IV

Richelieu, Anne d'Autriche et Mazarin avaient fait d'avance le règne de

Louis XIV. Il n'eut qu'à le saisir et à le conserver. Il fit bien l'un

et l'autre; c'était le prédestiné du despotisme. La nature lui en avait

donné à la fois les vices et les vertus: un orgueil de dieu et un

commandement de roi.

Mais ce n'était pas tout encore; il faut un instrument au génie des

lettres. Cet instrument, c'est une langue. La langue poétique et la

langue oratoire de la France se trouvaient précisément à ce confluent

des différents ruisseaux des idiomes où le génie des langues, un moment

indécis, s'arrête comme embarrassé de ses richesses, tente différentes

voies, puis, prenant tout à coup son parti décisif, forme ce grand

courant original de la langue nationale, qui entraîne tout en purifiant

tout dans son cours.

C'est le moment où l'on dit que les poëtes créent les langues. Créer est

un mot impropre; il n'est donné à personne de créer l'idiome d'une

nation: c'est le travail et la gloire de tous; mais il est vrai de dire

que c'est le moment où les grands poëtes et les grands écrivains

façonnent la langue, lui donnent le pli, la forme, la flexibilité, la

sonorité, la couleur, et l'approprient aux usages intellectuels auxquels

cette langue est prédestinée par cette providence qui assigne leur

mission aux peuples. Les peuples donnent le lingot aux poëtes, et les

poëtes frappent de leur empreinte ce lingot: voilà la vérité.

Or, tout avait concouru aussi, dans les moeurs et dans les règnes, à

enrichir la langue française d'alluvions d'idiomes ou antiques ou

modernes, qui la rendaient propre à devenir à son tour monumentale.

L'Église, qui maintenait l'usage du latin, l'avait remplie de latinité.

La latinité lui constituait un nerf, une solidité, une brièveté

concentrée de construction qui presse les mots, comme Tacite, pour leur

faire rendre avec plus d'énergie le sens.

La pompe du grec, réimportée en Italie par _Lascaris_ sous les premiers

Médicis, et réimportée d'Italie en France par Ronsard et ses

disciples, lui avait donné l'ampleur, l'image et la grâce refusées par

la nature au latin.

L'Italie moderne, qui l'avait inondée, par le midi et par nos guerres de

François Ier, de ses poésies, lui avait donné, par _Dante_ et par

_Pétrarque_, par le _Tasse_ et par l'_Arioste_, la fluidité, l'harmonie

et l'abondance, qui sont les caractères du génie italien du moyen âge.

La maison de Médicis, si souvent confondue avec la maison régnante de

France sous les Valois, avait régné au Louvre et aux Tuileries autant

qu'à Florence par ses artistes et par ses poëtes presque naturalisés

français.

Enfin, dans ces derniers temps, les liaisons de la dynastie française

avec l'Espagne avaient inoculé à la langue de Louis XIII, sous Anne

d'Autriche, princesse plus espagnole qu'allemande, le génie héroïque,

chevaleresque, maure, plus grand que nature, emphatique, enflé, qui

touchait au sublime par sa hauteur, et au ridicule par son exagération.

Corneille était la contre-épreuve de ce génie espagnol en France. Il

nous avait fait une langue de héros, presque de matamores; la langue qui

montait avec lui jusqu'aux cieux allait se perdre dans les nuages. Si

nous avions eu une série de Corneilles, nous aurions perdu le naturel,

et nous nous serions enflés jusqu'à la déclamation. C'était assez d'un.

L'hébreu enfin, elliptique et concassé comme ses rochers du Sinaï, avait

été calqué par les orateurs religieux et par Bossuet surtout, et cette

langue avait donné au français l'éclair lyrique et l'autorité

prophétique qui écrivent en lueurs et qui parlent en foudres.

Quels plus riches matériaux de langue un grand poëte éclectique comme

Racine pouvait-il trouver sous la main pour construire à sa gloire et à

la gloire de sa nation le chef-d'oeuvre achevé et insurpassable de la

langue poétique française, si ce poëte surtout savait choisir avec la

sûreté de bon sens, la délicatesse de goût et le tact infaillible du

caractère français ce qui convenait le mieux dans ces matériaux

étrangers au génie sensé, clair, simple et naturel de la nation?

C'est cette heureuse coïncidence de bonnes fortunes littéraires qui vit

et qui fit naître Racine, c'est-à-dire la perfection incarnée de la

langue poétique en France! Nous plaignons ceux qui ne sentent pas cette

perfection de la langue dans un homme providentiel pour notre

littérature. Mais aussi remarquez bien une chose: c'est que tous ceux

qui lui reprochent d'être trop exclusivement français sont des

critiques, des écrivains ou des poëtes, qui sont eux-mêmes trop

étrangers dans leurs tendances poétiques et qui touchent, par quelques

exagérations de leur génie, à ces vices et à ces excès du grec, du

latin, de l'hébreu, de l'italien et surtout de l'espagnol, que Racine a

su, avec un art sévère, corriger et exclure de la langue dans laquelle

nous chantons pour nous et pour la postérité de la France.

C'est cette même coïncidence de religion achevée, de moeurs faites, de

politique établie, de loisir national conquis par les armes, et de

langue créée par le temps qui fait, comme nous le disions tout à

l'heure, qu'un grand siècle se fait homme tout à coup dans un groupe

prédestiné de grands hommes.

Ainsi, au moment dont nous vous entretenons, la monarchie s'était faite

homme dans Louis XIV, la Bible s'était faite homme dans Bossuet,

l'Évangile s'était fait homme dans Fénelon, la comédie s'était faite

homme dans Molière, la langue poétique moderne s'était faite homme dans

Racine. _Athalie_ allait tomber de son génie, comme le fruit mûr tombe à

son heure de l'arbre fertilisé par un sol, par une culture et par une

saison de choix.

V

Nous ne voulons pas écrire ici la vie de Racine, malgré la corrélation

intime qui, pour le regard clairvoyant du philosophe, existe entre le

poëte et ses oeuvres. Nous réservons cette vie que nous avons

profondément étudiée pour la vie des grands hommes à laquelle nous

travaillons dans un autre recueil. Toutefois nous en dirons assez ici

pour faire bien comprendre la naissance et la perfection de l'oeuvre

d'_Athalie_ à nos lecteurs.

Jean Racine était né à la Ferté-Milon, petite ville de l'ancienne

province de Valois. Sa famille appartenait à cette vieille bourgeoisie

française qui avait la distinction des moeurs de la noblesse sans en

avoir les légèretés et les vices. Son père occupait un de ces modestes

emplois publics du fisc royal, apanage habituel de ces familles. Son

aïeul maternel remplissait un emploi de magistrature. Les deux familles

étaient lettrées de profession, religieuses de coeur.

Une circonstance fortuite nourrit cette double disposition aux lettres

et à la religion dans la maison. Une tante de l'enfant était religieuse

dans cette célèbre maison de Port-Royal. Port-Royal était le berceau et

le cénacle du jansénisme. Le jansénisme préoccupait gravement alors de

la menace d'un schisme l'Église et le gouvernement de Louis XIV. Les

jansénistes étaient les stoïciens du christianisme.

Les jésuites, leurs implacables ennemis, étaient beaucoup moins sévères.

En hommes aussi politiques que religieux, ils redoutaient l'exagération

de foi et de moeurs des jansénites. Cette exagération de foi et de

moeurs aurait fini par révolter la faiblesse humaine et par réduire le

christianisme à un petit groupe de chrétiens forcenés qui auraient damné

le monde en sauvant quelques sectaires. Les jésuites appropriaient, avec

un art consommé, la religion au temps, au pays, aux usages, aux vices

même tolérés du prince et du peuple; ils négociaient, comme des

diplomates accrédités à la fois au ciel et sur la terre, entre le Christ

et le monde.

Cette profonde habileté de conduite leur avait valu, à la fin, la

confiance absolue d'un roi qui avait besoin de foi pour son esprit et de

tolérance pour ses faiblesses. Sa conscience était dans leurs mains.

Ils la maniaient à leur fantaisie dans leurs intérêts et dans les

intérêts de l'Église. Ils lui avaient ordonné de persécuter les

religieux et les religieuses de Port-Royal. Louis XIV leur obéissait

d'autant plus volontiers qu'un soupçon de révolte contre l'Église était

à ses yeux un soupçon d'opposition contre la monarchie, et qu'un levain

de républicanisme lui semblait caché dans ces doctrines d'obéissance à

Dieu seul, de stoïcisme romain et de mépris de la persécution terrestre.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 8 / 232 题