois politique et littéraire
d'historiographe de son règne et de ses campagnes, avec Boileau, son
collègue et son ami. Les émoluments de cette charge étaient
proportionnés aux dépenses que les deux historiographes avaient à faire
pour suivre le roi aux armées. Louis XIV payait largement ses plaisirs
et sa gloire. Versailles et l'immortalité de son nom, ses monuments et
sa renommée ne lui paraissaient jamais trop chers; il voulait, comme
Alexandre, des témoins des exploits de son règne, et il choisissait ses
témoins parmi les poëtes, ces échos éternels du temps.
La vie de Racine, depuis cette faveur ainsi consolidée par ses charges,
ne fut plus celle d'un poëte, mais celle d'un saint dans sa maison et
d'un courtisan accompli à la cour. De toutes ses faiblesses passées, il
ne lui en restait qu'une, l'adulation aux vertus et jusqu'aux caprices
du roi. C'est de cette faiblesse qu'il vivait et qu'il devait mourir.
Mais cette faiblesse était alors si générale et si consacrée, qu'elle se
confondait presque avec une vertu.