Le jeune homme répondait à ces soins pour son avancement dans les
lettres au delà de ce que désiraient ses vénérables maîtres. Revenant
sans cesse à Port-Royal pendant les vacances du collége d'Harcourt
comme dans un foyer paternel, il s'y livrait avec une ardeur fiévreuse
aux trois goûts que la nature et l'éducation avaient développés comme
des instincts en lui: le goût de l'histoire qu'il satisfaisait dans
Plutarque, le goût de la poésie qu'il nourrissait d'Homère et de
Virgile, et enfin le goût de la tragédie, cette histoire poétique en
drame dont il puisait les exemples dans les deux tragiques Sophocle et
Euripide. Il passait des journées entières enfoncé dans les forêts qui
entourent le monastère de Port-Royal, ces volumes à la main. Sa mémoire,
aussi heureuse que son imagination était émue, s'imprégnait de ces
belles harmonies de la poésie grecque, de cette musique passionnée du
coeur humain.
Rien cependant n'indiquait encore en lui, par des explosions trop
précoces de génie, une de ces natures qui font violence au temps et qui
jaillissent d'elles-mêmes en éclairs de talent, révélateurs de hautes
destinées. C'était un fruit de la culture plus encore que de la nature,
un de ces esprits bien constitués, mais nullement prodigues, qui ont
besoin d'exemples pour imiter et qui empruntent leur séve à toute
l'antiquité pour grandir à la proportion des chefs-d'oeuvre antiques.
Les premiers vers qu'il composa, à l'imitation des lyriques grecs et
latins, sur la solitude des forêts, sur les charmes de la nature, sur la
paix religieuse du monastère de Port-Royal; sur les hymnes traduites du
Bréviaire, et enfin son ode sur le mariage du roi, intitulée la _Nymphe
de la Seine_, sont des exercices très-ordinaires d'un novice de l'art,
et des imitations très-pâles des odes de David ou de Pindare. L'oreille
a déjà son harmonie, la conception n'a pas sa force, l'image n'a pas sa
nouveauté, son relief et son coloris. Ce sont des balbutiements d'un
disciple qui n'aura pas de longtemps l'accent de ses maîtres. L'étude
attentive de ces premières poésies révèle le Racine futur tout entier,
un fils de l'antiquité, non un fils de son siècle, un homme de
renaissance, non de création, original plus tard, mais original
seulement par la perfection.
Voilà ce qui a donné tant de prise contre cette gloire, dans ces
derniers temps, à ses dénigreurs. Oui, son originalité la plus rare de
toutes ne fut pas d'être neuf, elle fut d'être parfait. Mais le
chef-d'oeuvre en tout genre n'est-il pas la plus merveilleuse des
nouveautés, la nouveauté éternelle et suprême du beau, celle de Phidias,
celle de Raphaël, celle de Racine? Passons: