Ces religieux et ces religieuses de Port-Royal, expulsés pour la
première fois de leur solitude, avaient cherché un refuge dans une
sauvage abbaye des forêts de la Ferté-Milon, la Chartreuse de
Bourg-Fontaine. Leur mérite et leur sainteté répandaient leur bonne
odeur jusque dans les familles pieuses de la Ferté-Milon. On s'attacha à
eux pour leur vertu, pour leur science et pour leur persécution.
La famille maternelle du jeune Racine fut particulièrement édifiée de la
piété de ces saints et de ces saintes anachorètes. Trois de ses tantes,
entraînées par la contagion de l'exemple, entrèrent dans leur ordre
religieux, s'y distinguèrent par leur zèle et y persévérèrent jusqu'à la
mort. C'est ainsi que le futur poëte d'_Athalie_ fut imbibé dès sa
tendre enfance de ces émanations de foi et de piété chrétienne qui
s'évaporèrent un moment au vent du siècle, mais qui se retrouvèrent
comme un premier parfum au fond de son coeur quand il repassait les
jours de sa jeunesse dans la maturité de ses années.
Après de premières études classiques et sévères faites à la Ferté-Milon,
sous la direction de son tuteur, le crédit de ses tantes religieuses au
monastère de Port-Royal, près Paris, le fit entrer au nombre des
disciples de cette savante et sainte maison. La colère du roi s'était
encore une fois calmée devant la résignation de ces pieux solitaires.
Racine y acheva sous eux ses études d'antiquité et de théologie. À seize
ans il vint les terminer à Paris, au collége d'Harcourt. Un des associés
libres de Port-Royal, M. le Maistre, lui prêtait sa chambre à Paris, et
le traitait en fils plus qu'en disciple.
La correspondance de ce second père avec le jeune homme pendant les
absences de M. le Maistre de Paris, est pleine de ces naïvetés à la fois
tendres et austères qui caractérisent ces paternités intellectuelles.
«Mandez-moi si mes vieux livres sont bien en ordre sur les tablettes et
si mes onze volumes de saint Chrysostome y sont; voyez-les de temps en
temps pour en enlever la poussière. Mettez de l'eau dans les écuelles
au-dessus desquelles ils sont rangés afin que les rats ne puissent les
ronger. Suivez bien en tout les conseils de votre sainte tante. La
jeunesse doit toujours se laisser conduire et tâcher de ne point
s'émanciper. Peut-être que Dieu vous fera revenir à Port-Royal. Tâchez
que les événements vous détachent du monde si ennemi de la piété. Adieu,
mon cher fils, aimez en moi votre père comme il vous aime. Envoyez-moi
aussi mon Tacite in-folio.»