II

Il faut tuer ici, par un mot dur, mais vrai, la vanité de l'homme. Un

grand homme n'est pas seulement, comme on dit, fils de ses oeuvres: un

grand homme est avant tout fils de son siècle, ou plutôt un siècle se

fait homme en lui: voilà la vérité.

Jamais ce mot ne fut plus visiblement vérifié que dans Racine et dans

les cinq ou six grands poëtes ou grands écrivains qui furent avec lui

comme la floraison et la fructification de ce beau siècle de Louis XIV.

Tout concourait, depuis cent cinquante ans, dans la religion, dans la

politique, dans les armes, dans l'éducation publique, dans la direction

des lettres et des arts, à élever la France à une de ces époques de

civilisation, de gloire, de paix, de loisir et de luxe d'esprit où les

nations font halte un instant, comme le soleil à son zénith, pour

concentrer tous leurs rayons en un foyer de splendeur active et pour

montrer au monde ce que peut être un peuple parvenu à sa dernière

perfection de croissance d'unité et de génie.

La religion et la monarchie, ces deux principes d'autorité absolue, l'un

sur les âmes, l'autre sur les esprits, s'étaient embrassées dans une

indissoluble étreinte. Elles avaient donné à la France tout ce que peut

donner le despotisme: la concentration et la règle de toutes ses forces

intellectuelles et matérielles dans un effort universel des

intelligences disciplinées sous l'Église et sous le roi. La liberté a

autre chose à donner un jour aux peuples, mais on peut défier l'Église

et la monarchie de donner plus qu'elles n'avaient donné au siècle de

Louis XIV, le génie discipliné par le despotisme.

Voyez comme tout y avait providentiellement concouru! Les guerres de

religion, atroces mais saintes, dans les deux partis, avaient remué et

exercé jusqu'au fond des âmes le plus fort, le plus noble, le plus divin

des héroïsmes humains, l'héroïsme de la conscience, non pas celui qui

fait les héros, mais celui qui fait les martyrs. Les caractères

s'étaient vigoureusement retrempés dans ce sang et dans ce feu des

guerres sacrées.

Le sort et la défection d'Henri IV, ce dupeur de Dieu et des hommes,

avaient donné la victoire au parti de l'Église romaine. Ce parti avait

persécuté et proscrit les vaincus obstinés. C'était atroce, mais c'était

logique. On avait combattu pour l'unité, on devait triompher pour elle.

Le crime de liberté de pensée n'était plus seulement un crime contre le

ciel, c'était un crime contre l'État. Le roi n'était que la main du

pontife, il vengeait l'Église, et l'Église, à son tour, vengeait le

prince; car ces deux autorités se confondaient en une. Ce qui échappait

à l'Église tombait sous le glaive du roi, et ce qui s'insurgeait dans

son coeur contre le roi tombait sous l'excommunication de l'Église. Il

ne fallait pas seulement obéir à cette double autorité combinée entre le

roi et Dieu, il fallait l'adorer. La servitude était devenue vertu. Ce

n'est pas assez; elle était devenue honneur selon le monde.

Un mot historique de Racine dans une de ses lettres à madame de

Maintenon caractérise mieux que mille pages l'excès véritablement impie

et cependant consciencieux d'asservissement à la personne divinisée du

prince dont on se glorifiait à cette époque: «Dieu m'a fait la grâce,

Madame, de ne jamais rougir de l'Évangile ni du roi dans tout le cours

de ma vie.»

Ainsi Dieu et le prince étaient placés au même niveau d'adoration et

d'adulation par ces sujets agenouillés devant les deux puissances. Ce

mot qui paraîtrait abject et sacrilége aujourd'hui aux plus vils des

courtisans d'un trône, paraissait sublime alors; c'était la dévotion à

la tyrannie.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 6 / 232 题