XII

Une faute de coeur plus grave et plus éclatante encore, à la même

époque, signala tristement l'excès de personnalité et la facilité

d'oubli des services reçus dans le coeur du poëte devenu le favori de la

cour et de la scène. On a vu que Port-Royal avait été le foyer presque

paternel, et pour ainsi dire, le berceau de l'âme et du génie de Racine.

Les vénérables religieux de cette maison considéraient le théâtre, qui

remue les passions, comme une institution entièrement opposée au

christianisme, qui les corrige ou les supprime. Ils s'affligèrent de

voir le jeune Racine, leur élève bien-aimé, prêter son talent de poëte

au théâtre.

Nicole, après Pascal, le plus rude écrivain moraliste de cette école,

avait écrit dans une de ses polémiques, «qu'un faiseur de romans ou un

poëte de théâtre était un empoisonneur public, non du corps, mais des

âmes; il avait ajouté qu'un tel poëte devait s'accuser de la mort d'une

multitude d'âmes qu'il avait perdues ou qu'il avait pu perdre par ses

vers.»

Une lettre sévère et touchante que la tante de Racine, religieuse à

Port-Royal, écrivit à son neveu dans le même temps, fit croire à Racine

que la réprobation générale de Nicole s'adressait surtout à lui. Rien

n'était plus faux; Nicole s'adressait au poëte Saint-Sorlin, espèce de

fou qui se donnait pour prophète.

La lettre de la tante au neveu mérite d'être citée ici.

«Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avais

demandé permission à notre mère de vous voir, parce que quelques

personnes nous avaient assurées que vous étiez dans la pensée de songer

sérieusement à vous; et j'aurais été bien aise de l'apprendre par

vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurais s'il plaisait à

Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle

qui m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans l'amertume de mon coeur

et en versant des larmes que je voudrais pouvoir répandre en assez

grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la

chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris

avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom

est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et

avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'Église et la

communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se

reconnaissent. Jugez donc, mon cher neveu, dans quel état je puis être,

puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue pour vous,

et que je n'ai jamais rien désiré, sinon que vous fussiez tout à Dieu

dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mon cher neveu,

d'avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre coeur pour y

considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je souhaite

que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai; mais si vous êtes assez

malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant

Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir;

car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant

dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant

je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à

moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.»

Racine, pour toute réponse à ses torts de piété et de tendresse envers

ses anciens maîtres, leur adressa deux lettres imprimées où la

réfutation très-aigre de leur doctrine était assaisonnée par les plus

odieuses incriminations contre leur prétendue vanité de corps.

«Il est aisé de connaître,» dit-il à la fin d'une de ces diatribes, «par

le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses, qu'ils y avaient

plus de part qu'ils ne disaient. À la vérité, ce n'est pas leur coutume

de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent quelque chose du

leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes dressées. Les

avis de l'imprimeur sont ordinairement des éloges qu'ils se donnent à

eux-mêmes; et l'on scellerait à la chancellerie des priviléges fort

éloquents, si leurs livres s'imprimaient avec privilége.»

Ces outrages à ses seconds pères étaient d'autant plus impardonnables

que ces solitaires étaient en ce moment en suspicion et en persécution

devant la cour, et que l'injure littéraire pouvait se transformer contre

eux en sévices du gouvernement. Pascal indigné prit la plume des

_Provinciales_ pour répondre; on étouffa la querelle, heureusement pour

Racine. Pascal, l'hercule de la polémique, aurait écrasé le poëte aussi

téméraire qu'ingrat dans son injure. L'immortalité de la vengeance

aurait immortalisé l'agression.

La facilité du poëte à oublier les amitiés et les services quand sa

gloire ou quand sa fortune étaient en jeu n'éclata pas moins envers Mme

de Montespan. Il avait été le courtisan sans scrupule de cette favorite

tant qu'elle avait régné dans le coeur du roi; il la sacrifia, comme

nous l'allons voir, à Mme de Maintenon, quand cette austère favorite se

fut insinuée entre sa maîtresse et Dieu dans la faveur de Louis XIV. Il

était temps que la religion de son enfance, qui n'était qu'assoupie sous

les vanités et sous les voluptés de la vie mondaine du grand poëte, se

réveillât dans son âme, et qu'elle vînt lui imposer ses règles sévères

de probité d'esprit et d'abnégation de vaine gloire qu'il ne trouvait

pas assez dans son caractère. Mais Racine était déjà tellement corrompu

par l'esprit des cours, qu'il fallut que cette religion se confondît

avec la faveur du monarque pour reprendre sur lui le double empire de la

cour et de la foi.

Ce fut l'époque de sa conversion; elle fut opportune pour sa faveur

auprès du roi, mais elle fut sincère devant Dieu et efficace pour la

réforme de ses moeurs. Ses torts lui apparurent au jour de la

conscience: il rougit de son ingratitude envers ses maîtres de

Port-Royal; il se condamna lui-même plus sévèrement peut-être qu'ils ne

l'auraient condamné; il se repentit d'avoir employé au plaisir profane

du public et à la conquête d'une gloire périssable les admirables

talents qu'il avait reçus de la nature et des lettres. Il fit à Dieu et

à ses maîtres la promesse de ne plus écrire pour le théâtre; il répudia

ses amours; il se maria à une femme vertueuse et sainte qui ne connut

jamais de lui que l'époux et le père, et qui ne lut pas même ses

chefs-d'oeuvre de poëte. Il éleva dans l'ombre et dans la piété une

famille chrétienne à laquelle il ne songea à laisser pour héritage que

sa religion pour toute gloire.

Sa femme, fille d'un trésorier des finances d'Amiens, s'appelait

Catherine de Romanet; elle avait apporté en dot une fortune modeste à

peu près égale à celle de son mari. Les bienfaits du roi, qui se

renouvelaient sous la forme de gratification littéraire à chacune de ses

pièces, et qui se convertirent bientôt après en une pension de 2,000

livres, somme considérable pour le temps, donnaient une grande aisance à

la famille. «Il est juste,» écrivait-il à cette époque, «que l'auteur

laborieux tire de son travail une rémunération légitime.»

Le roi ajouta à cette aisance des gratifications annuelles s'élevant de

500 jusqu'à 1,000 louis pendant huit ans et plus, une charge de

gentilhomme ordinaire de sa chambre avec une nouvelle pension de 4,000

livres, et enfin la charge à la fois politique et littéraire

d'historiographe de son règne et de ses campagnes, avec Boileau, son

collègue et son ami. Les émoluments de cette charge étaient

proportionnés aux dépenses que les deux historiographes avaient à faire

pour suivre le roi aux armées. Louis XIV payait largement ses plaisirs

et sa gloire. Versailles et l'immortalité de son nom, ses monuments et

sa renommée ne lui paraissaient jamais trop chers; il voulait, comme

Alexandre, des témoins des exploits de son règne, et il choisissait ses

témoins parmi les poëtes, ces échos éternels du temps.

La vie de Racine, depuis cette faveur ainsi consolidée par ses charges,

ne fut plus celle d'un poëte, mais celle d'un saint dans sa maison et

d'un courtisan accompli à la cour. De toutes ses faiblesses passées, il

ne lui en restait qu'une, l'adulation aux vertus et jusqu'aux caprices

du roi. C'est de cette faiblesse qu'il vivait et qu'il devait mourir.

Mais cette faiblesse était alors si générale et si consacrée, qu'elle se

confondait presque avec une vertu.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 14 / 232 题