Voilà ce qu'avait fait l'esprit du temps pour l'unité de ce peuple. La
guerre et la politique n'avaient pas fait moins. Deux grands ministres:
l'un, le Machiavel français, Richelieu; l'autre, le politique italien,
Mazarin, maîtres de deux règnes et d'une régence, avaient fait le reste.
L'un, par ses férocités implacables, avait émancipé complétement le
trône des restes de la grande féodalité qui résistaient et qui
embarrassaient son action souveraine. La faux de Tarquin dans la main
de Richelieu, cruel par goût autant au moins que par politique, avait
abattu toutes les têtes qui tendaient à se relever à la cour ou dans les
provinces. Ce grand niveleur à tout prix avait fait une proscription de
Marius pour crime de supériorité. Malheur aux grands, c'était sa maxime.
Il ne voulait qu'un seul grand, le roi, et c'était lui qui était le roi
sous sa pourpre. Cette terreur d'en haut avait réussi.
L'autre, Mazarin, le plus doux, le plus temporiseur et le plus habile de
tous les politiques qui aient jamais manié les fils compliqués d'une
régence de royaume pendant une longue minorité, avait rejeté loin de lui
la hache sanglante de Richelieu son maître. Il avait compris que la
nation, intimidée et abattue, n'avait plus besoin que d'être relevée,
caressée et séduite par les manéges et par les bienfaits d'une politique
de négociation. Il avait commencé son système de séduction par le coeur
de la reine, mère de Louis XIV. Cette charmante veuve d'un roi imbécile
avait tremblé elle-même sous Richelieu, elle s'était précipitée avec
confiance dans l'esprit et dans le coeur d'un ministre qu'elle ne
pouvait plus trahir sans se trahir elle-même.
L'histoire, envenimée par les pamphlets du temps pleins des animosités
de la Fronde et des parlements, a défiguré cette reine habile. En
réalité, c'était une femme intrépide, une mère accomplie, une amie
constante de son ministre jusqu'à la mort, une politique aussi consommée
et plus magnanime qu'Élisabeth d'Angleterre. Son seul tort, dans
l'histoire, c'est de s'être effacée et tenue dans le demi-jour derrière
la pourpre de Mazarin.
Mais cette réserve même était dans son vrai rôle de femme, de reine et
de mère. En apparaissant trop, elle aurait assumé sur elle et sur son
fils les impopularités dangereuses qui s'attachaient à Mazarin. En se
tenant dans l'ombre et dans une habile neutralité, entre le ministre
odieux, mais nécessaire, et les grands révoltés, Anne d'Autriche
conservait pour les grands périls ce rôle d'intermédiaire irresponsable
et de négociatrice couronnée qui rétablissait la paix et qui sauvait à
la fois le jeune roi, la monarchie et le ministre.
C'est un règne mal étudié de l'histoire de France, c'est une histoire
écrite par l'opposition de la Fronde et par des factieux en robe du
parlement. La véritable reine Blanche de ce grand règne fut Anne
d'Autriche.