Le dernier monarque qui alluma le feu de Grève de ses mains fut Louis

XIV. Plus tard cet honneur revint au prévôt des marchands et, à son

défaut, aux échevins. Par une bizarrerie véritable, la perche qui

soutenait le bûcher était surmontée d'un tonneau ou d'un sac rempli de

chats vivants. C'est ainsi qu'on lit dans les registres de la ville de

Paris: «Payé à Lucas Pommereux, l'un des commissaires des quais de la

ville, cent sous parisis pour avoir fourni, durant trois années finies

à la Saint-Jean 1573, _tous les chats qu'il falloit audit feu, comme

de coutume_, et même pour avoir fourni, il y a un an où le roi y

assista, un renard pour donner plaisir à Sa Majesté, et pour avoir

fourni un grand sac de toile où estoient lesdits chats.» Il arrivait,

en effet, que, pour ajouter plus d'éclat à la fête, quand d'aventure

Sa Majesté y assistait, on joignait aux chats quelque animal féroce,

ours, loup, renard, dont l'autodafé constituait un divertissement de

haut goût...

[Illustration: LES FEUX DE LA SAINT-JEAN, DANS LE POITOU.]

Mais la Saint-Jean n'avait pas que ses feux: elle avait aussi ses

herbes, ses fameuses herbes de la Saint-Jean qui, cueillies le matin,

pieds nus, en état de grâce et avec un couteau d'or, donnaient pouvoir

de chasser les démons et de guérir la fièvre. On sait que, parmi ces

fleurs mystérieuses, se trouvait la verveine, la plante sacrée des

races celtiques. On la cueille encore sur les dunes de Saintonge en

murmurant une formule bizarre, nommée la _verven-Dieu_ et dont le sens

s'est perdu.

Mais voici mieux: les Espagnols appellent la vigile de la Saint-Jean

la _verbena de San-Juan_, la verveine de Saint-Jean. Dans toute

l'Espagne, dit un savant docteur de l'Université de Madrid, M. Otero

Acevedo, on allume ce soir-là de grands feux, appelés _lumés_,

qui sont entretenus toute la nuit et que les enfants traversent en

bondissant suivant un rythme qui rappelle les danses antiques. Sur la

côte, la population va s'ébrouer dans la mer, malgré le froid souvent

très vif, quoi qu'en disent les almanachs; ceux qui habitent les

villages de l'intérieur vont dans les prairies, dont l'herbe est

encore très courte, et se roulent dans la rosée; c'est, paraît-il, un

préservatif et, au besoin, un remède souverain contre les maladies de

la peau[6]. Les jeunes filles, ce soir-là, remplissent d'eau un vase

qu'elles déposent au rebord de la fenêtre et, à minuit sonnant, elles

y écrasent un oeuf frais provenant d'une poule noire: suivant la

forme que prend cet oeuf, celle qui interroge ainsi le destin voit

apparaître un _novio_, un château, un cercueil, etc. Inutile d'ajouter

que c'est toujours le _novio_ qui se laisse deviner. Quant à la

verveine qui a donné son nom à la vigile, il est d'usage de l'aller

cueillir au coucher du soleil, puis de la plonger dans l'eau et de l'y

laisser jusqu'au jour, exposée aux rayons de la lune; cette eau sert,

le lendemain, à se laver le visage. On dit également, en Espagne, de

celui qui a l'habitude de se lever tôt, qu'il va cueillir la verveine,

_coge la verbena_...

[Note 6: On trouve la même superstition en Saintonge. Seulement

elle s'y pratique, non à la Saint-Jean, mais à la Pentecôte. Le matin

de ce jour-là, les garçons qui ont des peines de coeur vont se rouler

en secret dans la rosée: ce traitement à la Kneipp s'appelle «prendre

l'aiguaille de Pentecôte».]

Semblablement, chez nous, de quelqu'un qui se couche tard, on pourrait

dire: «Il est allé ramasser un charbon de Saint-Jean.» Le fait est

que ces charbons passent en Bretagne pour avoir toutes sortes de

propriétés merveilleuses. Il en suffit d'un recueilli dans les cendres

du _tantad_ et dévotement placé, au retour, dans un coin du foyer,

pour préserver la maison de l'incendie et de la foudre. On dit encore

qu'en balançant les nouveau-nés devant la flamme de trois _tantads_,

on les garde à tout jamais contre le mal de la peur...

Croyances puériles, sans doute, et qui témoignent d'une âme singulière

et naïve, agitée plus qu'aucune autre par le frisson du surnaturel.

Mais la vérité est que les Bretons, en même temps que les plus

superstitieux, sont les plus traditionnels des hommes. Où qu'ils

aillent, ils apportent avec eux les coutumes de leur pays. C'est

ainsi que, dans cette nuit sacrée du 24 juin, tandis que la Bretagne

lointaine, là-bas, derrière l'horizon, s'étoile de points d'or et

danse autour de ses _tantads_, la mer d'Islande, à son exemple, se

fleurit de soudaines constellations.

Un baril, depuis le matin, sur la goélette, oscille lourdement à

l'extrémité de la grande vergue. On y a empilé d'antiques défroques,

mouffles, «cirages», vareuses, préalablement trempées dans le goudron

et l'huile de foie de morue. Comme en Bretagne de son fagot, chaque

homme y est allé de sa contribution personnelle de vieux chiffons.

L'équipage, vers huit heures, a formé le cercle au pied du mât. Il ne

fait pas nuit «à» Islande, du 1er mai au 1er octobre. Est-ce le jour,

pourtant, ce crépuscule perpétuel, ces limbes blafards, où grelotte un

soleil chlorotique?... Le novice grimpe dans les enfléchures, boute le

feu au baril. Et voici que, dans un tourbillon d'opaque fumée noire,

la flamme éclate, bondit, se propage, dirait-on, de bord à bord.

Phénomène explicable, toutes les goélettes bretonnes ayant leur fouée

traditionnelle, leur _tantad_ aérien suspendu à l'extrémité de la

grande vergue et qui déchaîne, dans l'instant qu'il s'allume, les

acclamations frénétiques de l'équipage. Le tumulte s'apaise pour la

récitation de la prière. Puis, le capitaine descend dans le poste

payer «la double» à ses hommes.

Et, ce soir-là, les «Islandais» s'endorment en rêvant de la Bretagne.

_Une représentation de Mystère._

L'été de 1898 fut une date pour la Bretagne. On y représenta, sur un

théâtre construit par Ludovic Durand et dans des décors signés Maxime

Maufra, un vieux _mystère_[7] intitulé: _la Vie de saint Gwénolé_. Et

ce mystère fut joué en plein air, sur la place de Ploujean, par une

troupe composée tout entière d'artisans et de laboureurs; le chef de

cette troupe, Thomas Parc, dit Parkic, cumule lui-même, dans le privé,

les fonctions de cultivateur, de fournier, d'aubergiste et de barbier.

Les troupes du moyen âge n'étaient point composées différemment. Il

n'y avait point autrefois d'acteurs de profession: c'étaient des gens

du peuple qui se réunissaient aux grands jours pour représenter les

naïfs mystères ou les amusantes _soties_, dont le spectacle servait à

régaler la foule.

[Note 7: On appelle _mystères_ les pièces qu'on représentait au

moyen âge; presque toujours le sujet en était emprunté à l'Ancien

ou au Nouveau Testament ou encore à la vie des Saints, tels que les

traduisait l'imagination populaire. Elles étaient coupées d'ordinaire

par de petites pièces profanes et burlesques, nommées _soties_, dont

la _Farce de Maître Pathelin_ est restée le type le plus achevé.]

N'est-ce pas un fait singulier pourtant et bien caractéristique de la

proverbiale ténacité des Bretons que cette persistance chez eux d'un

théâtre qui a disparu des moeurs françaises depuis plus de trois cents

ans? Sans doute les représentations de mystères ne se donnent plus

en Bretagne que de loin en loin. Il n'en était pas de même il y a une

cinquantaine d'années encore. Dans toutes les foires, dans tous les

marchés et pardons de Bretagne, on voyait se dresser des échafaudages

et des tréteaux de bois grossier, où quelque troupe d'acteurs

indigènes représentait en dialecte celtique la _Vie des Quatre fils

Aymon_, le _Purgatoire de saint Patrice_ ou la _Passion de notre

maître Jésus_.

Le peuple se portait en foule à ces représentations. «Elles devinrent

bientôt pour lui, dit Luzel, un véritable besoin et comme un

enseignement national.» Fort peu exigeant sur la mise en scène et le

jeu des acteurs, il ne l'était pas davantage sur la couleur locale

et la vérité historique ou géographique. Dans le _Mystère de sainte

Geneviève_, Charles-Martel est général en chef des armées de Henri

IV; dans la _Vie de saint Guillaume_, le Poitou est situé entre la

Turquie, la Perse et l'Hibernie; dans la _Vie de saint Gwénolé_, les

cabaretiers d'Is vendent du café,--au Ve siècle!

Ces anachronismes sont de règle dans le théâtre populaire. Nos

mystères français ne se distinguent guère, sur ce point, des mystères

bretons, et, d'ailleurs, ceux-ci dérivent très évidemment de ceux-là.

C'est ainsi qu'ils leur ont emprunté la division en «journées». Le

théâtre du moyen âge ne connaissait, en effet, ni les actes ni les

scènes, mais seulement les «journées». Cela s'explique, si l'on veut

bien réfléchir que tel de nos anciens mystères, comme celui de la

Passion, n'avait pas moins de trente-cinq mille vers et qu'il

fallait toute une semaine pour en venir à bout. Ces représentations

dramatiques n'avaient lieu, il est vrai, dans le reste de la France

comme en Bretagne, qu'à d'assez longs intervalles; il ne s'en faisait

guère, en moyenne, plus d'une par an et par ville. D'où le prestige

qu'elles exerçaient sur la foule. On s'y rendait de trente lieues à la

ronde. Le jurisconsulte Chassanée parle ainsi d'une représentation de

la _Vie de saint Lazare_, donnée à Autun en 1516, et pour laquelle

on avait construit un amphithéâtre qui ne contenait pas moins de

quatre-vingt mille personnes!

[Illustration: LE RETOUR DU PARDON, EN BRETAGNE.]

En Bretagne, le théâtre, fabriqué avec des planches posées sur des

madriers et des barriques, s'élevait d'ordinaire au milieu de la place

ou du champ de foire, quand il ne s'adossait pas tout uniment au mur

du cimetière ou au pignon de l'église paroissiale.

«Quelquefois, dit Luzel, en contre-bas du théâtre principal, on en

construisait un second, plus petit, destiné à jouer des intermèdes.

Des deux côtés, il y avait des coulisses, reliées entre elles par un

corridor circulaire; au fond existait un escalier par où les

acteurs pouvaient descendre sous la scène pour attendre leur tour de

reparaître, pour repasser leur rôle ou se rafraîchir.»

Toute représentation, en Bretagne, s'ouvre par une invocation à

l'Esprit-Saint: excellente manière de nous rappeler que le théâtre est

d'origine liturgique et prit naissance, au moyen âge, dans l'église

même. Puis un des acteurs, «le plus habile et le mieux au fait des

usages et des vieilles traditions, s'avance seul sur la scène, salue

profondément, et, d'un ton lent et grave, moitié chantant, moitié

déclamant, il récite une sorte de discours rimé, nommé prologue, où

il réclame d'abord le silence et l'attention de l'auditoire, «clergé,

nobles et commun», et le prie de se montrer indulgent pour ses

fautes et pour celles de ses camarades, «pauvres gens qui ne sont pas

instruits et qui n'ont jamais été à l'école, comme les fils des nobles

et des riches bourgeois». Il expose ensuite la pièce brièvement.

Précaution indispensable pour que ce public, d'intelligence vive, mais

de culture un peu sommaire, ne soit pas trop dérouté par les brusques

mouvements de la scène et suive, sans trop d'effort, l'action

éminemment complexe qui va se dérouler sous ses yeux. Une coutume

bizarre et non expliquée veut aussi que l'acteur qui récite ces

prologues fasse, de quatre vers en quatre vers, une évolution autour

du théâtre. C'est ce qu'on appelle la _marche_. Un vieux manuscrit,

cité par Émile Souvestre, dit que, pendant ce temps, «rebecs et

binious doivent sonner».

[Illustration: REPRÉSENTATION D'UN MYSTÈRE AU XVe SIÈCLE.

Premier plan, l'intérieur d'une des loges ou échafauds, où prenaient

place les notabilités de la ville; au fond, la scène horizontale où

se joue le mystère de la Passion; à droite, un échafaudage figurant

l'Enfer, d'où s'échappent des démons.]

Le prologue achevé, la représentation commence. Elle dure en moyenne

trois grandes heures et se termine par un épilogue. Mais, comme les

pièces bretonnes ont généralement deux «journées», ce premier épilogue

n'est en somme qu'un intermède ou plutôt une «annonce» rimée. Afin

que le public ne s'y trompe pas, on a soin de le prévenir que la pièce

n'est qu'«à sa moitié» et on l'invite à revenir le lendemain «sans

faute», en lui promettant plus d'émotions et d'intérêt que dans la

journée précédente, «attendu que le plus beau reste encore à jouer».

Le public manque rarement de répondre à l'invitation. La seconde

«journée» commence, et l'affluence des spectateurs est encore

plus grande que la veille. L'acteur chargé du prologue ou, comme

l'appelaient abréviativement les Latins, le _Prologue_ (par une

majuscule), entre en scène et débite son petit sermon avec les

flatteries et les compliments ordinaires à l'adresse de l'assistance.

Cependant, et comme celle-ci peut avoir la mémoire courte ou qu'une

partie de l'auditoire peut n'avoir pas assisté à la représentation

précédente, les acteurs bretons recourent quelquefois à un expédient

original auquel s'est laissé prendre plus d'un crédule spectateur.

«Une belle demoiselle, une étrangère, dit Luzel, paraît tout à coup à

l'extrémité de la place, sur une haquenée blanche; elle traverse les

rangs pressés de la foule, toute surprise, et pousse jusqu'au théâtre,

où le _Prologue_ est en train de débiter son discours. Elle s'arrête,

adresse la parole à l'orateur et lui demande la raison d'un si grand

rassemblement et pourquoi il pérore et gesticule de la sorte, comme un

comédien sur le théâtre. Le _Prologue_, en galant artiste, lui tend la

main, l'invite à monter près de lui et lui fait un résumé fidèle de

ce qui a été représenté la veille, ainsi que de ce qui va suivre.

La belle demoiselle, satisfaite, le remercie de sa complaisance et

témoigne de son regret de ne pouvoir assister à la représentation;

mais il faut qu'elle soit à Tréguier avant la nuit; elle remonte donc

sur sa haquenée blanche, fait ses adieux et disparaît par la route qui

mène vers la ville.»

Les acteurs reviennent alors en scène et entament la seconde partie de

la pièce. Il est bien rare qu'elle soit terminée avant le coucher du

soleil. L'action languit un peu dans les pièces bretonnes. Tout s'y

passe en récits, et, par surcroît, ces récits sont coupés de cantiques

interminables. Les récits eux-mêmes et jusqu'au dialogue, au lieu

d'être déclamés comme chez nous, sont psalmodiés sur un air de

plain-chant qui ralentit encore la marche de l'action. Vaille que

vaille, on arrive au dénouement. Mais tout n'est point terminé avec

la pièce, et il reste à entendre l'épilogue de la seconde journée ou

_bouquet_.

C'est là que le poète doit montrer toute son adresse et sa science et

répandre à pleines mains les fleurs de sa naïve rhétorique. Il s'agit

en effet, après avoir amusé le peuple, de stimuler sa générosité.

Entreprise délicate. Tandis que le _Bouquet_ déploie ses grâces sur

la scène, deux des confrères du récitant circulent dans les rangs de

l'assistance. Le public breton ne se fait pas trop tirer l'oreille et

les pièces de dix sols, mêlées au billon, pleuvent dans l'escarcelle

des acteurs. Le produit de cette quête est tout leur bénéfice et

ces braves gens sont satisfaits s'il suffit à payer le banquet

pantagruélique qui les réunira, sous quelque tente de cabaret, à la

fin de la dernière journée. Leurs frais, par ailleurs, sont assez

médiocres. Telle est la passion dramatique du public breton que

c'est à qui prêtera gratuitement sa collaboration aux acteurs: les

menuisiers, charpentiers, forgerons, s'emploient à la construction

de la scène; les paysans fournissent le charroi; les aubergistes, des

fûts vides; les bourgeois, des ornements et des planches. Il n'était

pas jusqu'aux familles nobles qui ne se fissent un devoir de

fouiller dans leur garde-robe et d'y emprunter «des vieilles rapières

rouillées, perruques, habits de marquis et de marquises, tentures à

personnage, voire des costumes de gardes nationaux pour orner la scène

et habiller les acteurs».

[Illustration: UNE RÉPÉTITION DE MYSTÈRE EN BRETAGNE: LA VIE DE SAINT

GWÉNOLÉ.]

Le théâtre breton n'est cependant pas très riche en mystères

originaux. Sur les quelque cent cinquante spécimens que nous en

possédons et dont les sujets sont presque toujours empruntés aux

romans de chevalerie et à la vie des saints, à peine ou cinq ou six

traitent des sujets strictement bretons.

_La vie de saint Gwénolé_ est du nombre. L'action nous transporte au

Ve siècle, à la cour du roi Grallon, dans la légendaire ville d'Is.

C'est une triste époque pour la Bretagne. Grallon, par sa faiblesse,

a laissé la licence et les vices s'installer en maîtres dans sa

capitale. À l'anarchie des moeurs s'ajoute la menace de l'invasion

étrangère. Mais Dieu suscite à temps un sauveur dans la personne

du jeune Gwénolé, neveu de Grallon et fils d'un seigneur de la

Grande-Bretagne nommé Frégan et de sa femme, la princesse Alba. La

curieuse gravure que nous donnons ici, d'après un «instantané» pris

pendant les répétitions de Ploujean, représente la scène où Frégan et

sa famille supplient le Seigneur de venir en aide aux Bretons. Cette

prière est exaucée: l'invasion barbare est repoussée et Grallon se

convertit au vrai dieu. Mais ses sujets, au lieu de l'imiter, le

tournent en dérision et se ruent dans la débauche avec une furie

nouvelle. Cette fois la patience divine est à bout. Is, en qui

ressuscitent Gomorrhe et Sodome, connaîtra le même sort que ces villes

maudites: elle périra par l'eau comme elles ont péri par le feu.

Gwénolé, «le saint de la mer», est chargé d'en avertir Grallon.

GWÉNOLÉ.

La troisième nuit du troisième jour, Is sera engloutie; Dieu aura fait

justice. Mais, ô mon oncle, avant de vous quitter, je vous conjure de

bien guetter le chant du coq: à dix heures il chantera et vous vous

préparerez à quitter la ville; et, quand il chantera pour la seconde

fois, vous sauterez en selle; et, quand il chantera pour la troisième

fois, alors il faudra faire galoper votre cheval haut et bas, sans

regarder derrière vous...

GRALLON.

Mon saint neveu, je ferai comme vous avez dit; j'exécuterai toutes vos

recommandations.

GWÉNOLÉ.

Adieu donc, mon oncle! Et à vous aussi, pauvres gens d'Is, qui n'avez

pas voulu m'écouter et vous convertir, adieu! Désormais je ne puis

rien pour vous.

Telle est, dans ses grandes lignes, l'affabulation du mystère joué à

Plonjean et dont la représentation, placée sous le patronage des plus

hautes autorités du monde celtique, d'Arbois de Jubainville, Loth,

Gaidoz, etc., et présidée par Gaston Paris, a obtenu tout le succès

qu'on était en droit d'espérer. Sous différents noms, nous avons eu en

ces derniers temps plusieurs essais de théâtre populaire. On n'a

pas oublié, particulièrement, les représentations de la

Motte-Sainte-Héraye, de Puiserguier, de Brives, surtout de Bussang,

dans les Vosges, en un cadre plein de fraîcheur et de magnificence,

où les sévères beautés de la montagne s'allient à la grâce fleurie des

vallées et des plaines. Et l'on sait les efforts tentés, à Tardets

et à Barcus, pour ranimer la pastorale basque. Ces théâtres en plein

champ ont désormais leur pendant à la pointe extrême du territoire,

en Bretagne. Il s'agit moins ici, à vrai dire, d'une création, comme

à Bussang et à La Motte-Sainte-Héraye, que d'un essai de restauration.

L'essai a réussi. Peut-être, s'il provoque d'autres tentatives,

rendra-t-il, quelque vie à l'art dramatique breton et lui

permettra-t-il de courir une nouvelle carrière dans le champ élargi de

la tradition et de l'histoire[8].

[Note 8: Nous étions bon prophète en écrivant ces lignes: le

théâtre breton, nouveau phénix, renaît un peu partout de ses cendres.

Il y a aujourd'hui près de trente troupes d'acteurs en Bretagne et

le répertoire de ces troupes s'enrichit chaque jour de quelque pièce

nouvelle. Le barde Taldir (Jaffrennou) n'a pas composé à lui seul

moins de sept pièces dont plusieurs, comme _Pontkallee_, fort

remarquables: elles viennent d'être réanies en volume sous le titre:

_Teatr brezonek poblus_.]

_Danses et Musiques populaires._

On avait cru longtemps, sur la foi des dictionnaires, que la danse

avait disparu dans la tourmente des invasions barbares pour renaître

seulement au XVe siècle dans la Florence des Médicis. Grave erreur! M.

Alfred Jeanroy a retrouvé nombre de chansons remontant au XIIIe

siècle et M. Joseph Bédier vient de proposer de ces chansons une

interprétation aussi ingénieuse que nouvelle.

Oui, l'on dansait au moyen âge; mais l'on y dansait aux chansons,

comme on fait encore dans le peuple et chez les enfants. _Nous n'irons

plus au bois_; _Giroflé, Girofla_; _Il pleut, il pleut bergère_;

_Compère Guilleri_; _le Chevalier du guet_, etc., etc., autant

de chansons populaires qui sont en même temps des airs de rondes

enfantines...

Il eût été bien extraordinaire aussi qu'une race comme la nôtre se fût

privée de «baller» et de «sauter» pendant huit ou neuf cents ans. Nos

pères de ces temps reculés avaient surtout une danse qu'ils aimaient

et qu'on appelait la _carole_. Cette carole était une chaîne, ouverte

ou fermée, de danseurs et de danseuses, qui se mouvaient au son des

voix, plus rarement au son des instruments. La danse consistait, à

l'ordinaire, en une alternance de trois pas faits en mesure vers

la gauche et de mouvements balancés sur place; un vers ou deux

remplissait le temps pendant lequel on faisait les trois pas et un

refrain occupait les temps consacrés aux mouvements balancés. Un

coryphée conduisait le branle et chantait les airs à danser, que le

choeur reprenait au refrain. Cela n'était pas très compliqué, sans

doute, mais cela ne manquait point d'une certaine grâce rustique,

comme on peut s'en convaincre en visitant les pays où nos anciennes

danses populaires se sont conservées.

Car nos anciennes danses populaires vivent encore. Je ne suis pas sûr

que la _morisque_, malgré son nom étrange et les grelots qu'on s'y

attache aux genoux, remonte directement à la conquête sarrasine et je

laisse à de plus savants de décider si le siège de Marseille par Jules

César est pour quelque chose dans les _Olivettes_, ce joli pourchas

mystérieux où les danseurs, couronnes de feuillage, se relancent

d'arbre en arbre en chantant:

Allons! allons, Annette!

Dansons les _Olivettes_...

Mais je verrais volontiers dans la _farandole_ provençale une

réminiscence de la carole. La farandole aussi est une chaîne que mène

un coryphée. Et tantôt la chaîne se noue, tantôt elle s'allonge en

spirales, tantôt elle glisse sous l'arc des bras levés pour lui donner

passage...

[Illustration: CHANSON POPULAIRE: LE CHEVALIER DU GUET.]

Ah! la jolie danse, si vive, si gaillarde, si franchement, si

sainement populaire! Mais, pour la conduire, il faut un tambourin.

Or il paraît que le tambourin se meurt; et, si je n'ajoute pas: le

tambourin est mort, c'est qu'afin de lui rendre quelque vie, nos

bons félibres, sur l'initiative d'un des leurs, M. Claude Brun,

pétitionnent et s'agitent pour obtenir l'ouverture d'une classe de

tambourinaires au Conservatoire de Marseille.

Vous me direz qu'il y avait déjà des «écoles» de tambourinaires à

Aubagne, à Cannes, à Aix, etc. Pauvres écoles sans doute! Et vous

m'objecterez le Valmajour d'Alphonse Daudet, qui n'avait pas eu

besoin de professeur et s'était découvert une âme de tambourinaire

«en entendant chanter le rossignol». Peut-être n'y a-t-il plus de

rossignols en Provence. De toute manière M. Brun a raison, et il ne

faut point attendre, si l'on veut sauver du trépas le peu qui subsiste

chez nous de l'antique «ménestrandie» populaire. Ce n'est pas le

tambourin seulement qui est menacé, c'est la cabrette auvergnate,

la vielle et la musette berrichonnes, la bombarde et le biniou

bas-bretons. Que viennent à disparaître ces instruments vénérables,

et les airs qu'ils sonnaient, les danses qu'ils accompagnaient,

disparaîtront avec eux. Notre patrimoine artistique en serait

singulièrement diminué. Et la couleur locale n'en souffrirait pas

moins. Vous imaginez-vous la Provence sans ses tambourinaires? «Le

tambourinaire, dit Daudet, mais c'est la Provence faite homme!» Tout

le corps de l'instrumentiste vibre à la fois: une des mains bat la

caisse, l'autre se promène agilement sur les trous d'une petite flûte.

_Pan-pan_, dit le tambourin; _tu-tu_, réplique le galoubet. Et en

avant pour la _farandole_, la _morisque_ ou les _olivettes_!

Fêtes et coutumes populaires Les fêtes patronales—Le réveillon—Masques et travestis—Le joli mois de Mai—Les noces en Bretagne—La fête des morts—Les feux de la Saint-Jean—Danses et Musiques populaires · 第 4 / 7 段