Le roi et la cour avaient goûté son ode de poëte lauréat sur la _Nymphe
de la Seine_. Les solitaires de Port-Royal furent plus alarmés que
flattés de ce succès de leur élève. Ils avaient la faiblesse, ainsi
qu'on le voit dans les pensées de _Pascal_, de mépriser la poésie, sans
doute comme une volupté de l'esprit qui avait trop d'attrait pour être
innocente. Ils se hâtèrent d'éloigner le jeune Racine de la scène de ses
premiers succès, de peur qu'il ne prît goût à ces vaines gloires, et de
l'envoyer chez un de ses oncles, chanoine à Uzès, nommé le père Sionin.
Cet oncle, chanoine et grand vicaire d'Uzès, possédait de riches
bénéfices et se proposait d'en résigner un à son neveu aussitôt que ce
neveu serait entré dans l'Église.
Racine se prêta pendant quelque temps, en apparence, à l'étude de la
théologie, mais sa nature mondaine, légère et passionnée répugnait
invinciblement à l'austérité de la vie sacerdotale. Il prit en aversion
l'habit noir que son oncle lui faisait porter, les moeurs claustrales et
la ville même d'Uzès. Il se renferma dans la solitude de ses pensées et
de ses poëtes grecs, et il ébaucha, à l'insu de son oncle, la tragédie
de la _Thébaïde_ ou des _Frères ennemis_; il méditait de la donner au
théâtre à son retour à Paris. Les obstacles qu'il trouva dans le clergé
d'Uzès et le refus d'un petit bénéfice ecclésiastique résigné en sa
faveur par son oncle l'aigrirent de plus en plus contre l'Église et
précipitèrent son retour à Paris.
C'était le moment de la gloire et de la faveur de Molière, génie
jusque-là inconnu et avili par la mauvaise fortune. Racine se fit
recommander à lui. Molière, incapable de jalousie et capable de toutes
les bontés du coeur, le recommanda et l'introduisit à la cour. Une ode
médiocre intitulée la _Renommée aux Muses_ lui valut des louanges de la
bouche du roi et une gratification de sa main. L'adulation dans cette
cour était plus vite reconnue et plus libéralement récompensée que le
talent. Boileau, à qui Molière porta l'ode de son jeune protégé,
l'estima assez pour y faire de sa main des corrections. Racine devint,
par Molière, le disciple favori et l'ami de Boileau. La Fontaine, esprit
naïf, gracieux, _discinctus_, pour nous servir de l'expression latine
qui rend seule le débraillement de ce caractère, faisait déjà partie,
souvent inaperçue, toujours muette, de cette société de grands esprits.
Leur crédit et surtout l'intervention amicale de Molière, directeur de
théâtre, obtinrent la représentation de la _Thébaïde_ ou des _Frères
ennemis_. Cette tragédie, toute composée de lambeaux mal cousus
d'_Eschyle_, d'_Euripide_ et de _Sénèque_, qui avaient traité avant
Racine le même sujet, ne fut excusée qu'à cause des beaux vers et de la
jeunesse du poëte. On y sent la tension pénible d'un talent naissant qui
veut s'élever, malgré la nature, à la concision héroïque et à l'enflure
espagnole de Corneille. Mais c'était un enfant roidissant ses faibles
muscles pour rappeler l'hercule du théâtre. Le nom de Racine se répandit
par ce premier essai: cependant rien n'indiquait encore qu'un rival
était né au poëte vieilli du _Cid_.