Sa conduite avec Molière, son premier protecteur, son introducteur à la
cour, son introducteur au théâtre, ne fut pas plus exempte d'excès
d'amour-propre, de personnalité et même d'ingratitude. C'était Molière
qui avait fait représenter les premières tragédies de son ami sur son
propre théâtre, en répondant, pour ainsi dire, au public, de la chute ou
du succès de ces tragédies. C'était là un de ces services qui lient pour
jamais un poëte reconnaissant à son protecteur.
Molière avait le droit d'espérer que la gloire de son protégé
deviendrait la fortune de sa scène. Cependant Racine n'ayant pas été
satisfait dans sa vanité de la manière dont les comédiens de Molière
jouaient son _Alexandre_, retira brusquement sa tragédie de ce théâtre.
Il la porta au théâtre rival de l'hôtel de Bourgogne, et ce qu'il y eut
de plus cruel pour le pauvre Molière dans ce procédé, c'est que Racine
lui enleva, en même temps que sa pièce, la meilleure de ses actrices.
Elle passa, avec la tragédie, du théâtre de Molière au théâtre de
Bourgogne, enlevant ainsi à Molière la curiosité d'une pièce nouvelle et
la popularité d'une comédienne accomplie.
L'amitié entre Molière et Racine fut à jamais rompue par cette
défection. Molière, qui était incapable de vengeance, était capable
d'une profonde affliction et d'un amer souvenir. Il ne parla plus de
Racine qu'avec peine, en louant toujours son génie, mais en se taisant
sur son coeur. La blessure ne pouvait plus se fermer. Ces deux hommes
laissèrent la froideur de la faute et du souvenir s'établir entre leurs
âmes.