I
Nous avons dit, en commençant, que la littérature était l'expression de
la pensée humaine sous toutes ses formes.
Il y a cinq manières principales d'exprimer sa pensée pour la
communiquer aux hommes:
La chaire sacrée qui parle aux hommes, dans les temples, de leurs
premiers intérêts: la Divinité et la morale;
La tribune aux harangues qui parle aux hommes, dans les assemblées
publiques, de leurs intérêts temporels de patrie, de liberté, de lois,
de formes de gouvernement, d'aristocratie ou de démocratie, de monarchie
ou de république, et qui remue leurs idées ou leurs passions par
l'éloquence de discussion, l'éloquence parlementaire;
La place publique, où, dans les temps de tempête, de révolution, de
sédition, le magistrat, le tribun, le citoyen monte sur la borne ou sur
les marches du premier édifice qu'il rencontre, parle face à face et
directement au peuple soulevé, le gourmande, l'attendrit, le persuade,
le modère et fait tomber de ses mains les armes du crime pour lui faire
reprendre les armes du patriotisme et des lois. Ce n'est plus là ni
l'éloquence sacrée, ni l'éloquence parlementaire, c'est l'éloquence
héroïque, l'éloquence d'action qui présente sa poitrine nue à ses
auditeurs et qui offre son sang en gage de ses discours;
Le livre qui, par l'ingénieux procédé de l'écriture ou de l'impression,
reproduit, pour tous et pour tous les temps, la pensée conçue et
exprimée par un seul, et qui communique, sans autre intermédiaire
qu'une feuille de papier, l'idée, le raisonnement, la passion, l'image,
l'harmonie même empreinte sur la page;
Enfin le théâtre, scène artificielle sur laquelle le poëte fait monter,
aux yeux du peuple, ses personnages, pour les faire agir et parler dans
des actions historiques ou imaginaires, imitation des actions tragiques
ou comiques de la vie des hommes.
De tous ces modes de communiquer sa pensée à ses semblables par la
parole, c'est le théâtre qui nous paraît le plus indirect, le plus
compliqué d'accessoires étrangers à la pensée elle-même, et par
conséquent le moins parfait. La pensée cesse, pour ainsi dire, d'être
pensée, c'est-à-dire immatérielle, en montant sur le théâtre; elle est
obligée de prendre un corps réel et de s'adresser aux sens autant qu'à
l'âme. De tous les plaisirs intellectuels, le théâtre devient
véritablement ainsi le plus sensuel: voilà pourquoi sans doute il est le
plus populaire.
Ce noble plaisir populaire du théâtre est inconnu par sa nature aux
époques de barbarie ou même de jeunesse des peuples. Il ne peut naître
et se développer qu'en pleine et opulente civilisation.
Les premiers poëtes sont des poëtes sacrés; les seconds sont des poëtes
épiques; les troisièmes sont des poëtes lyriques; les quatrièmes sont
des poëtes dramatiques.
La raison en est simple: les peuples, avant leur âge de parfaite
civilisation, n'ont ni assez de loisir, ni assez de richesse, ni assez
de luxe public pour élever à leurs poëtes ces édifices vastes et
splendides, ces institutions de plaisir public qu'on appelle des
théâtres et des scènes. La multitude elle-même n'est pas assez riche
pour se donner à prix d'or, tous les soirs, ces heures délicieuses de
rassemblement, d'oisiveté et de représentations scéniques. Les acteurs
eux-mêmes ne manquent pas moins aux poëtes pour jouer leurs oeuvres que
les édifices, les décorations et les spectateurs. Comment ces acteurs et
ces actrices nécessaires en grand nombre à la représentation de la scène
se consacreraient-ils, dès leur enfance, à un art difficile qui ne leur
promettrait ni pain, ni gloire, ni compensation à tant d'études? Or,
sans acteurs consommés dans leur art, que devient le drame le mieux
conçu et le mieux écrit?--L'ennui de ceux qu'il a pour objet de charmer
par la perfection de la langue, de l'attitude, du geste, de l'action.
Ce n'est qu'après de longs siècles de grossières ébauches théâtrales
pareilles à celles de _Thespis_ en Grèce, ou de nos _mystères_ en
France, que s'élèvent des théâtres permanents dignes de la majesté du
trône ou du peuple. Ce n'est qu'alors aussi que se forment ces grands
acteurs aussi rares que les grands poëtes, qui, comme _Roscius_,
_Garrick_, _Talma_, _Rachel_, _Ristori_, personnifient, dans un corps et
dans une diction modelés sur la nature par l'art, les grandes ou
touchantes figures que l'histoire ou l'imagination groupent sur la scène
dans des poëmes dialogués pétris de sang et de pleurs. L'imagination
recule devant les prodigieuses difficultés qu'un grand acteur ou une
grande actrice ont à vaincre pour se transfigurer ainsi à volonté dans
le personnage qu'ils sont chargés de revêtir, depuis la physionomie
jusqu'à la passion et à l'accent.
Il faut que, non-seulement la nature morale, mais encore la nature
physique leur obéisse comme la note obéit au musicien sur l'instrument,
comme la teinte obéit au peintre sur la palette. Visage, regard,
lèvres, fibres sourdes ou éclatantes de la voix, stature, démarche,
orteils crispés sur la planche, gesticulation serrée au corps ou
s'élevant avec la passion jusqu'au ciel, rougeurs, pâleurs, frissons,
frémissements ou convulsions de l'âme communiqués de l'âme à l'épiderme
et de l'épiderme de l'acteur à celle d'un auditoire transformé dans le
personnage, cris qui déchirent la voûte du théâtre et l'oreille du
spectateur pour y faire entrer la foudre de la colère, gémissements qui
sortent des entrailles et qui se répercutent par la vérité de l'écho du
coeur, sanglots qui font sangloter toute une foule, tout à l'heure
impassible ou indifférente, gamme entière des passions parcourue en une
heure et qui fait résonner, sous la touche forte ou douce, le clavier
sympathique du coeur humain: voilà la puissance de ces hommes et de ces
femmes, mais voici aussi leur génie!
De telles puissances et de tels génies artificiels supposent, dans ces
acteurs indispensables à la scène, des miracles d'efforts, d'études,
d'éducation spéciale à cette profession, des sentiments fantastiques qui
ne se produisent que dans un état très-lettré, très-oisif et
très-opulent des nations. Les poëtes dramatiques ne sont pas seuls dans
leurs oeuvres, ils n'existent tout entiers que par leurs acteurs; ils
dépendent ainsi du temps où ils vivent et ne peuvent naître qu'à la
consommation des nations policées. Que serait devenu le grand Homère,
qui allait récitant lui-même ses poëmes sur les chemins de Chio ou de
Samos, s'il avait écrit ses divins ouvrages en scènes et en dialogues,
et s'il lui avait fallu trouver des interprètes de ses vers parmi les
pasteurs ou les matelots de l'Ionie?
À chaque âge son genre de poésie, mais le plus parfait, sinon le plus
émouvant de ces genres, est certainement celui qui n'a pas besoin de
tous ces auxiliaires et de tous ces accessoires étrangers à la poésie
elle-même et qui ne demande, comme le poëte épique ou le poëte lyrique,
qu'une goutte d'encre au bout d'une plume de roseau.
Cela dit, remettons à un autre moment l'étude que nous ferons rapidement
du théâtre grec, le plus accompli des théâtres, du théâtre romain,
presque nul dans un peuple trop féroce pour goûter les plaisirs purement
intellectuels de l'esprit, des théâtres espagnols, anglais, allemands,
et enfin du théâtre français, le plus correct et le plus sensé des
théâtres modernes dans la plus sensée et dans la plus communicative des
langues, et commençons par son chef-d'oeuvre Athalie.