«Prenez douze oeufs de belle prestance; faites à chacun deux petits

trous aux extrémités; passez par un de ces trous une paille pour

crever le jaune; videz vos oeufs en soufflant par un des bouts;

mettez vos coquilles dans de l'eau pour les rincer; égouttez-les et

faites-les sécher à l'air; délayez de la farine avec un jaune d'oeuf

pour boucher un des trous de vos coquilles; les ayant bouchées,

laissez-les sécher et remplissez-les de crème au chocolat, ou au café,

ou à la fleur d'orange, ou à la vanille; à cet effet, servez-vous d'un

très petit entonnoir; bouchez les trous de ces coquilles; faites-les

cuire à pleine eau chaude (sans les faire bouillir); supprimez la pâte

des deux bouts de ces oeufs; essuyez-les et servez sous une serviette

pliée pour entremets.»

Voilà une recette de délicat ou je ne m'y connais plus. Elle n'est

guère compliquée de surcroît. Je la recommande à mes lectrices;

mais, pour que la surprise ait son plein effet, il importe qu'elles

n'oublient point de placer les coquetiers sur la table. Vous voyez,

cette fois, le coup de théâtre!

Et, puisque je parle de coup de théâtre, comment, en ce jour tout

imprégné de surnaturel, ne pas donner un souvenir ému à ces chères

cloches de Pâques dont le retour fait chaque année l'émerveillement

des bébés, guettant, les yeux en l'air, le passage des voyageuses aux

robes d'airain? Connaissez-vous la légende des cloches de Pâques? Elle

a été contée fort joliment dans la _Tradition_ par M. Henry Carnoy, et

je voudrais vous la conter après lui en l'abrégeant un peu.

Donc, chaque année, le jour du jeudi saint, aux sons du _Gloria_,

toutes les cloches de la chrétienté s'envolent vers Rome. Sitôt

parties, sitôt rendues. Leur essaim s'assemble au-dessus de la Ville

Éternelle, et, à trois heures de l'après-midi, à l'heure où le Christ

expire, elles font entendre un funèbre lamento.

Quand les ténèbres couvrent la terre, le dernier pape entré au ciel

descend et bénit les cloches. C'est alors une allégresse générale: des

bruits argentins, pareils à des rires, s'échappent des plus grosses

campanes; les ailes des métalliques voyageuses battent d'une fièvre

d'attente, si vive est leur hâte de retourner au clocher natal où

elles ramèneront la joie et la vie. Mais toutes, hélas! n'ont pas

cette bonne fortune. Il arrive qu'à la bénédiction pontificale

quelques-unes ne sont pas touchées de l'eau sainte. Malheur à

celles-là, car leur retour est plein de périls: Jésus est mort; les

anges prient à son chevet; ils ne peuvent veiller sur elles, et le

diable, toujours aux aguets, en profite pour leur jouer mille tours

pendables. Il lance à leurs trousses son armée infernale; les monstres

hurlants de l'Érèbe se précipitent sur les pauvrettes, les cernent,

les pressent, les bousculent et les culbutent parfois dans quelque lac

ou dans un torrent. Tantôt ils soulèvent devant elles un brouillard

aussi épais qu'une muraille afin qu'elles s'égarent en route; tantôt

ils se roulent sur la neige des hautes montagnes et la font entrer

en ébullition: au milieu de ces vapeurs ardentes, l'airain menace de

fondre. C'est ainsi que plus d'une a rendu le dernier soupir.

[Illustration: LES oeUFS DE PAQUES À LA DEVANTURE D'UN CONFISEUR.]

Telle est la légende des cloches de Pâques, et j'en sais peu d'aussi

jolies et qui éveillent en nous de plus aimables souvenirs.

Cloches qui courez au ras des prairies,

Cloches qui frôlez la cime des bois,

Sur l'aile d'argent de vos sonneries

Emportez mon âme au ciel d'autrefois!

Cette fête de Pâques, où tout s'unit pour l'allégresse des hommes, où

à la joie de la résurrection du Sauveur s'ajoute le sentiment d'on

ne sait quel renouveau du coeur et de l'esprit, soulagés enfin des

pieuses angoisses de la semaine sainte, où la nature elle-même,

frémissante et légère, semble prendre sa part du bonheur universel,

c'est bien, comme le veut la liturgie, la fête des fêtes, le triomphe

des triomphes. _Christos voskrest!_ Christ est ressuscité,--et avec

lui le sourire et l'espoir de ce pauvre globe terraqué.

_Le joli Mai._

Joli mois de mai, quand reviendras-tu?

Le voilà revenu, gai, léger, pimpant comme un page. Il sourit et

tout rit autour de lui. Ce mois de mai est vraiment le triomphe du

printemps. Avril et mars gardent je ne sais quoi d'équivoque; il n'y

fait jamais si doux la veille qu'on ait pleine assurance de ne point

grelotter le lendemain. Tout autre est mai. Les gelées blanches et les

giboulées lui sont inconnues; il laisse ces traîtrises à ses voisins.

L'air s'habille de clarté; mille aromes y flottent, venus de la plaine

et des bois:

C'est comme un miel épars dans la lumière blonde,

et tel est le charme de cette caresse printanière qu'il agit tout

ensemble sur l'esprit, sur le coeur et sur les sens.

Il paraît qu'autrefois, dans un village des Hautes-Alpes, nommé les

Andrieux, lorsque, après cent jours d'éclipse, le soleil reparaissait

enfin sur l'horizon, quatre bergers postés sur la place annonçaient sa

résurrection au son des fifres et des cornemuses.

«Dans chaque ménage, dit un annaliste local, on avait confectionné

des omelettes, et tous les habitants, leur plat à la main, accouraient

vers les sonneurs. Autour du plus âgé des habitants, décoré pour la

circonstance du titre de «vénérable», s'enroulait une farandole que

les sonneurs conduisaient jusqu'à un pont voisin. Le «vénérable»

tenait son omelette élevée au-dessus de sa tête; chacun déposait la

sienne sur les parapets du pont; puis les danses commençaient jusqu'à

ce que le soleil eût inondé le village de ses rayons. Le cortège

retournait alors dans le même ordre sur la place et reconduisait

le «vénérable» jusqu'à sa porte. Chacun rentrait chez soi et l'on

mangeait les omelettes en famille. Au soir, les jeux et les danses

recommençaient et se prolongeaient bien avant dans la nuit.»

Voilà, certes! une façon originale de célébrer le retour du

soleil. Mais en quel pays le printemps n'est-il pas salué comme un

bienfaiteur? Je me trouvais, certain jour d'avril, en Basse-Bretagne,

dans un paysage qui m'est familier et que je ne reconnaissais plus: au

lieu du joli ciel clair qu'est d'habitude le ciel des fins d'avril,

de lourdes nuées, pareilles à des haillons et dans les déchirures

desquelles le soleil avait bien de la peine à glisser un rayon furtif,

se traînaient lugubrement. La pluie tambourinait aux vitres, chassée

par le vent du sud-ouest, ce terrible _Circius_ auquel l'empereur

Auguste fit élever, dit-on, un autel dans les Gaules. Il arrivait sur

nous de la mer, et le gémissement qui le précédait avait quelque chose

d'une plainte humaine.

[Illustration: LA FÊTE DU RETOUR DU SOLEIL, DANS LES HAUTES-ALPES.]

«Écoutez! disaient les bonnes gens. C'est la plainte des _criérien!_»

Ces _criérien_ sont les âmes «dévoyées» des naufragés, des pauvres

marins disparus dans la tourmente et dont les ossements réclament en

vain la sépulture. Et la plainte tout à coup grossissait, s'enflait;

de brèves rafales couchaient les joncs du palus; la lande roulait

comme une houle. Enfin le vent se déchaînait librement, régnait en

maître sur tout l'espace, et son grand souffle éperdu, forcené, ne

cessait pas trois et quatre jours durant...

Le mois de mai, s'il est bon prince, nous revanchera de ces

mésaventures. Il chassera les lourdes nuées du «suroît», ramènera

d'exil l'hirondelle, le rossignol, le loriot et le coucou, qui sont

les quatre symphonistes du printemps, et refleurira la campagne

dénudée:

Le mois de mai sans les roses,

Ce n'est plus le mois de mai...

Et, sans doute, aux portes de Paris, dans cette délicieuse banlieue de

la Muette et du Trocadéro, au Bois et dans les fermes-modèles qu'on y

a établies, nous reverrons encore, au petit jour, défiler en cohorte

pressée les amateurs du «lait de mai». C'est une coutume qui est

demeurée vivace au milieu de la ruine de tant d'autres. Le «lait de

mai», trait dans de grands bassins argentés et versé tout mousseux,

a une saveur, un parfum et, pour tout dire, une vertu qui ne se

rencontre point ailleurs. Peut-être, tout bonnement, doit-il cette

supériorité incontestable à l'absence d'éléments hétérogènes, tels que

la poudre d'amidon et l'eau de fontaine dont on l'additionne dans les

villes. Au dire d'un vieux chroniqueur normand, c'est en Normandie

même qu'aurait pris naissance la coutume du «lait de mai». Quand

fut levé, en avril de l'année 1418, le siège de Rouen, qui avait été

marqué par une famine épouvantable, les survivants, affaiblis par une

longue privation, se portèrent en grand nombre vers les fermes

des environs pour y boire le lait du matin, qu'ils prisaient plus

ravigorant qu'un autre. Joignez que la marche et l'air vif leur

aiguisaient l'appétit. Toujours est-il qu'ils se trouvèrent fort

bien de ce nouveau régime. Et ainsi s'établit de proche en proche

l'habitude d'aller boire, au retour du printemps, à la fine pointe de

l'aube, le lait écumeux qui rit dans la bassine de métal clair...

«On se lasse de tout, disait Virgile, sauf de comprendre.» Mais qui

s'est jamais lassé du retour de la lumière, des oiseaux et des fleurs?

La nature se répète chaque année, et, chaque année pourtant, nos yeux

et nos coeurs participent à la joie de sa résurrection. Qu'elle est

belle, la terre, dans son antique nouveauté!...

Ce matin, comme je courais les champs, j'ai surpris, à l'angle d'un

vieux mur ruiné et tout rongé de lierre, un ménage d'hirondelles. Les

petits levaient déjà la tête au bord du nid, cependant que le père et

la mère traçaient de grandes paraboles dans le ciel et poussaient des

cris aigus: il faisaient la chasse aux moucherons et, leur provision

au bec, l'allaient porter aux petits. C'étaient des martinets de

rochers, de cette espèce aux ailes longues et à la queue en fourche

qui est si commune dans tout l'Ouest et le Midi. Nos hirondelles de

villes, qu'on distingue en _hirondelles de fenêtres_ et _hirondelles

de cheminée_, sont les cousines germaines de ces martinets; elles en

diffèrent un peu par la taille et la forme des pattes: mais les

moeurs sont les mêmes et l'instinct social également développé. Une

hirondelle a-t-elle été prise au lacet ou s'est-elle blessée? Toutes

se ligueront pour briser le lien qui la tient captive ou lui fournir

la becquée jusqu'à sa guérison. Un fait de cette sorte est attesté

par divers chroniqueurs du XVIe siècle, qui en furent les témoins.

La scène se passait sur les toits du collège des Quatre-Nations,

aujourd'hui Collège de France. Une hirondelle, dans une de ses

caracoles aventureuses, avait rasé de trop près la fenêtre d'une

mansarde et s'y était pris la patte à un lacet. Tous ses efforts

n'aboutissaient qu'à resserrer le lien. Elle se débattait et poussait

des cris d'appel. Ses soeurs l'entendirent et accoururent. Il y en

avait bien un millier qui faisaient un gros nuage noir autour de la

mansarde. Chacune, en passant, donnait un coup de bec au lacet. En

moins d'un quart d'heure, la prisonnière fut délivrée.

Les hirondelles sont comme les roses: on les a trop chantées.

Théophile Gautier avait bien rajeuni le thème au moyen d'un ingénieux

exotisme. Vous vous rappelez ses vers:

L'une dit: «j'habite un triglyphe,

Au fronton d'un temple, à Balbeck;

Je m'y suspens avec ma griffe

Sur mes petits au large bec.»

Celle-ci: «Voici mon adresse:

Rhodes, palais des Chevaliers;

Chaque hiver ma tente s'y dresse

Au chapiteau des noirs piliers.»

La troisième: «Je ferai halte,

Car l'âge m'alourdit un peu,

Aux blanches terrasses de Malte,

Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»

Exquise fantaisie d'un vrai poète, mais qui n'a point prévalu contre

le ridicule jeté pour jamais sur ces «fidèles messagères du printemps»

par un stupide refrain de café-concert:

Ah! pour moi, que la vie serait belle

Si j'étais _hi_,

Si j'étais _rond_,

Si j'étais _hirondelle_!...

N'empêche que, dans le fond du coeur, nous gardons une secrète

tendresse pour ces charmants oiseaux qui sont, sur la grande page

bleue du ciel, comme la signature multipliée du printemps, son souple

et capricieux paraphe. Leur familiarité même nous touche; leurs nids

nous sont sacrés et semblent un présage de bonheur pour les maisons où

ils sont accrochés. Vous imaginez-vous ce que serait un printemps sans

hirondelles? Il me semble qu'il manquerait quelque chose à l'air,

ce quelque chose qui est la vie et que le perpétuel va-et-vient des

hirondelles lui communique aux beaux mois...

Celui-ci, de tous, est le plus riant: mois de promesses, mois

d'espérances, où la fleur commence d'éclore, où le fruit se devine,

où les moissons pointent. D'où vient donc que les anciens le tenaient

pour un mois néfaste, durant lequel il ne fallait rien entreprendre?

«Ne vous mariez pas en mai, disait Horace, sans quoi les flammes de

l'hymen se changeraient bientôt pour vous en torches funèbres.» Il y

a comme un souvenir de cette superstition dans le proverbe: «Noces

de mai, noces mortelles». Dans beaucoup de nos campagnes encore,

mais spécialement dans les Pyrénées, le pays de Gex et le Berry, les

paysans évitent de se marier au mois de mai. Il en est de même en

Bretagne, où les mariages sont extrêmement rares à cette époque

de l'année. Un brave Kernévote, à qui j'en demandais la raison, me

répondit que, mai étant le mois de Marie, c'était par respect pour

l'Immaculée qu'on en agissait de la sorte.

À la bonne heure! Tout ce mois de mai, du reste, que les Romains

consacraient à Maïa, en qui ils personnifiaient la fécondité

terrestre, et que les chrétiens ont voulu placer sous le patronage

de la Vierge-Mère, abonde en cérémonies et en coutumes d'une grâce

incomparable. Il y a peu de temps qu'il était d'usage, au premier jour

du mois, de planter un arbre sur les places publiques. Merlin Cocaïe,

dans son latin macaronique, constate cet usage sans l'expliquer:

Prima dies mensis maii quo quisque plantas

Per stradas ramos frondosos nomine _mazzos_.

«Le premier jour du mois, dit-il, on plante des rameaux verts nommés

_mais_.» Ces _mais_ étaient le plus souvent des peupliers. Dans

certaines villes on en faisait des mâts de cocagne qu'on lissait avec

de la graisse ou du savon et auxquels on accrochait des saucissons,

des chapons, des foulards et des mouchoirs de poche. En d'autres

contrées on dansait autour de l'arbre. La grande cour du Palais de

Justice de Paris porte encore le nom de Cour-du-Mai. C'est que, nous

apprend M. Garcin, «les clercs de la Basoche, jusqu'au XVIIIe siècle,

y ballaient et chantaient pour la fête du printemps. Vingt-cinq

d'entre eux, vêtus de rouge, à cheval et suivis de musiciens,

faisaient, durant plusieurs jours, une procession dans Paris, donnant

des aubades aux premiers magistrats; puis ils se rendaient en

bel arroi dans la forêt de Bondy, y marquaient trois chênes et en

coupaient un qu'ils venaient planter au bas du grand escalier du

palais, dans la Cour-du-Mai, et autour duquel ils menaient leurs

rondes fort avant dans la nuit.» Ailleurs le _mai_ servait seulement

aux fiancés. C'était alors un simple rameau d'acacia ou de troène

fleuri, que les galants venaient planter le matin devant la fenêtre

de leurs belles. Ils y attachaient quelques menues offrandes, des

épingles ou des rubans, et chantaient une façon de ritournelle

rustique où défilaient les douze premiers jours du mois:

Le premier jour du mois de mai,

Que donnerai-je à ma mie?

Une perdriole,

Qui va, qui vient, qui vole,

Une perdriole,

Qui vole dans le blé.

Mais la coutume la plus curieuse de ce mois de mai, c'est en Lorraine

qu'il faut l'aller chercher. On y appelle _trimazos_ «trois jeunes

filles vêtues de robes blanches, parées de rubans et de fleurs, qui,

le 1er mai, viennent chanter et danser devant chaque maison pour

célébrer le retour du printemps. Dans certaines localités, le ruban

qui orne leur corsage est disposé de manière à former un triangle.

Leurs chants, dont les refrains sont répétés par toute la troupe

joyeuse qui les suit, sont aussi appelés _trimazos_.» Ces _trimazos_

sont, d'ordinaire, des chants pieux, analogues aux noëls, comme celui

qui s'ouvre par ces jolis couplets:

La Vierge Marie

S'en va par les champs.

Sur ses bras elle porte

Son tant bel enfant.

Jésus, Notre-Dame,

Béni soit devant!

Sur ses bras elle porte

Son tant bel enfant.

--Pourquoi pleurer, mère,

Pourquoi pleurer tant?

Jésus, Notre-Dame,

Béni soit devant!...

Au dernier couplet, les jeunes filles font le tour de l'assistance.

Donne qui veut et ce qu'il veut! Tel y va d'une pièce d'argent et tel

d'un humble sol. Nos _trimazos_ acceptent même les dons en nature,

beurre, oeufs, volailles, qu'elles revendent ensuite et dont elles

consacrent le produit à décorer l'autel de la Vierge...

D'origine moins ancienne que la fête profane du 1er mai, la fête

religieuse des Rogations, qui est particulière à nos campagnes, fut

instituée en l'an 474 par saint Mamert, évêque de Vienne en Dauphiné,

«pour attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre

dauphinoise». Quelques années plus tard (511), le concile d'Orléans

généralisait la pieuse décision et en étendait le bénéfice à la France

tout entière. Les Rogations (du latin _rogare_, prier) se célèbrent

pendant les trois jours qui précèdent l'Ascension; le clergé de chaque

paroisse, bannière en tête, parcourt les champs et les prés, suivi

d'une foule recueillie, et bénit les moissons naissantes. Cette belle

fête est la même dans la plupart de nos provinces de France et

le programme n'en varie généralement pas, sauf en Rouergue et en

Franche-Comté où, après le passage de la procession, il est d'usage

que chaque propriétaire ou locataire d'un champ plante, dans ledit

champ, une petite croix de frêne ou de noisetier faite de deux

branches entrelacées... En Vendée, la croix est remplacée par une tige

d'aubépine, verdoyante amulette dont la présence, dit-on, suffît «pour

empêcher que, plus tard, le blé engrangé se mette à germer». Mais qui

dira pourquoi, à Rochefort, le printemps éveille dans la population

un goût si général et si vif pour la fricassée d'anguille, apprêtée

et servie sur le pré d'Ablois avec des pâtisseries spéciales nommées

_emblées_ et _coireaux_?

Bien d'autres coutumes relatives au mois de mai mériteraient sans

doute de trouver place ici. J'ai dû me borner aux principales. «On

ne goûte bien le charme du printemps qu'à l'aube de la vie», a dit

Toppfer. Et Lamartine:

Lorsque vient le soir de la vie,

Le printemps attriste le coeur.

N'en croyez rien. Mai n'est point si exclusif qu'il n'admette que les

têtes blondes au partage de ses grâces: les têtes chenues y ont

part aussi. S'il est vrai qu'aucun mois n'éveille de sensations plus

charmantes, enfant, on en goûte la plénitude heureuse; vieillard, on

se réchauffe encore à leur souvenir.

_Les Feux de la Saint-Jean._

Les feux de la Saint-Jean!

C'était le soir, sur la place d'une petite ville, ou bien à la

campagne, sur une hauteur dominant le paysage. Un bûcher d'ajoncs ou

de brindilles, tordus en cône autour d'une grande perche et

surmontés d'un bouquet et de l'étendard de saint Jean, attendait les

«processionneurs». M. le curé venait en tête, suivi du maire et des

adjoints. La pieuse théorie faisait le tour du bûcher. Après quoi,

M. le maire abaissait son cierge et allumait lui-même le _tantad_. La

flamme montait dans un joyeux crépitement. Une lueur rouge baignait le

ciel, et, la procession repartie, des danses se nouaient, cadencées

et vives, autour du brasier agonisant. Quelques gars, plus hardis,

s'amusaient même à le traverser d'un bond...

J'ai assisté à l'une de ces scènes en Bretagne, au hameau de

Saint-Jean-du-Doigt, qui possède une église merveilleuse et un bijou

de fontaine, renommée pour son eau miraculeuse. Le _tantad_ était

dressé devant l'église... Un ange descendait sur un fil de fer et,

du cierge qu'il tenait à la main, allumait le bûcher. On aurait pu

craindre que le voisinage de l'église ne créât un danger d'incendie,

et c'eût été mal connaître les Bretons. Ils savent, de notion

certaine, que le soir de la Saint-Jean le vent tourne toujours au

nord-est, de façon à porter les flammes dans la direction opposée.

Ce changement du vent est l'indice de la présence du saint. _Ari an

aotrou sant Yan en he pardon._ «Voici Monsieur saint Jean qui arrive à

son Pardon», disent les bonnes gens.

Il n'y a plus guère de feux de la Saint-Jean qu'en Bretagne, en

Vendée, et dans quelques cantons du Midi. À Bordeaux, on en allume

encore sur les places publiques de certains quartiers populaires.

Tel apporte un fagot, tel une vieille futaille hors d'usage, tel une

caisse ou un panier défoncé. Des rondes se forment, les enfants

tirent des pétards, les femmes fredonnent une chanson, quelquefois un

ménétrier mène le branle. Bordeaux est vraisemblablement avec Brest la

seule grande ville de France qui ait conservé l'usage des feux de la

Saint-Jean. Encore, à Brest, les bûchers sont-ils remplacés par

des torches promenées sur les glacis, qu'on lance en l'air et qui

retombent en secouant une poussière lumineuse. En Poitou, la coutume

est de prendre une roue de charrette dont on entoure le cercle et les

jantes d'un fort bourrelet de paille. La roue, allumée au moyen d'un

cierge bénit, est promenée dans la campagne que ses étincelles doivent

fertiliser. Il n'est point malaisé de voir là le souvenir d'une

pratique païenne: la roue symbolise le soleil à son entrée dans

le solstice. Et l'on sait de reste que les Celtes, le 24 juin,

célébraient la fête du renouveau, de la jeunesse ressuscitée du monde.

Leurs druides, suivant une tradition rapportée par M. Jules Perrin,

faisaient cette nuit-là le recensement des enfants nés dans l'année

et allumaient sur toutes les hauteurs des bûchers en l'honneur de

Teutatès, père du feu. L'exquis auteur de _Brocéliande_ put se croire

rajeuni de deux mille ans certain soir de juin qu'aux environs de

Ploërmel il assista, stupéfait et ravi, à l'embrasement de l'horizon.

«Un à un, dit-il, tous les villages s'allumaient. À la flamme de

Taupont répondait celle de La Touche, et la lumière gagnait l'autre

côté de la vallée, revenait vers Ploërmel par la Ville-Bernier, la

Ville-Réhel; lentement les fumées ondulaient dans l'air, s'effaçaient

et se perdaient sous l'ardent rayonnement des brasiers, et bientôt les

flammes dégagées montèrent hautes et droites vers le ciel, perpétuant

le souffle des vieux cultes consécrateurs du feu qui est la source

première de la vie universelle.»

Cette survivance de traditions millénaires ne laisse pas en effet

de surprendre un peu au premier abord. Mais, pour qui connaît l'âme

bretonne et qui sait combien elle s'est peu modifiée à travers

les âges, le phénomène paraît banal. En quelques paroisses de la

Haute-Cornouaille, la cérémonie avait d'ailleurs une conclusion assez

funèbre: quand les danses avaient cessé et que le feu était près de

s'éteindre, on l'entourait de grandes pierres plates destinées, dans

la pensée des assistants, à servir de siège aux _anaon_, aux mânes

grelottants des pauvres morts de l'année, avides de se reposer

quelques heures en tendant leurs mains débiles vers les cendres...

Paris,--inutile de le dire!--n'a plus de feux de Saint-Jean. Les

derniers datent de l'ancien régime. On dressait alors le bûcher sur

la place de Grève et c'était le roi en personne, assisté de toute

sa cour, qui l'enflammait. L'historien Dulaure nous a laissé la

description d'une de ces cérémonies, qui se passa sous Charles IX:

«Au milieu de la place de Grève était placé un arbre de soixante pieds

de hauteur, hérissé de traverses de bois auxquelles on attacha cinq

cents bourrées et deux cents cotrets; au pied étaient entassées dix

voies de gros bois et beaucoup de paille. Cent vingt archers de

la ville, cent arbalétriers, cent arquebusiers, y assistaient pour

contenir le peuple. Les joueurs d'instruments, notamment ceux que l'on

qualifiait de _grande bande_, sept trompettes sonnantes, accrurent

le bruit de la solennité. Les magistrats de la ville, prévôt des

marchands et échevins, portant des torches de cire jaune, s'avancèrent

vers l'arbre entouré de bûches et de fagots, présentèrent au roi une

torche de cire blanche, garnie de deux poignées de velours rouge; et

Sa Majesté, armée de cette torche, vint gravement allumer le feu.»

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