«Revêtus de leurs haillons les plus propres, dit La Villemarqué, ils

mangent les restes du festin de la veille; la nouvelle mariée, la

jupe retroussée, sert elle-même les femmes, et son mari les hommes.

Au second service, celui-ci offre le bras à la mendiante la plus

respectable; la jeune femme donne le sien au mendiant le plus

considéré de l'assemblée, et ils vont danser avec eux dans la cour.

Il faut voir de quel air se trémoussent ces pauvres gens! Les uns sont

nu-pieds; les «merveilleux» portent des sabots; il y en a nu-tête;

d'autres ont des chapeaux tellement percés que leurs cheveux

s'échappent par les crevasses; tous les haillons volent au vent;

mainte ouverture trahit la misère, mais laisse voir battre le coeur;

les pieds s'agitent dans la fange, mais l'âme est dans le ciel.»

La nuit venue, les pauvres, avant de quitter la ferme, adressent aux

nouveaux époux leurs souhaits de prospérité. Le plus âgé de la bande

se place ensuite au milieu de l'aire, s'agenouille et récite un

_De profundis_ pour les trépassés. Cette fois tout est fini. Le _De

profundis_ achevé, les pauvres se relèvent et s'en vont; mais leur

lèvres reconnaissantes balbutient encore de sourdes prières.

«Le murmure monotone de leurs voix, dit un poète, se fait entendre

quelque temps au dehors et meurt insensiblement dans les bois, tandis

que les époux, dont ils ont sanctifié l'union par leur présence,

commencent une vie nouvelle sous les auspices de la charité.»

_La Fête des Morts._

C'est l'automne. Les dernières feuilles tombent; une bise aigre balaie

les rues, siffle aux carrefours. Plus d'hirondelles! Aux encoignures

des restaurants et des cafés populaires, le «chand de marrons» établit

son fourneau en plein vent; les «biquots», cependant, font retraite

vers leurs vallées natales. Jusqu'au printemps prochain, nous

n'entendrons plus leur _pilouit_ et leur musette; nous ne les verrons

plus, le béret sur l'oreille, pousser leurs troupeaux de chèvres, au

petit jour, à travers les rues de la capitale. Originaires du pays

basque, ils restent fidèles à leurs Pyrénées et à leurs gaves.

Ce sont, comme les hirondelles, des migrateurs, des temporaires.

Quelques-uns pourtant, si l'on en croit un de leurs historiens,

préfèrent hiverner à Paris, dans une étable bien chaude, où bêtes et

gens fraternisent. Mais ils sont l'exception; le gros des migrateurs

reprend, chaque automne, le chemin du pays...

Autre signe de l'hiver qui vient: la violette de Parme a fait son

apparition aux Halles. Elle nous arrive de Cannes, de Nice, de Menton,

où sa culture occupe plusieurs centaines d'hectares. Il y a belle

lurette que nos violettes parisiennes sont fanées: là-bas, dans les

régions aimées du soleil, la jolie fleur chantée par Henri Heine et

dont l'impératrice Élisabeth portait en tout temps un bouquet à son

corsage ne connaît ni été ni hiver; elle fleurit à toutes les époques;

on en fait des expéditions considérables sur Paris, sur l'Allemagne,

sur l'Angleterre principalement, qui nourrit pour la violette une

prédilection voisine du culte et que n'est pas près de connaître la

coûteuse et fastueuse orchidée, fleur de millionnaires interdite aux

bourses des petites _girles_ londonniennes...

Et, enfin, voici les chrysanthèmes! Ah! ceux-là, plus que toutes les

autres fleurs, ils sentent la Toussaint, l'hiver, le déclin et la mort

des choses. Les botanistes expliquent que le nom de «chrysanthème»

est dû à la couleur caractéristique jaune doré que présente le type

primitif de cette fleur. Aujourd'hui, grâce à des sélections plus

ou moins heureuses, nous possédons des chrysanthèmes où toutes les

couleurs se marient, à l'exception justement du jaune d'or. Il y a,

dit-on, deux cents variétés de violettes; il y en a peut-être quatre

ou cinq cents de chrysanthèmes; groupes et sous-groupes, un profane

comme moi s'y perd. Puis quels noms rébarbatifs! Passe pour le

chrysanthème pompon ou le chrysanthème hybride; mais que dire du

chrysanthème matricarioïforme, et n'est-il pas épouvantable de penser

qu'on inflige de pareils noms à cette chose délicate, semi-ailée, à

cette cassolette vivante qu'est une fleur?

Le chrysanthème, depuis 1876, est promu à la dignité d'ordre impérial.

C'est l'empereur Mutsuhito qui a fondé cet ordre, peu répandu, à vrai

dire, et conféré seulement aux princes et aux chefs d'État: le ruban

en est rouge, liséré de violet; la décoration elle-même, par ses

capitules et ses rayons, évoque assez bien l'image de la fleur

nationale des Nippons.

Chez nous, le chrysanthème ne pouvait aspirer à un destin si glorieux.

Plante d'ornement, il est devenu néanmoins, avec l'immortelle, la

fleur du souvenir. On le préfère même, pour cette destination, à

l'immortelle, qui reste seulement employée pour la confection des

couronnes funéraires. Tout le long de la rue de la Roquette, qui

est l'artère principale menant au Père-Lachaise, vous ne verrez, ces

jours-ci, que bouquets de chrysanthèmes. Les fleurs, comme les livres,

ont leur destin. Jusqu'en 1815, l'_helicrysum orientale_ ou immortelle

jaune était à peu près inconnu en France. Originaire de la Crète et de

Rhodes, il fut importé chez nous sous la Restauration, et la Provence

en monopolisa quelque temps la culture industrielle. Tout de suite,

sa faveur fut grande; son nom, plus que sa couleur, lui valut de

symboliser la pérennité du souvenir que nous gardons à nos morts. Il

y a, sans doute, d'autres immortelles que _l'helichrysum orientale_

ou immortelle jaune. Telles sont l'immortelle de la Malmaison

ou _helichrysum bracteatum_, l'immortelle blanche ou _antennaria

margaritacea_, l'immortelle des Alpes, plus connue sous le nom

d'edelveiss... Après trois quarts de siècle d'une faveur sans partage,

l'immortelle est à peu près détrônée aujourd'hui dans la sympathie

publique par le chrysanthème. Mais combien d'années durera la vogue de

celui-ci? Vienne quelque autre plante exotique, dont l'acclimatation

ne sera pas trop difficile ni la culture trop coûteuse, et le

chrysanthème, comme l'immortelle, verra se détourner de lui ses

anciens adorateurs...

Le culte des morts est aussi ancien que la race humaine. Si haut qu'on

remonte dans l'histoire, on le trouve déjà établi au coeur de l'homme:

bien avant qu'il y eût des philosophes, les générations primitives du

globe envisageaient la mort non comme une dissolution de l'être, mais

comme un simple changement d'existence.

Sans doute, ces générations primitives ne croyaient pas que l'âme,

se dégageait de sa dépouille charnelle pour entrer dans une demeure

céleste; elles ne croyaient pas davantage qu'après s'être échappée

d'un corps elle allait en ranimer un autre. Elles croyaient que l'âme

du mort restait dans le voisinage des vivants et poursuivait à côté

d'eux une existence souterraine et mystérieuse. Et c'est pourquoi, à

la fin de la cérémonie funèbre, elles l'appelaient trois fois par

son nom, trois fois lui souhaitaient de se bien porter, trois fois

ajoutaient: «Que la terre te soit légère!» L'expression a passé

jusqu'à nous, comme aussi la coutume du _Ci-gît_ ou du _Ici repose_

qu'on inscrivait sur les monuments funéraires et que nous continuons

d'inscrire sur les tombes de nos morts.

Cette croyance dans un prolongement souterrain de la vie a reçu des

rationalistes diverses explications. Et les meilleures, s'il faut

dire, ne sont guère satisfaisantes. C'est ainsi que, d'après Herbert

Spencer, l'ombre mouvante des objets, l'image humaine réfléchie par

les eaux, surtout les fantômes évoqués dans le rêve et l'hallucination

durent suggérer aux premiers hommes la conception d'un «double», d'un

corps subtil, plus ou moins séparable du corps mortel, d'un simulacre

survivant à la mort et auquel on donna postérieurement le nom

d'âme. De cette croyance primitive serait dérivée la nécessité de

la sépulture. Pour que l'âme se fixât dans sa nouvelle demeure, il

fallait que le corps, auquel elle restait attachée, fut recouvert de

terre. L'âme qui n'avait pas son tombeau n'avait pas de domicile. Elle

était errante et misérable, et c'est elle qui, pour punir les vivants

de ne pas lui avoir donné le repos auquel elle aspirait, les effrayait

par des apparitions lugubres.

[Illustration: AU PÈRE-LACHAISE.

Monument aux morts, exécuté par M. Bartholomé pour la sculpture et par

M. Formigé pour l'architecture, installé en 189*]

Mais la sépulture ne suffisait point. Et les morts avaient encore

d'autres exigences. Si près des vivants, ils ne voulaient pas être

oubliés d'eux; ils requéraient des hommages, des soins particuliers.

Volontaires d'abord, ces soins devinrent rapidement obligatoires,

prirent la forme de rites. Ainsi se serait établi le culte des morts.

Il y avait un jour de l'année surtout qui était consacré chez les

anciens à ce culte. Chez les Latins, les fêtes dont on les honorait

ce jour-là étaient appelées _feralia_. Elles se passaient comme les

nôtres en plein air. Les sanctuaires étaient fermés en effet pendant

les _feralia_; toute cérémonie était suspendue; il semblait qu'il n'y

eût plus d'autres dieux que les mânes des défunts présents sous terre.

Aussi leurs tombes étaient-elles le rendez-vous de toute la population

des campagnes et des villes. On les jonchait de fleurs et de

couronnes; on y joignait des épis, quelques grains de sel, du pain

trempé dans du vin pur. Le reste de la journée s'écoulait en prières

et en commémorations.

On voit que notre fête des trépassés ressemble singulièrement aux

_feralia_ des Latins. Et, de même, nous leur avons emprunté la fête

qui précède le jour des morts et que nous appelons La Toussaint. Dans

l'ancienne Rome, cependant, cette fête, qui s'appelait les _caristia_,

suivait le jour des Morts au lieu de le précéder.

Ovide nous a laissé une description charmante des _caristia_:

«Après la visite aux tombeaux et aux proches qui ne sont plus, dit-il,

il est doux de se tourner vers les vivants; après tant de pertes, il

est doux de voir ce qui reste de notre sang et, les progrès de notre

descendance. Venez donc, coeurs innocents; mais loin, bien loin, le

frère perfide, la mère cruelle à ses enfants, la marâtre qui hait sa

bru, et ce fils qui calcule les jours de ses parents obstinés à vivre!

Loin, celui dont le crime accroît la richesse et celle qui donne au

laboureur des semences brûlées! Maintenant, offrez l'encens aux

mânes de la famille; mettez à part sur le plateau des mets arrosés de

libations, et que ce gage de piété reconnaissante nourrisse les lares

qui résident dans l'enceinte de la maison!»

Ce nom de lares, que portaient les mânes considérés comme protecteurs

de la famille, de la maison, du domaine, de la tribu et de la cité,

paraît avoir signifié maître ou chef. On voulait marquer ainsi que les

ancêtres, même disparus, gardaient encore une autorité morale sur les

foyers qu'ils avaient fondés. Ils étaient représentés dans l'_atrium_

sous forme d'images de cire ou de statues de bois.

Ce n'étaient point là de vains simulacres, puisque, à certains jours

de l'année au moins, les âmes des défunts quittaient leur sépulture et

revenaient dans les maisons où elles avaient habité de leur vivant.

La même croyance est répandue encore aujourd'hui chez les Bretons. La

croyance à une sorte de survie matérielle et souterraine est également

manifeste chez eux à certains traits: on voit encore, sur les

anciennes tombes bretonnes, des trous en forme de calices et de buires

qui servaient aux libations de laitage et de vin. À Collorec, en

Cornouaille, une écuelle est placée près de chaque tombe,--l'écuelle

même, dit M. Le Braz, où le défunt avait coutume de manger sa soupe

quand il était de ce monde.

Ne rions point de ces lointaines survivances et quand elles

témoigneraient d'un esprit singulièrement archaïque. «C'est peut-être

à la vue de la mort, dit magnifiquement Fustel de Coulanges, que

l'homme a eu pour la première fois l'idée du surnaturel et qu'il

a voulu espérer au delà de ce qu'il voyait. La mort fut le premier

mystère; elle mit l'homme sur la voie des autres mystères; elle

éleva sa pensée du visible à l'invisible, du passager à l'éternel, de

l'humain au divin...»

À quelques détails près, d'ailleurs, on peut dire que les rites de

la fête des Morts sont les mêmes dans toute la chrétienté: en Islande

comme à Cadix, à Vladivostock comme à Brest, c'est partout, ce

jour-là, les mêmes théories funèbres, le même défilé recueilli de

pèlerins se rendant au champ du repos avec des couronnes et des

prières. Paris ne fait pas exception à la règle. Témoin la foule qui

se presse dans ses cimetières et particulièrement au Père-Lachaise, le

plus grand cimetière peut-être du monde et où reposent à cette heure

plus d'un million de défunts. Le Père-Lachaise a eu son historien

récemment en M. Fraigneau. Et c'est qu'il a vraiment une histoire.

Bien d'église à l'origine, connu sous le nom de Champ-Lévêque et

appartenant au chapitre de la cathédrale de Paris, il est acheté

par les Jésuites de la rue Saint-Antoine en 1626 et prend le nom

de Mont-Louis sous Louis XIV, qui y fait construire une résidence

somptueuse pour son confesseur, le Père François Lachaise. D'où le nom

de «Terres du Père-Lachaise» donné au domaine et qui a prévalu

jusqu'à nos jours. Sous la Convention, on songe à faire de ces terres,

confisquées par l'État, un lieu de sépulture. Mais les événements

ne permettent pas d'exécuter le projet. Napoléon Ier le reprend; il

confie à l'architecte Brongniard le soin d'opérer les transformations

nécessaires et, le 21 mai 1804, Frochot, préfet de la Seine, procède à

l'ouverture de la nouvelle nécropole, appelée officiellement cimetière

de l'Est.

Agrandie d'année en année, cette nécropole couvre aujourd'hui un

énorme espace. Elle a ses rues et ses avenues comme une véritable

cité, et on l'appelle en effet la Cité des Morts. Pour vaste qu'elle

soit cependant, on estime que, dans une vingtaine d'années au plus,

il ne restera pas un seul pouce de terrain à céder dans cette cité

funèbre, qui renferme à l'heure actuelle 80500 tombes. Ajoutons,

pour les amateurs de statistiques, que ces 80500 tombes représentent,

d'après les évaluations de M. Fraigneau, une somme de plus de 400

millions «dépensés par les générations qui s'y sont succédé depuis un

siècle». Le prix du terrain atteint de nos jours, au Père-Lachaise, un

chiffre rarement dépassé dans les quartiers les plus luxueux de Paris.

Le premier et le deuxième mètres carrés s'y vendent chacun 1 050

francs; le troisième ainsi que le quatrième 1 575 francs; le cinquième

et le sixième 2 100 francs. Enfin, quand cette limite est excédée,

chaque nouveau mètre de concession est taxé à 3 150 francs. En

appliquant cette règle d'évaluation à l'espace occupé par des

monuments comme celui de Casimir-Perier ou celui de Thiers, les plus

vastes du Père-Lachaise, on trouve que le premier vaudrait aujourd'hui

600 000 francs, le second 120 000 francs.

On ne dort pas son sommeil _gratis pro Deo_ dans la grande nécropole

parisienne. Mais le prix du terrain n'est pas beaucoup moins élevé

au cimetière Montmartre ou au cimetière Montparnasse. Ce pourquoi le

commun des trépassés se dirige de plus en plus vers les cimetières

suburbains, Pantin, Billancourt et Bagneux notamment. Qui n'a pas vu,

le 1er et le 2 novembre, ces cimetières parisiens, ne peut savoir à

quel point le culte des morts est demeuré vivace au coeur de la foule.

Une fois dans l'année, la terrible égalité du sépulcre abolit toutes

les distinctions sociales. La mondaine gantée de noir prie à côté

de l'ouvrier en bourgeron; une pensée commune les rapproche pour un

moment; l'homme oublie ses haines, la mondaine ses préjugés. C'est la

trêve universelle du Souvenir.

* * * * *

Aussi ne sont-ce point les scènes touchantes ou dramatiques qui

manquent à l'observateur quand il se rend avec la foule dans un de

ces cimetières parisiens, grands comme des villes, profonds comme des

forêts, et qui gardent cependant, par un singulier privilège, on ne

sait quel charme passionnant d'intimité. M. Jules Claretie a raconté

quelque part l'impression inoubliable que lui fit, dans un de ces

cimetières, la rencontre d'une tombe de jeune fille que le fiancé

de la pauvre enfant avait, pour le jour des Morts, transformée en

un bouquet immense. Des fleurs partout. Partout des roses, des

roses d'une blancheur, d'une candeur éblouissante. C'était comme une

symphonie en blanc majeur, comme une explosion de lumière blanche. Il

semblait qu'il eût neigé sur cette tombe de vierge. L'hermine a

plus de taches que n'en avaient ces pétales immaculés. Une couronne

embaumée enveloppait, comme d'un nimbe, le nom de la jeune morte:

_Marie_, et portait ces mots tracés, avec des violettes du pôle, sur

les roses blanches: _À ma fiancée!_ Par un sentiment d'une exquise

délicatesse, à côté de la date de la mort, le fiancé avait fait graver

la date du jour où devait avoir lieu le mariage. Il s'en fallait de

quelques heures à peine que la «promise» ne fût devenue l'épouse,

et le blanc bouquet de fleurs d'oranger, déjà commandé et tout prêt,

était là, sur ce tombeau, mais changé en bouquet funèbre...

* * * * *

Moi-même, le hasard m'a fait assister dans le cimetière de

Sainte-Geneviève-des-Bois, en Seine-et-Oise, à une scène moins

poétique peut-être, mais à coup sûr aussi dramatique que celle

rapportée par M. Jules Claretie.

Comme j'errais dans les allées, je vis venir des jeunes gens et des

jeunes filles qui, avec des couronnes nouées de rubans tricolores,

se dirigeaient vers une tombe ombragée du feuillage languissant des

saules. Je les suivis, un peu intrigué; une croix en granit surmontait

la tombe devant laquelle ils s'arrêtèrent et qui portait cette double

inscription:

ANDRÉ DELORME

MORT POUR LA PATRIE

1870

JEANNE BERNIER

TUÉE PAR L'ENNEMI

1870

Le cortège entoura la tombe et y suspendit ses couronnes. La

cérémonie qui se déroulait sous mes yeux avait évidemment un caractère

patriotique; mais la jeunesse des manifestants, l'association de ce

nom d'homme et de femme sur le fût du monument, m'inclinaient à penser

que le patriotisme n'était pas seul en jeu.

Un des assistants, qui vit mon embarras, voulut bien me donner

quelques explications, et voici ce qu'il me raconta:

«André Delorme et Jeanne Bernier étaient fiancés quand éclata la

guerre. André avait dix-neuf ans; Jeanne dix-sept. Dès nos

premiers revers, André s'engagea dans un régiment de marche et fit

courageusement son devoir. Sur ces entrefaites, les Prussiens,

qui étaient entrés à Montlhéry, établirent un campement entre

Sainte-Geneviève et Fleury... Un soir, vers neuf heures, un jeune

fantassin se traînait péniblement à travers bois, par des sentiers

seulement connus des habitants du pays. C'était André, qui, quoique

grièvement blessé à Choisy-le-Roi, n'avait pu résister au désir de

revoir sa fiancée. Le jeune soldat n'était plus qu'à quelques pas de

la maison de Jeanne. Il allait entrer, quand, par les carreaux,

il aperçut la jeune fille qui se débattait aux bras d'un officier

prussien. Fou de rage, il tira son revolver, fit feu et tua

l'officier. Au bruit de la détonation, une douzaine de «casques à

pointe» accoururent, s'emparèrent d'André, le ligottèrent et, sans

plus de formalité, le collèrent au mur. On a recueilli ses dernières

paroles: «Frappez-moi, dit le jeune homme à ses bourreaux. Je meurs

pour la patrie et pour ma fiancée...» La crépitation des mausers

étouffa sa voix. On croyait ne relever qu'un cadavre; mais, au moment

où la fusillade éclatait, Jeanne Bernier s'était élancée pour couvrir

André Delorme et, à travers la fumée, on vit deux corps enlacés rouler

à terre. Depuis cette époque, la tombe où ils dorment côte à côte est

en grande vénération chez les jeunes gens du pays et, le 2 novembre

de chaque année, les fiancés et les conscrits viennent y suspendre des

couronnes...»

Le caractère dramatique de cette cérémonie est particulier à

Sainte-Geneviève-des-Bois. Le culte des morts, en ce jour de l'année

déclinante qui leur est plus spécialement consacré, ne laisse pas

d'avoir cependant, un peu partout, des conséquences assez inattendues.

Dans combien de ménages parisiens, par exemple, demande M. Hugues

Le Roux, le dialogue suivant ne s'engage-t-il pas, le matin du 3

novembre, entre Madame et la cuisinière:

«Eh bien, Marie, avez-vous fait un bon marché?

--Ah! oui, Madame, vous pouvez le dire, un joli marché! Je ne rapporte

pas de poisson...

--Comment pas de poisson?

--On ne peut pas s'en procurer. Les poissardes disent que c'est

comme cela tous les ans le 2 novembre... À cause du «coup de vent des

morts».

--Le coup de vent des morts?...»

Madame demeure bouche bée. C'est pourtant sa cuisinière qui a raison.

Vous pouvez prendre le train, ce jour-là, pour n'importe quelle

plage de la Manche, de l'Océan ou de la Méditerranée: de Dunkerque à

l'embouchure de la Bidassoa et du cap Cerbère à Menton, vous ne verrez

pas une voile de pêcheur sur la mer.

Devant l'église, sur les estacades, à l'intérieur des cabarets ou d'un

de ces _Abris du Marin_ fondés par M. de Thézac et qui rendent tant de

services à nos populations maritimes, les hommes sont assis, la

pipe aux dents, leur bonnet de laine sur l'oreille, les bottes et la

vareuse sèche. Ils ne se fient pas à l'accalmie qui suit la tempête.

Ils savent à quoi s'en tenir sur ces invites du flot. S'ils y

cédaient, ils ne tarderaient pas à voir remonter du large ces théories

de noyés dont parle le poète, «hâves, un cierge au poing, le front

dans des cagoules», qui tournent autour des barques en réclamant la

sépulture d'une voix lamentable. Deux fois dans l'année, le 2 novembre

et le 25 décembre, au jour des Morts et à Noël, les _crierien_

émergent de l'abîme et se rendent en procession vers les villes

englouties du littoral, cette Tolente ou cette Is merveilleuse que

frappa la colère divine. D'immenses cathédrales, aux cintres lumineux,

étincellent sous les eaux. Is seule en comptait trente. Le bruit des

cloches qu'on entend au large dans la nuit du 1er au 2 novembre vient

de ces églises sous-marines où officient, devant le peuple des noyés,

les «évêques de la mer». Singuliers prélats, par parenthèse, mitrés,

chapés et crossés, mais dont la croupe se recourbe en queue de

poisson! Une légende veut qu'ils soient commis à la garde d'un des

trois vêtements de sainte Véronique, le linge même où s'imprima, sur

la route du calvaire, la face auguste de Notre Seigneur et dont le

voile conservé au Vatican ne serait qu'une réplique...

* * * * *

Est-ce pour commémorer le souvenir de ces infortunées victimes de la

mer et rappeler aux vivants combien ils pèsent peu dans la main de

l'Éternel? Toujours est-il que jusqu'en ces dernières années encore,

sur le littoral breton et notamment à l'île de Sein, la vigile des

Morts prêtait à un usage singulier: le _tro ann anaoun_ ou «tour des

âmes», dont j'ai parlé dans mon livre _Sur la côte_.

Le matin de la Toussaint, au prône de la première messe, M. le

«recteur» (curé) désignait en chaire huit hommes de la paroisse

chargés de tenir le rôle d'_anaoun_. Une quête à domicile était

faite dans la journée par leurs soins. La nuit venue, après les trois

Nocturnes des morts, quatre d'entre eux rentraient à l'église pour

sonner le glas qui ne cessait plus de tinter. Les quatre autres, avec

des clochettes, faisaient le tour du village. Ils s'arrêtaient devant

toutes les maisons et, de préférence, devant celles où il y avait eu

des morts pendant l'année. Leur mélopée frissonnante s'élevait alors

dans la nuit:

_Christenien, divunet,

Da pedi Doue gan ann anaoun tremenet,

Da lavarat eur pater hag eun ave:

Requiescant in pace!_

«Chrétiens, éveillez-vous; priez Dieu pour les âmes des défunts. Et

dites à leur intention un _pater_ et un _ave_». De l'intérieur, des

voix répondaient: _Amen..._ Cette lugubre procession, ne se terminait

qu'au petit jour.

La coutume des quêtes, au jour des Morts, n'est du reste pas spéciale

à la Bretagne. On la retrouve en Italie, où le peuple, dans la voix du

glas, croit entendre la voix même des trépassés:

_Padre, madre,

Fratre, sorelle,

Apportate mi

Qualche cosa!_

«Mon père, ma mère, ma soeur, mon frère, apportez-moi quelque chose.»

De fait, il y a ce jour-là, dans les églises, une telle abondance de

dons et d'offrandes que l'intérieur en ressemble plutôt à une halle

qu'à un lieu de prière. Tous ces présents sont en nature; le clergé

les revend aux enchères et l'argent sert à payer des messes pour les

âmes du Purgatoire.

Fêtes et coutumes populaires Les fêtes patronales—Le réveillon—Masques et travestis—Le joli mois de Mai—Les noces en Bretagne—La fête des morts—Les feux de la Saint-Jean—Danses et Musiques populaires · 第 6 / 7 段