Richelieu, Anne d'Autriche et Mazarin avaient fait d'avance le règne de
Louis XIV. Il n'eut qu'à le saisir et à le conserver. Il fit bien l'un
et l'autre; c'était le prédestiné du despotisme. La nature lui en avait
donné à la fois les vices et les vertus: un orgueil de dieu et un
commandement de roi.
Mais ce n'était pas tout encore; il faut un instrument au génie des
lettres. Cet instrument, c'est une langue. La langue poétique et la
langue oratoire de la France se trouvaient précisément à ce confluent
des différents ruisseaux des idiomes où le génie des langues, un moment
indécis, s'arrête comme embarrassé de ses richesses, tente différentes
voies, puis, prenant tout à coup son parti décisif, forme ce grand
courant original de la langue nationale, qui entraîne tout en purifiant
tout dans son cours.
C'est le moment où l'on dit que les poëtes créent les langues. Créer est
un mot impropre; il n'est donné à personne de créer l'idiome d'une
nation: c'est le travail et la gloire de tous; mais il est vrai de dire
que c'est le moment où les grands poëtes et les grands écrivains
façonnent la langue, lui donnent le pli, la forme, la flexibilité, la
sonorité, la couleur, et l'approprient aux usages intellectuels auxquels
cette langue est prédestinée par cette providence qui assigne leur
mission aux peuples. Les peuples donnent le lingot aux poëtes, et les
poëtes frappent de leur empreinte ce lingot: voilà la vérité.
Or, tout avait concouru aussi, dans les moeurs et dans les règnes, à
enrichir la langue française d'alluvions d'idiomes ou antiques ou
modernes, qui la rendaient propre à devenir à son tour monumentale.
L'Église, qui maintenait l'usage du latin, l'avait remplie de latinité.
La latinité lui constituait un nerf, une solidité, une brièveté
concentrée de construction qui presse les mots, comme Tacite, pour leur
faire rendre avec plus d'énergie le sens.
La pompe du grec, réimportée en Italie par _Lascaris_ sous les premiers
Médicis, et réimportée d'Italie en France par Ronsard et ses
disciples, lui avait donné l'ampleur, l'image et la grâce refusées par
la nature au latin.
L'Italie moderne, qui l'avait inondée, par le midi et par nos guerres de
François Ier, de ses poésies, lui avait donné, par _Dante_ et par
_Pétrarque_, par le _Tasse_ et par l'_Arioste_, la fluidité, l'harmonie
et l'abondance, qui sont les caractères du génie italien du moyen âge.
La maison de Médicis, si souvent confondue avec la maison régnante de
France sous les Valois, avait régné au Louvre et aux Tuileries autant
qu'à Florence par ses artistes et par ses poëtes presque naturalisés
français.
Enfin, dans ces derniers temps, les liaisons de la dynastie française
avec l'Espagne avaient inoculé à la langue de Louis XIII, sous Anne
d'Autriche, princesse plus espagnole qu'allemande, le génie héroïque,
chevaleresque, maure, plus grand que nature, emphatique, enflé, qui
touchait au sublime par sa hauteur, et au ridicule par son exagération.
Corneille était la contre-épreuve de ce génie espagnol en France. Il
nous avait fait une langue de héros, presque de matamores; la langue qui
montait avec lui jusqu'aux cieux allait se perdre dans les nuages. Si
nous avions eu une série de Corneilles, nous aurions perdu le naturel,
et nous nous serions enflés jusqu'à la déclamation. C'était assez d'un.
L'hébreu enfin, elliptique et concassé comme ses rochers du Sinaï, avait
été calqué par les orateurs religieux et par Bossuet surtout, et cette
langue avait donné au français l'éclair lyrique et l'autorité
prophétique qui écrivent en lueurs et qui parlent en foudres.
Quels plus riches matériaux de langue un grand poëte éclectique comme
Racine pouvait-il trouver sous la main pour construire à sa gloire et à
la gloire de sa nation le chef-d'oeuvre achevé et insurpassable de la
langue poétique française, si ce poëte surtout savait choisir avec la
sûreté de bon sens, la délicatesse de goût et le tact infaillible du
caractère français ce qui convenait le mieux dans ces matériaux
étrangers au génie sensé, clair, simple et naturel de la nation?
C'est cette heureuse coïncidence de bonnes fortunes littéraires qui vit
et qui fit naître Racine, c'est-à-dire la perfection incarnée de la
langue poétique en France! Nous plaignons ceux qui ne sentent pas cette
perfection de la langue dans un homme providentiel pour notre
littérature. Mais aussi remarquez bien une chose: c'est que tous ceux
qui lui reprochent d'être trop exclusivement français sont des
critiques, des écrivains ou des poëtes, qui sont eux-mêmes trop
étrangers dans leurs tendances poétiques et qui touchent, par quelques
exagérations de leur génie, à ces vices et à ces excès du grec, du
latin, de l'hébreu, de l'italien et surtout de l'espagnol, que Racine a
su, avec un art sévère, corriger et exclure de la langue dans laquelle
nous chantons pour nous et pour la postérité de la France.
C'est cette même coïncidence de religion achevée, de moeurs faites, de
politique établie, de loisir national conquis par les armes, et de
langue créée par le temps qui fait, comme nous le disions tout à
l'heure, qu'un grand siècle se fait homme tout à coup dans un groupe
prédestiné de grands hommes.
Ainsi, au moment dont nous vous entretenons, la monarchie s'était faite
homme dans Louis XIV, la Bible s'était faite homme dans Bossuet,
l'Évangile s'était fait homme dans Fénelon, la comédie s'était faite
homme dans Molière, la langue poétique moderne s'était faite homme dans
Racine. _Athalie_ allait tomber de son génie, comme le fruit mûr tombe à
son heure de l'arbre fertilisé par un sol, par une culture et par une
saison de choix.
V
Nous ne voulons pas écrire ici la vie de Racine, malgré la corrélation
intime qui, pour le regard clairvoyant du philosophe, existe entre le
poëte et ses oeuvres. Nous réservons cette vie que nous avons
profondément étudiée pour la vie des grands hommes à laquelle nous
travaillons dans un autre recueil. Toutefois nous en dirons assez ici
pour faire bien comprendre la naissance et la perfection de l'oeuvre
d'_Athalie_ à nos lecteurs.
Jean Racine était né à la Ferté-Milon, petite ville de l'ancienne
province de Valois. Sa famille appartenait à cette vieille bourgeoisie
française qui avait la distinction des moeurs de la noblesse sans en
avoir les légèretés et les vices. Son père occupait un de ces modestes
emplois publics du fisc royal, apanage habituel de ces familles. Son
aïeul maternel remplissait un emploi de magistrature. Les deux familles
étaient lettrées de profession, religieuses de coeur.
Une circonstance fortuite nourrit cette double disposition aux lettres
et à la religion dans la maison. Une tante de l'enfant était religieuse
dans cette célèbre maison de Port-Royal. Port-Royal était le berceau et
le cénacle du jansénisme. Le jansénisme préoccupait gravement alors de
la menace d'un schisme l'Église et le gouvernement de Louis XIV. Les
jansénistes étaient les stoïciens du christianisme.
Les jésuites, leurs implacables ennemis, étaient beaucoup moins sévères.
En hommes aussi politiques que religieux, ils redoutaient l'exagération
de foi et de moeurs des jansénites. Cette exagération de foi et de
moeurs aurait fini par révolter la faiblesse humaine et par réduire le
christianisme à un petit groupe de chrétiens forcenés qui auraient damné
le monde en sauvant quelques sectaires. Les jésuites appropriaient, avec
un art consommé, la religion au temps, au pays, aux usages, aux vices
même tolérés du prince et du peuple; ils négociaient, comme des
diplomates accrédités à la fois au ciel et sur la terre, entre le Christ
et le monde.
Cette profonde habileté de conduite leur avait valu, à la fin, la
confiance absolue d'un roi qui avait besoin de foi pour son esprit et de
tolérance pour ses faiblesses. Sa conscience était dans leurs mains.
Ils la maniaient à leur fantaisie dans leurs intérêts et dans les
intérêts de l'Église. Ils lui avaient ordonné de persécuter les
religieux et les religieuses de Port-Royal. Louis XIV leur obéissait
d'autant plus volontiers qu'un soupçon de révolte contre l'Église était
à ses yeux un soupçon d'opposition contre la monarchie, et qu'un levain
de républicanisme lui semblait caché dans ces doctrines d'obéissance à
Dieu seul, de stoïcisme romain et de mépris de la persécution terrestre.