Mais il n'est pas de tambourin qu'en Provence, et le Béarn aussi a le

sien, moins étroit, sinon moins léger, sorte de bedon à six ou sept

cordes accordées en quintes. Comme en Provence, l'instrumentiste n'en

joue que d'une main; l'autre tient un flûtet à cinq trous. Et les

Béarnais, svelte race, jarrets d'acier, s'entendent à suivre le

mouvement: ces «petits hommes noirs et brûlés», comme les appelle

Michelet, ne craignent personne au déduit non plus qu'au feu. Un peu

plus bas, vers le sud-ouest, chez les Basques, qui ont donné leur nom

au petit tambour à grelots en usage dans toute l'Espagne et l'Afrique

mauritane, une vieille danse, le _monchico_ ou danse des mouchoirs,

rapide, violente, toute en bonds, très chaste pourtant (les danseurs,

sans se toucher, se tenant par le mouchoir), n'a pas cessé de garder

la vogue. Elle se danse sur les places publiques, les jours de fête,

aux sons du bedon et de la _chirula_, «fluteau de bois percé de trois

trous, qui rend, dit M. Louis Labat, des sons vifs et grêles». Un

certain abbé Poussatin, sous Louis XIV, excellait au _monchico_, et

Hamilton, dans ses _Mémoires_, l'appelle «le premier prêtre du monde

pour la danse basque».

Les savants, qui discernent facilement l'ascendance latine de la

_chirula_ et du galoubet, nés tous deux de la _tibia_, sont plus

divisés sur les origines du tambourin. Il est certain que cet

instrument fut en usage dans nos armées à partir du XIVe siècle.

Du moins le tambourin des Suisses ressemble-t-il singulièrement au

tambourin provençal, caisse étroite et légère que l'exécutant porte

suspendue à son bras, gauche, tandis qu'il la frappe de la droite avec

une petite baguette.

Il est possible, malgré tout, que le tambourin, tant béarnais que

provençal, ne soit pas d'origine militaire. On m'affirme que, bien

avant que nos armées connussent cet instrument, donc avant le XIVe

siècle, les jongleurs méridionaux en faisaient usage; tambourin et

galoubet auraient accompagné les «canzones» des troubadours populaires

qui couraient les châteaux et les cités du Midi. Je ne demande qu'à le

croire. Il faudrait donc que les tambourins fussent venus d'Orient à

nos Méridionaux par l'intermédiaire des Sarrasins. Car, pour ceux-ci,

il ne fait point de doute qu'ils se servaient de cet instrument,

aux lieu et place de trompette, pour cadencer la marche de leurs

fantassins. On sait, d'autre part, combien fut profonde l'empreinte

sarrasinoise sur les populations de la vallée du Rhône et de la

Garonne.

Peu nous chaut, d'ailleurs, que le tambourin vienne des Suisses ou des

Sarrasins. L'important, c'est que ses batteries et roulements

soient encore chers au peuple. Divisés à son propos, les savants

se retrouvent d'accord sur les cabrettes, musettes, binious et

cornemuses, postérité incontestable de l'antique _utricularium_

ou _tibia utricularis_ des pâtres du Latium. Les binious sont

particuliers à la Bretagne; ils ne jouent jamais seuls, mais

accompagnés de la bombarde, sorte de hautbois généralement en buis,

quelquefois en ébène incrusté d'étain ou d'argent, et, si le biniou

sert de tonique, c'est la bombarde qui mène le branle, tient le

premier rôle.

Détail curieux, relevé par Narcisse Quellien: ces deux instruments,

qui sont faits pour jouer et forcés de vivre ensemble, ne sont pas

d'accord du tout; ils vont à l'unisson, mais à la distance d'un

demi-ton ou quasi, l'un donnant l'_ut_, l'autre le _si_.

Nos Bretons, par bonheur, ne sont pas à un demi-ton près! Grands

amateurs de danses, ils font fête à leurs ménétriers, experts en l'art

de mener les _jabadao_, les passe-pieds et les dérobées. Marches et

balancés se retrouvent dans ces danses comme dans la carole et ils se

retrouvent également dans la fameuse bourrée auvergnate. «La bourrée

est une danse et un chant, dit M. Jean Ajalbert; ce sont des airs

de bourrée que joue la cabrette, et souvent le cabretaire chante les

paroles en même temps.»

Cabrette vient évidemment de chèvre (_cabre_ ou _chavre_ en patois).

Le gracieux nom, et si expressif! Vous l'avez peut-être entendue

quelquefois, dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins des

environs de la Roquette ou de la Bastille, cette cabrette auvergnate,

dont l'outre de peau est habillée de velours rouge et qui n'a pas sa

pareille pour entraîner les danseurs de bourrées. Mme de Sévigné, qui

s'y connaissait, trouvait ces bourrées d'Auvergne «la plus surprenante

chose du monde»; elle ne tarissait point d'éloges sur la justesse

d'oreille et la légèreté de jarret des danseurs.

Les Auvergnats d'aujourd'hui--_et youp là, la catarina_!--sont les

dignes héritiers des paysans et des paysannes dont s'enchantait la

marquise. Jean Ajalbert nous décrit joliment ces cabretaires de Paris,

juchés dans une logette, à laquelle ils accèdent par une échelle

mobile qu'on retire dès qu'ils sont installés. Les danseurs sont en

place aussitôt que la cabrette se gonfle. Et, dès la première note,

ils partent, courent, glissent, martèlent le plancher à grands coups

de talon, poussent par intervalle des cris aigus: _You! You!_ en

faisant claquer leurs doigts. Chaque bourrée coûte deux sous, que

l'associé du cabretaire recueille au milieu de la danse; mais on en a

pour son argent, comme on dit, et il est sans exemple qu'un cabretaire

ne soit pas allé jusqu'au bout de la dernière mesure...

Il y eut une province, longtemps, qui, sur la foi de George Sand,

passa pour le pays par excellence des maîtres-sonneurs: le Berry. Au

soir tombant, les notes suraiguës de la cornemuse montaient,

concert agreste, des _traînes_ et des _charrières_. Et, les jours de

_rapports_ (foires), dans les _vigeons_ (cabarets) et sur les places

publiques, il faisait beau voir les robustes gars berriots «en habits

tout flambants neufs, rubans au chapeau et à la boutonnière, les

gentes filles réjouies sous leurs fins _coffions_ brodés», danser

la sauteuse et la montagnarde autour de l'estrade en planches où

trônaient les cornemuseux. Hugues Lapaire a écrit tout un livre

délicieux sur les instruments populaires du Berry, la musette et la

vielle. Ce n'est point sa faute sans doute si son livre ressemble par

endroits à un nécrologe. Mais il n'est que trop vrai que les Gadat,

les Gadet-Trichot, les Balonjat, les Rivalet, les Grisol, dit

Compagnon de Nevers, dont l'enseigne, sur la route de Fourchambault,

portait cette mention étrange: «Compagnon, maître-musitien (_sic_) et

marchand de sangsues», tous les grands maîtres-sonneurs d'autrefois

ne sont plus qu'un souvenir chez nos Berriots. C'est à Paris, dans

l'atelier du sculpteur Baffier, tenant suprême de la tradition

expirante, qu'on peut ouïr les derniers sons de la musette

berrichonne...

Qu'on m'apporte du houx

Pour y percer trois trous...

Du houx, du buis ou du sureau

Avec une peau de chevreau,

Pour faire une musette, lon la,

Pour chanter mes amours

Tout le long de mes jours!

Ainsi chantait Pierre Dupont, à peu près au même temps où «la bonne

dame de Nohant» écrivait ses _Maîtres-Sonneurs_. Ironie des choses!

C'est dans le pays même de Joset, de la Fadette et du Champi, que la

musette berrichonne compte le moins de dévots.

«Il y a encore dans la Vallée-Noire quelques mauvais sonneurs,

confiait mélancoliquement à Lapaire Maurice Rollinat. Quant aux

maîtres, comme le Joset de George Sand, ils ont complètement disparu.

Les abominables crins-crins et clarinettes sont en train de supplanter

les si poétiques vielles et cornemuses. L'âme des solitudes n'aura

bientôt plus pour pleurer que le chant perdu des crapauds.»

Eh quoi! dira-t-on, la vielle aussi? De tous les instruments dont

se servaient les ménétriers d'autrefois, flûtes, violes, rebecs,

théorbes, micamons, tambourins, c'était la vielle qui gardait leur

préférence, comme ayant «plus clere vois et doux sons». Et l'on sait

quel renouveau inattendu, à la fin du XVIIIe siècle, lui ouvrit toutes

grandes les portes de Trianon, fit d'elle et du clavecin les délices

d'une société qui préludait par des bergeries à la tragédie de 93. De

la cour et des salons, la vielle descendit dans la rue avec Fanchon la

Vielleuse; nos campagnes lui furent un dernier asile. J'ai connu des

joueurs de vielle en Bretagne, entre autres Pierre Rondet, dont le

souvenir est toujours vivant à Mégrit; et le père «Zim-Zim» qui se

tenait en permanence au coin de la rue Saint-Léonard, à Nantes, et que

la malignité publique accusait de «coucher sur une paillasse bourrée

de billets de banque». Il y a peu de temps encore, au bois de Clamart,

je rencontrai un vielleux auvergnat, Marion Bournazot, né natif de

Saint-Laurent-des-Églises par Ambarzac (Haute-Vienne), qui, seul à

l'écart, «tournait la manivelle», les yeux perdus dans son rêve. Si

grêle, comme fêlé, l'antique instrument devait receler dans ses flancs

un peu de l'âme du pays où il était né. Il était à sa manière un

évocateur. Ne dit-on point qu'à Nantes, entre deux noyades, Carrier

aimait jouer de la vielle? Si le farouche proconsul s'est quelquefois

humanisé, ce n'a pu être qu'à ces heures-là, tandis que s'éveillaient

au creux de l'instrument les vieux airs entendus dans son pays

d'Aurillac.

Cette même vielle, chez les Savoyards, s'appelait _fanfoni_. C'était

au temps, déjà lointain, où, costumés en ramoneurs, les enfants de

la rude province battaient l'estrade en compagnie de leur inévitable

marmotte. Il n'y a plus de ramoneurs ambulants: il n'y a que des

fumistes sédentaires, et Mme Récamier, qui commença de concevoir

des doutes sur sa beauté le jour où les petits Savoyards ne se

détournèrent plus sur son passage, devrait recourir maintenant à un

critérium moins infaillible.

Mais combien d'autres provinces qui ne se sont pas montrées plus

respectueuses à l'égard de leurs musiques et de leurs danses

traditionnelles! Où sont les galants joueurs de fifres qui

précédaient, à la grande dukasse de Dunkerque, les mannequins du

bonhomme Reuss et de sa femme Gentille? Où la _zuarne_ enrubannée

des _fluteux_ morvandiaux? On dit que les fanfares militaires jouent

encore, à Douai, l'air de danse de Gayant, arrangé en pas redoublé;

mais, à Metz et dans toute la Lorraine, on ne danse plus les antiques

_trimazos_:

C'est maye, la mi-maye,

C'est le joli mois de maye

Aux _trimazos_!

Vernon ne connaît plus les entrechats de la Tête-de-Veau; Gap le

belliqueux _bachuber_; Cancale et Vitré, la piquante _gigoyette_;

Riez, la _bravade_ sarrasine; Bourg-en-Bresse, le _chibreli_, le

_rigodon_ et le _branle-carré_, évincés les uns et les autres par

l'insipide quadrille et la fastidieuse polka. Évanouies encore,

sombrées dans l'oubli, ces danses si pittoresques, tantôt profanes,

comme la _poitevine_, dont Louis XI, à Plessis-les-Tours, régalait sa

morose vieillesse, la _périgourdine_, la _tresche_, la _villanelle_;

tantôt d'origine religieuse et qui nous reportaient en plein

paganisme, comme le pas des Brandons et l'étrange sarabande de

Saint-Lyphard, avec son simulacre de sacrifice humain sur les rochers

du Crugo.

Aussi bien les caroles du XIIe siècle, pour si anciennes soient-elles,

ne seraient, d'après certains médiévistes, que «le reflet de plus

anciennes danses paysannes». Et qui sait, au bout du compte,

si celles-ci ne viennent pas elles-mêmes des branles sacrés

qu'exécutaient, sous la lune, nos aïeux celtes et qu'ils avaient

apportés peut-être des plateaux de la Haute-Asie? «La danse est une

prière», dit, chez M. Anatole France, le mage Sembobitis. Ce mage

parlait d'or; mais il ne parlait que de la danse populaire. C'est la

seule qui ait gardé de son origine liturgique je ne sais quoi de grave

et de frémissant, comme la musique populaire est la seule capable

d'éveiller en nous certains sentiments très simples et très primitifs:

l'amour du pays natal, l'attachement à la tradition, etc.

En 1870, le préfet du Finistère mobilisa tous les sonneurs de biniou

de son département et les envoya au camp de Conlie. Sans le savoir, il

reprenait une disposition du commissaire Dalbarade, lequel, à la

date du 11 juillet 1794, au plein de la Terreur, écrivait à l'amiral

Villaret-Joyeuse: «Il convient de donner aux équipages des

«bignoux» et des tambourins pour entretenir la joie parmi eux...»

Villaret-Joyeuse s'exécuta-t-il? On le croit. Toujours est-il qu'à

partir de ce moment les désertions s'arrêtèrent; la nostalgie dont

souffraient nos équipages disparut comme par enchantement...

Et voilà de ces miracles tels qu'on n'en connaît point à l'actif des

instruments de musique savante,--ces aristocrates!

_La cérémonie des Noces en Bretagne_[9].

[Note 9: Voir pour plus de détails sur la cérémonie des noces

en Bretagne, la première série de notre ouvrage: _l'Âme bretonne_, à

laquelle nous avons emprunté certains éléments de ce chapitre.]

Il est peu de pays, je crois, où le mariage prête à un cérémonial plus

compliqué, plus pittoresque aussi, qu'en Basse-Bretagne. Il y a une

cinquantaine d'années surtout, avant que les chemins de fer n'eussent

éventré de toutes parts

La terre de granit recouverte de chênes,

on pouvait assister, dans les fermes où se trouvait une jeune fille

à marier, aux scènes de moeurs les plus inattendues. La demande en

mariage ne se faisait point par l'intermédiaire des parents. C'était

un tailleur, homme d'esprit souple et de langue acérée, qui en était

ordinairement chargé. On appelait ce messager d'amour le _bazvalan_,

des deux mots celtiques: _baz_, baguette, et _balan_, genêt, parce

qu'il avait d'habitude pour caducée une branche de genêt fleuri. On le

reconnaissait du premier coup d'oeil à cet insigne et aussi à ses bas

de chausses bi-partites, dont l'un était rouge et l'autre violet.

Le _bazvalan_ commençait par s'assurer de l'assentiment de la jeune

fille et des parents. Il revenait une seconde fois à la ferme pour la

demande officielle; mais il était accompagné cette fois-là du jeune

homme à qui l'on ménageait un tête-à-tête avec la jeune fille. Leur

entretien terminé, les nouveaux accordés s'approchaient, en se tenant

par le petit doigt, de la table où avaient déjà pris place leurs

parents respectifs; on leur apportait une miche de pain frais, un

couteau et un verre. Le même couteau devait leur servir à couper le

pain et ils devaient boire dans le même verre l'hydromel ou le

cidre que leur versait le _bazvalan_. Après cette sorte de communion

préparatoire, qui s'observe encore à Plougastel ils étaient regardés

comme liés l'un à l'autre: celui des deux qui se fût dédit eût été

l'objet du mépris public.

Entre temps et d'un commun accord, les parents des nouveaux fiancés

avaient fixé la date des noces. La jeune fille, accompagnée de son

garçon d'honneur, le jeune homme, de sa fille d'honneur, s'étaient

rendus de porte en porte pour faire leurs invitations. Plus on est

pauvre en Bretagne, plus on tâche qu'il y ait d'invités à la noce.

C'est que, là-bas, les convives ne paient pas seulement leur écot:

ils offrent encore aux mariés les éléments du repas de noce, beurre,

oeufs, boudins, _arbelèze_, cuissots de veau, et la boisson par

surcroît. Aucun peuple n'a l'esprit plus communautaire et n'est en

même temps plus jalousement individualiste. Je ne me charge pas de

vous expliquer cette contradiction. Tant y a que, grâce aux cadeaux de

toutes sortes qui affluent chez les nouveaux époux, les moins fortunés

ont de quoi se mettre en ménage et faire face aux premières nécessités

de leur vie commune. La mutualité bien entendue produit de ces

miracles.

[Illustration: UNE NOCE EN BRETAGNE. D'après un tableau de Leleux.]

Mais c'est dans les fermes riches de la Cornouaille que les cérémonies

du mariage revêtaient une originalité et une couleur dont on ne

trouverait nulle part les équivalents. La noce avait toujours lieu à

cheval. Dès la fine pointe de l'aube, au jour marqué, la cour de la

ferme se remplissait d'une joyeuse cavalcade qui venait chercher la

jeune fille et ses parents pour les conduire à l'église.

«Le fiancé est à leur tête, raconte La Villemarqué, le garçon

d'honneur à ses côtés. À un signal convenu, son _bazvalan_ descend de

cheval, monte les degrés du perron et déclame à la porte de la

future, sur un thème invariable, mais arbitrairement modulé, un chant

improvisé, auquel doit répondre un autre chanteur de la maison qui

fait près de la jeune fille, comme le _bazvalan_ près du jeune homme,

l'office d'avocat et que l'on nomme _breutaer_.»

Le tournoi des deux rimeurs prend fin par la victoire du _bazvalan_.

Le malin personnage est introduit dans la grande pièce du logis, qui

sert tout à la fois de salon, de réfectoire et de cuisine. Il s'assied

un moment à la table des maîtres, puis retourne dans la cour chercher

le fiancé... Le père de la jeune fille attend son futur gendre sur le

pas de la porte: dès qu'il paraît, il lui remet une sangle de cheval

que le fiancé devra passer à la ceinture de sa belle. C'est l'occasion

d'un nouvel impromptu rimé pour le _breutaer_: «J'ai vu dans une

prairie une jeune cavale joyeuse, etc., etc.» Le tour du _bazvalan_

vient ensuite. Il prend la jeune fille par le petit doigt et la mène

vers ses parents:

«Allons, jeune fille, lui dit-il, courbez vos deux genoux et baissez

le front sous les mains de votre père... Vous pleurez?... Oh! regardez

votre père et votre pauvre mère... Eux ils pleurent aussi, mais

combien leurs larmes sont plus amères que les vôtres!... ils vont se

séparer de la fille qu'ils ont bercée et fait danser dans leurs bras!

Qui ne sentirait son coeur se briser à la vue d'une pareille douleur?

Et pourtant il faut que ces pleurs tarissent... Père tendre, ta fille

est là, regarde, à genoux, les bras tendus!... Pauvre mère, avance tes

mains!... Une prière et une bénédiction pour l'enfant qui va partir!

(_Le père et la mère donnent leur bénédiction à la jeune fille._)

Assez maintenant. Vous avez obéi aux commandements de Dieu. Jeune

fille, embrasse tes parents et relève-toi forte, car tu appartiens

désormais à un homme!»

Les assistants montaient aussitôt à cheval. En tête, sur la même

haquenée, s'avançaient le fiancé et sa future, celle-ci avec autant de

galons d'argent à ses manches ou de petits miroirs à sa coiffe qu'elle

recevait de mille livres de dot. Le rendez-vous général était au bourg

voisin, que de longues distances séparaient souvent de la ferme.

Mais, avant de pénétrer dans la mairie et à l'église, il restait une

dernière formalité à remplir. Précédés du _bazvalan_, le fiancé et sa

future se dirigeaient vers le cimetière et, arrivés devant les tombes

de leurs parents, ils se mettaient à genoux, tandis que le _bazvalan_

récitait à voix haute la formule consacrée:

«Maintenant que les vivants ont consenti au mariage de leur fille,

nous venons vers vous, âmes des ancêtres, et nous vous adjurons de

nous délivrer aussi votre consentement. Vous voyez tout, et vous

savez l'avenir autant que le passé. Accordez-nous la jeune fille que

recherche notre ami et, connaissant de quelle affection il vous eût

chéries, bonnes âmes, agréez-le pour votre enfant.»

Cette fois il n'y avait plus qu'à passer devant M. le maire et M.

le recteur (curé). Ces deux parties du cérémonial n'avaient rien

d'extraordinaire. Il paraît cependant qu'en certaines paroisses, quand

l'assistance était toute rendue dans la sacristie, le prêtre tirait

d'un panier que portait le garçon d'honneur un petit pain blanc sur

lequel il faisait le signe de la croix avec la pointe d'un couteau et

qu'il partageait entre les deux époux.

La noce sortait enfin de l'église. Bim! Boum! De tous côtés, sur la

place du bourg, pétaradaient les coups de fusil; bombardes et binious

éclataient en sonorités aiguës. L'assistance remontait à cheval et

reprenait le chemin de la ferme. Sur l'aire neuve, dans le courtil et

les granges, des tentes étaient dressées, vastes quelquefois à

pouvoir loger 1500 convives. Comment décrire ces banquets de Gamache?

Longtemps contenue et d'autant plus exubérante, la gaieté bretonne,

comme un cidre pétillant, lâchait sa bonde et giclait au grand soleil.

Commencé à midi, le festin ne s'achevait souvent qu'à six heures

du soir. Chaque service était annoncé par un air de biniou et de

bombarde. Puis, les tables enlevées, jeunes filles et garçons

nouaient leurs rondes sur l'aire neuve. Les _jabadao_ succédaient aux

passe-pieds, les _laridés_ aux gavottes. C'est la scène qu'a finement

traduite le peintre Leleux dans le tableau dont nous donnons une

reproduction. Bien avant dans la nuit, surtout en été, les danses se

prolongeaient, et il ne fallait pas moins, pour suspendre l'entrain

des couples, que l'annonce, faite à pleine voix par le _bazvalan_, des

préliminaires de la _Soupe au lait_.

Nombre de vieux us matrimoniaux ont disparu, même en Bretagne, ce

Conservatoire par excellence de la tradition: la coutume de la soupe

au lait s'y est maintenue avec fidélité. Brizeux l'a popularisée dans

une ballade célèbre:

Chantons la soupe blanche, amis, chantons encor

Le lait et son bassin plus jaune que de l'or.

Près du lit des époux chantons la soupe blanche.

La voilà sur le feu qui bout dans son bassin.

Comme les flots de joie et d'amour dans leur sein,

La voilà sur le feu qui déborde et s'épanche.

Chantons, etc.

Bien! Le lait jusqu'aux bords dans les écuelles fume:

Dans un seul vase offrons leur part aux deux époux,

Pour qu'ils boivent toujours ainsi que ce lait doux

Dans un vase commun le miel et l'amertume.

Chantons, etc.

Admirez! admirez! De ses larges mamelles

La génisse féconde a donné ce lait blanc.

Ainsi la jeune mère, avant la fin de l'an,

Versera son lait pur à deux bouches jumelles.

Chantons, etc.

Saint Herbod, écoutez les appels de notre âme,

Et vous, sainte Enora, les voeux de notre coeur:

Oh! ne laissez jamais sans la douce liqueur

Les pis de la génisse et les seins de la femme.

Chantons, etc.

Assez! Les mariés ont bu la soupe blanche.

L'épouse rougissante est pleine d'embarras.

Elle voudrait cacher sa tête sous son bras.

L'époux attire à lui cette fleur qui se penche.

Chantons la soupe blanche, amis, chantons encor

Le lait et son bassin plus jaune que de l'or.

Ce que ne dit point le poète, c'est le mélange de sérieux et de gaieté

qui accompagne cette petite scène: les nouveaux mariés sont assis

sur un banc, quelquefois même couchés dans leurs lits clos à volets

mobiles. Le garçon et la fille d'honneur leur apportent sur un plateau

le bassin qui contient la soupe; mais les cuillers sont percées; les

morceaux de pain sont liés par un fil invisible. Le lait fuit de tous

côtés, tandis qu'aux éclats de rire de l'assistance, les mariés font

leurs efforts pour en attraper quelques gouttes. De guerre lasse, ils

laissent tomber la cuiller.

C'est le moment que guettent les garçons et les filles d'honneur pour

entonner la chanson de la soupe au lait. Il y a plusieurs variantes

de cette chanson. Celle qu'on chante sur le littoral trégorrois est

particulièrement grave et mélancolique. Je ne puis en donner ici qu'un

court fragment. L'auteur anonyme de cette émouvante composition y

a fait tenir tout le drame de la vie bretonne; il ne flatte pas les

nouveaux époux; il leur peint le mariage sous des couleurs plutôt

sévères.

«Aimez-vous bien l'un l'autre, dit-il en terminant. Gardez l'un pour

l'autre une étroite fidélité; élevez vos enfants dans la crainte de

Dieu.--Par ainsi, chrétiens, quand l'heure de la mort sonnera pour

vous, votre séparation ne sera point éternelle, et Dieu vous donnera

la joie de vous retrouver dans son paradis.»

La première journée des noces est terminée. La seconde est d'un

caractère tout différent. Elle commence par un service funèbre auquel

assistent tous les invités de la veille: les morts ne sont jamais

oubliés en Bretagne. Mais il y a une autre catégorie de malheureux

pour qui ce jour est un jour de liesse; ce sont les pauvres, ces

_hôtes de Dieu_, comme les appelle une expression bretonne. Pareils à

un volier de moineaux pillards, ils s'abattent sur la ferme des quatre

aires du vent. Tous les éclopés de la création sont réunis là; on

dirait une nouvelle Cour des miracles.

[Illustration: LE JOUEUR DE BINIOU.]

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