Les indigents, on les accueillait et on les accueille encore partout

avec une faveur spéciale le jour des Rois. Mais, à Saint-Pol-de-Léon

(Finistère), jusqu'en ces derniers temps, ils étaient vraiment des

privilégiés. Chaque année, la veille de l'Épiphanie, cette ravissante

et archaïque petite cité voyait s'avancer dans ses rues un cheval dont

la tête et les crins étaient ornés de gui, de lauriers et de rubans.

Conduit par un pauvre de l'hospice et précédé du tambour de ville, il

était escorté de quatre notables, deux marguilliers et deux membres

du bureau de bienfaisance, et s'arrêtait devant chaque seuil pour

recevoir les dons en nature ou en argent. Pain, viande, côtes de lard,

bouteilles, s'entassaient dans les deux paniers fixés à son bât et

qui avaient la forme de mannequins couverts d'un drap blanc. Chacun

donnait selon ses moyens, mais tout le monde donnait «et, à chaque

nouvelle munificence, dit Paul de Courcy, la foule d'enfants et

d'oisifs qui accompagnait ce bizarre cortège répétait la clameur

traditionnelle: _Inguinané! Inguinané[4]!_»

[Note 4: Variante d'_Aguilé_.]

Un arrêté municipal du maire Drouillard mit fin brusquement, en 1885,

à la curieuse promenade de l'_Inguinané_. Ainsi meurent les vieux us,

frappés souvent par ceux qui devraient s'employer le plus à les faire

respecter. Mais je ne voudrais pas que cette causerie épiphanique se

terminât sur un ton de _de profundis_. Laissez-moi donc, pour finir,

vous conter une historiette qui, la première fois que je l'ouïs, me

parut pleine de saveur. Mon ami Frédéric Le Guyader en ferait un petit

poème délicieux, et c'est un sujet où il déploierait tout à l'aise sa

verve incomparable de _marvailler_, d'humoriste armoricain.

Je ne sais où la scène se passe, si c'est au bord de l'Aulne,

de l'Odet ou du Guer. Tant y a qu'au long d'une de ces rivières

habitaient jadis un vieil homme et une vieille femme. L'homme

s'appelait simplement Fanch et sa femme Katec. Je vous ferai cependant

remarquer que les femmes qui portent ce dernier prénom en Bretagne

passent généralement pour de fines commères et qui n'ont pas leur

langue dans leur poche. Fanch et Katec tiraient les Rois. Le gâteau

coupé, les parts distribuées, c'est au bonhomme qu'échoit la fève.

Il la montre triomphalement à Katec; mais celle-ci, qui était de

méchante humeur, se refuse à crier: «Le roi boit!» Colère du mari

qui s'emporte et bat sa moitié comme plâtre; pleurs et sanglots de la

femme qui s'échappe en disant qu'elle va se jeter dans la rivière.

[Illustration: LA PROMENADE DE L'INGUINANÉ À SAINT-POL-DE-LÉON.]

«A tes souhaits!» réplique le bonhomme qui se colle tranquillement au

coin de son feu, bourre sa pipe et l'allume.

C'est qu'au fond il pensait bien que Katec était trop bonne chrétienne

pour mettre sa menace à exécution. Mais, l'heure passant et Katec

ne reparaissant point, il commence à s'inquiéter, se dit que Katec

n'avait peut-être pas parlé en l'air, et le voilà qui court tout d'une

traite à la rivière, où la première chose qu'il aperçoit, flottant sur

l'eau, c'est la coiffe de la malheureuse.

«Plus de doute! s'écrie-t-il, ma pauvre femme s'est noyée...»

Il veut au moins tout tenter pour la repêcher et la rappeler à la vie,

si, d'aventure, la mort n'avait pas encore fait son oeuvre; et, le

temps de se déshabiller, il est dans l'eau jusqu'au cou.

Brrr! mes enfants, quel bain! Il gelait à pierre fendre; la rivière

charriait des glaçons; une lune narquoise éclairait la scène, et

le bonhomme cherchait toujours. Peine perdue! Le pauvre Fanch se

désespérait et, après un dernier plongeon, il allait renoncer à ses

recherches, quand il entendit derrière lui des «Ah! Ah!» et des rires.

Il se retourne, stupéfait, et reconnaît sa femme qui, tranquillement

assise sur une souche, le considérait de la berge avec satisfaction.

«Maintenant, dit Katec, je veux bien crier: «Le roi boit!»

_Masques et Travestis._

Mardi gras, ne t'en va pas,

J'ferons des crêpes, j'ferons des crêpes.

Mardi gras, ne t'en va pas,

J'ferons des crêpes et t'en auras!...

Vous connaissez le refrain: il est vieux comme les rues et toujours

de circonstance aux jours de frairie qui précèdent l'entrée en

carême. Dans la poêle, où le beurre rissolle avec un bruit de crécelle

exaspérée, l'habile ménagère fait sauter la pâte de farine, mêlée à

des jaunes d'oeufs et trempée de lait pur. Les crêpes sont le mets

particulier des jours gras, comme la galette est la friandise de Noël

et de l'Épiphanie. On les sert chaudes sur la table de famille, pliées

en quatre, dorées et fleurant bon. Mais le lendemain, refroidies,

elles font encore dans le café ou le thé un manger délicieux. Il faut

seulement veiller à ce que la pâte soit légère et bien cuite. Les

meilleures crêpes ont la couleur de l'acajou verni et ne pèsent pas

plus qu'une dentelle...

Un poète breton bien oublié aujourd'hui et qui eut son heure de

demi-célébrité, Stéphane Halgan, a consacré tout un poème à la louange

des crêpes. Un jour qu'il flânait sur les bords de l'Odet, non loin du

Marhallac'h, l'orage le surprit et le força de chercher un refuge dans

une chaumière voisine:

Attendant que le ciel fût au moins devenu

Calme, sinon sans voile,

Je voyais près de moi la servante au bras nu

Faisant fumer la poêle.

La pâte s'étalait; son flot moins transparent

S'arrondissait en crêpe,

Et le gâteau cuisait, cuisait en susurrant

Ainsi qu'un vol de guêpe...

Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,

D'une batte légère,

Voici qu'un tour de main leste et précipité

La tournait tout entière.

Cette gymnastique culinaire finit par intéresser le visiteur. Il

s'enquit des éléments qui entraient dans la confection de ces fines

galettes, du mode de battage et du degré de cuisson qu'il y fallait,

et, l'orage passé, le ciel rasséréné, il composa son poème en

regagnant les berges de l'Odet: les crêpes avaient trouvé leur Homère.

Leur Homère, mais non leur Hésiode: Halgan est muet sur l'origine des

crêpes. Je ne suis guère plus savant que lui là-dessus. Je ne sais

même pas avec précision pourquoi les crêpes sont la friandise des

jours gras. Peut-être,--mais ce n'est qu'une hypothèse,--parce que le

carnaval est le fourrier du carême. _Caro vale!_ Adieu la chair!

Et, en attendant, on se rue en cuisine et, par trois jours de vie

copieuse, on tâche à se munir en vue des mortifications et des jeûnes

du saint temps. La précaution n'est pas nouvelle. Un cartulaire

du XIIe siècle dit qu'à Péronne les chanoines de la collégiale de

Saint-Fursy tenaient, le mardi de la Quinquagésime, un _past_ ou

festin solennel. Et l'on sait que, dans les moindres hameaux du Berry,

la promenade du boeuf _villé_ ou _viellé_, ainsi nommée parce

qu'elle se faisait au son des vielles, était l'annonce de grandes

réjouissances culinaires.

[Illustration: LES CRÊPES DU MARDI GRAS.]

Mais ces innocentes réfections sont loin d'être particulières au

carnaval. Ce qui le distingue entre toutes les fêtes profanes de

l'année, c'est qu'il est un prétexte à déguisements et à mascarades.

La coutume date de loin. Sans remonter jusqu'à la fête juive des

_phurim_, aux _anthestéries_ athéniennes, aux _lupercales_ et aux

_saturnales_ des Romains, il suffit de rappeler que dès le Ve siècle

les conciles et les écrivains ecclésiastiques reprochaient à nos pères

de gâter le plus beau des ouvrages de Dieu en le transformant, durant

les jours gras, «soit en bêtes sauvages et domestiques, telles que

veaux et faons de biche, soit en monstres et larves de leur façon».

Ces graves avertissements restèrent lettre morte. Les mascarades se

multiplièrent. On a gardé le souvenir des fêtes des fous et de l'âne

qui se donnaient au moyen âge. Philippe le Bel se plaisait fort à

la joyeuse procession du renard. Charles VI parut à la cour sous un

costume de sauvage; le feu prit à ses fourrures et il faillit brûler

vif. Isabeau de Bavière osa figurer «en façon de syrène», nue jusqu'à

mi-corps, dans un divertissement de mardi gras. Le synode de Rouen

arrêta un moment ces scandales. Mais ils reprirent de plus belle sous

le règne de François Ier.

Les dames de la cour avaient adopté, pour garantir leur teint des

injures de l'air, des loups de velours noir, doublés de taffetas

blanc, qu'on fixait dans la bouche à l'aide d'un fil d'archal terminé

par un bouton de verre. Les seigneurs les imitèrent, et les abus

furent tels que le Parlement se décida, en 1535, à faire enlever

par ministère d'huissier tous les masques qui se trouvaient chez les

marchands. On ne les toléra dans les rues qu'en temps de carnaval.

Mais cette prohibition n'eut pas de longs effets. Henri III rappela

les masques exilés et leur rendit la vogue.

[Illustration: LA FABRICATION DES MASQUES ET FAUX NEZ: L'ESTAMPAGE.]

Vint Henri IV; la cour mit plus de retenue à ses plaisirs, mais sans

abandonner la mode des déguisements. À cette époque, le quartier

général des masques était dans la rue Saint-Antoine. C'est là que

Mardi-Gras-Carême-Prenant tenait ses assises solennelles. Le XVIIIe

siècle n'eut garde de les supprimer. Paris n'était plus qu'une vaste

mascarade. Le régent donnait le ton, le peuple faisait chorus. La

dernière de ces mascarades fut celle de 1788. On entrait dans la

Révolution. Le carnaval fut proscrit comme «attentatoire à la dignité

humaine», et l'on peut noter que c'est l'une des rares fois où les

pères conscrits de la Convention se soient trouvés d'accord avec les

Pères de l'Église. L'interdiction dura jusqu'au Directoire, où elle

fut levée. Aussi le carnaval de 1799 eut-il un éclat extraordinaire.

«Tout le monde voulut se masquer, dit M. Henri Carnoy, et les

fabriques de masques, loups et costumes de déguisements, travaillèrent

nuit et jour pendant plus de trois mois. Ce fut cette année-là que

l'italien Marrassi établit à Paris la première fabrique de faux

visages qu'on y ait créée.»

De nos jours, le carnaval, réduit à des distributions de _confetti_ et

de serpentins, est en pleine décadence. Sous Louis-Philippe et pendant

le second Empire, Paris eut encore sa descente de la Courtille et sa

promenade du boeuf gras. Les organisateurs de la fête se recrutaient

parmi les inspecteurs de la boucherie; les frais étaient couverts par

des souscriptions et des dons. Quant au personnel de la mascarade,

il se composait presque exclusivement de garçons bouchers. L'Empire

permit à la troupe d'entrer dans la composition du cortège. Après sa

promenade traditionnelle sur les boulevards, la cavalcade pénétrait

dans la cour des Tuileries et défilait devant l'Empereur.

Paris n'a plus de boeuf gras et la descente de la Courtille se réduit

à quelques masques crottés qui promènent sur nos boulevards des

panaches mélancoliques et de lamentables justaucorps. La vogue même

des _confetti_ et des serpentins commence à bien s'atténuer. C'est M.

Lué, régisseur du Casino de Paris, qui le premier, en 1891, cherchant

une attraction pour les bals de l'établissement auquel il était

attaché, eut l'idée de remplacer par du papier inoffensif les cuisants

_confetti_ de plâtre dont on se bombarde en Italie. À cet effet, il

chargea son père, ingénieur à Modane, de lui envoyer une certaine

quantité de ces petits résidus de forme ronde enlevés des feuilles de

papier que l'on perce pour l'élevage des vers à soie. Ainsi naquit

le _confetti_ parisien. Son succès fut énorme. Des établissements

publics, l'invention gagna la rue; tout le monde s'en mêla. Ce fut

une vraie folie. Qui n'a vu, le lendemain du Mardi Gras et de la

Mi-Carême, les chaussées couvertes d'une bouillie polychrome de quinze

à vingt centimètres d'épaisseur? Il ne se dépense pas, à Paris, en une

seule journée de carnaval et pour peu que le temps soit beau, moins

d'un million de kilos de ces minuscules projectiles. Quant aux

serpentins, il faut renoncer tout de bon à compter les kilomètres

et les myriamètres qui s'en déroulent. Si le _confetti_ n'est pas

autochtone, et s'il est permis de ne voir en lui qu'une contrefaçon du

_confetti_ transalpin, il n'en est pas de même du serpentin ou spirale

qui est une invention exclusivement parisienne. Chose curieuse, cette

invention remonterait à la même année que celle des _confetti_. On

l'attribue à un jeune employé du bureau 47 des télégraphes de Paris.

Les inventeurs sont modestes. Celui-ci n'a pas dit son nom. Tout

ce que l'histoire sait de lui, c'est qu'il imagina de lancer sur la

foule, du haut d'un balcon, des rouleaux de papier bleuté destiné au

télégraphe Morse. Il n'avait pas pris de brevet pour sa découverte,

sans quoi il serait aujourd'hui millionnaire. Paris fut tout de suite

fou des serpentins comme il l'avait été des _confetti_. Le carnaval

parisien leur dut un bref renouveau. Puis la satiété est venue. Nous

revoilà au même point qu'avant. Mais, en province et dans quelques

villes de l'étranger, le carnaval a conservé un certain éclat. On a

mille fois décrit les carnavals de Nice, de Rome et de Venise, et

nous n'y reviendrons pas. Celui de Venise excède d'ailleurs toutes

proportions. Il ne dure pas moins de trois mois et tout le monde y

porte le masque. Les chars et les gondoles circulent en musique; les

_confetti_ et les _coriandoli_ pleuvent comme mitraille; princes,

artisans, chacun participe à la folie générale.

Nous n'allons point, chez nous, à ces excès. Notre carnaval a

l'haleine courte et dure au plus jusqu'au mercredi des Cendres. On

cite celui de Nantes comme un des plus amusants; c'est, dans la rue

Graslin, un défilé ininterrompu de voitures et de chars splendidement

décorés, et la bataille, assez chaude, s'y livre à coups d'oranges et

de mandarines. Mais il n'y a rien là de bien caractéristique. Tout

au contraire, à Arles et dans les environs, le mardi gras prête à

une cérémonie intéressante qu'on appelle _la Morisque_ et où les

figurants, costumés à l'orientale, exécutent avec des sonnettes la

danse sarrasine des épées. En Bourgogne, le dimanche gras donne

lieu au baptême du seigneur Carnaval, immense mannequin de paille

enguirlandé et enrubanné, qu'on promène en palanquin dans les rues et

qu'on brûle vif, le mardi soir, sur un bûcher de sarments.

[Illustration: LE CARNAVAL À PARIS: LE CHAR DE LA REINE DES REINES.]

Cette coutume, il est vrai, se retrouve un peu partout. Carnaval ou

Carême-Prenant, suivant qu'on l'appelle de l'un ou l'autre nom, est

flambé ou jeté à l'eau avec accompagnement de lamentations grotesques.

Il y a bien quelques variantes au programme. C'est ainsi qu'en Bohême

on figure messer Carnaval au moyen d'une vieille basse qu'on recouvre

de draps blancs et qu'on porte en terre au son des violes et des

fifres. Dans le Jura, on se passe même de personnage. Le dimanche qui

suit le carnaval s'appelle dimanche des _Bures_, ou des brandons: on

dresse d'immenses bûchers de sapin sur le haut des montagnes et on

danse tout autour à la nuit tombante. Une coutume plus curieuse encore

est celle de nos paysans de Touraine: quand un jeune homme désire se

faire agréer d'une jeune fille, il porte à ses parents, le jour du

mardi gras, un gigot enveloppé d'une serviette blanche. Si la jeune

fille agrée l'hommage, elle retourne à son prétendu la queue du gigot

enguirlandée de rubans et de fleurs, et l'on célèbre le soir même les

fiançailles des amoureux.

Autre cérémonie originale, connue sous le nom de _scie d'Harfleur_

et qui se déroulait au Havre, dont Harfleur n'est distant que d'un

ou deux kilomètres: une cavalcade partait de cette dernière ville,

conduite par une façon de monarque burlesque tenant à la main

un sceptre qu'on appelait, je ne sais pourquoi, _bâton friseux_.

«Derrière lui, dit Prosper Legros, s'avançaient deux hommes costumés

d'une manière bizarre, qui portaient en triomphe une scie bariolée de

rubans.» La mascarade pénétrait au Havre, rendait visite au maire, au

commandant de la place et aux principales autorités, et, à chacune de

ces stations, elle chantait une chanson de circonstance et donnait la

scie à baiser. La cérémonie datait de si loin, son origine était si

ancienne, qu'on en avait oublié la signification.

Il n'est pas jusqu'à la sévère et croyante Bretagne qui ne se laisse

aller aux séductions du carnaval. Carême-Prenant y porte le nom

de Meurlajé ou Morlajé, autrement dit «Boule-de-Graisse» ou

«Mer-de-Suif». Comment serait-on mélancolique avec un nom pareil? Un

quatrain l'affirme:

_Meurlaje a zo eur paotr ge!

Me garche e badfe bemde

Hag an eost diou wech ar bla,

Gouël Mikel bep seiz bla._

«Meurlajé est un gai luron! Je voudrais qu'il revînt tous les jours,

et le temps de la moisson deux fois l'an, et la Saint-Michel (époque

du terme) une fois seulement tous les sept ans.»

Comme pendant au carnaval breton, voulez-vous connaître un mardi gras

cosaque? La scène est d'ordinaire dans une grange, où, harnachés de

grelots et d'oripeaux, jeunes et vieux se livrent à un galop effréné

en chantant une de ces _doumskas_ populaires dont le grand compositeur

russe Glinka n'a pas dédaigné de s'inspirer:

Le vent siffle dans les bois.

Il pleut, mais des chants s'élèvent dans la nuit.

La ronde tourbillonne.

Demain est au jeûne et à la prière;

Aujourd'hui est à la joie.

Vive le carnaval!

On s'explique moins que les Arabes, qui n'ont pas, malgré le Rhamadan,

l'excuse de nos quarante jours d'abstinence, aient éprouvé le

besoin de «faire carnaval», comme on disait au XVIIe siècle. «Qui se

douterait, lisons-nous chez un explorateur, M. Bache, qu'à l'extrémité

du Sahara algérien on dût trouver nos coutumes des jours gras? Il en

est ainsi pourtant. Hommes et femmes se déguisent à l'envi, et cette

mascarade générale, montée sur des chameaux, court pendant sept jours

et sept nuits les rues et les marchés d'Ouargla. Ce n'est point là

une importation française; la coutume existe de temps immémorial.» Nul

doute cependant qu'elle ne disparaisse un jour où l'autre, comme notre

propre carnaval. Les vieilles coutumes s'en vont, et ce n'est pas

d'aujourd'hui qu'on l'observe. La disparition de celle-ci ne nous

inspirera d'ailleurs qu'un regret médiocre; ces folies, souvent

licencieuses, trahissent plus de fatigue que de véritable gaieté.

Sommes-nous trop vieux pour nous y plaire ou n'est-ce point qu'elles

avaient pour condition même les mortifications du «saint temps»,

auxquelles si peu de gens se soumettent encore? Les jours gras

supposent des jours maigres, et qui mange et boit tout son saoul

pendant le Carême ne sent plus la nécessité de se fortifier contre

l'abstinence par une indigestion préalable.

Mardi Gras est mort.

Sa femme en hérite

D'une cuillère à pot

Et d'une vieille marmite.

Chantez haut, chantez bas:

Mardi Gras n'reviendra pas.

_Pâques._

Chez nos amis les Russes, la fête de Pâques pourrait s'appeler aussi

bien la fête du Baiser. Il est d'usage qu'on embrasse ce jour-là,

n'importe où et à quelle heure, la première personne qu'on rencontre.

Le tzar lui-même, en sortant de sa chambre, à minuit sonnant, pour se

rendre à l'église, donne le baiser de paix à la sentinelle qui veille

devant sa porte. Dans les rues, les cochers descendent de leurs sièges

pour accoler le premier passant qui se présente, que ce soit un grand

seigneur ou un simple _moujik_ comme eux. Et la cordiale cérémonie se

renouvelle à l'intérieur des châteaux ou dans ces magnifiques hôtels

qui longent la perspective Newski: à une certaine heure de la journée,

tout le personnel du château ou de l'hôtel, domestiques, serfs de la

glèbe, vieux bergers au casaquin de laine, pénètre dans le grand salon

du logis pour recevoir le baiser des maîtres.

«_Christos voskrest!_ Christ est ressuscité!» disent-ils les uns aux

autres. Mais il ne ressuscite pas le même jour pour tous les hommes, à

cause de la différence des calendriers.

Le concile de Nicée a pourtant déterminé dès 325 l'époque où Pâques

doit être célébré. Trois conditions sont requises: la fête doit venir

après le quatorzième jour de la lune pascale; elle doit coïncider avec

le jour de l'équinoxe ou suivre ce jour, que le concile a fixé sans

modification possible au 21 mars; il faut enfin qu'elle ait lieu

un dimanche. Le comput ecclésiastique a été établi pour régler

officiellement la date annuelle de cette grande fête religieuse. Il

règle du même coup celle du dimanche des Rameaux, qui la précède

de huit jours et qui porte encore dans le peuple le nom de Pâques

fleuries, par allusion aux perches garnies de fleurs qu'on mêlait

jadis aux branches de laurier, d'olivier ou de gui, destinées à être

bénites par l'officiant. Notons en passant que quelques villes de

France, notamment Arcachon, continuent à piquer des roses au milieu

des rameaux. C'est d'un effet charmant.

L'année civile commença pendant longtemps à Pâques. C'est en 1564

seulement qu'un édit de Charles IX recula l'ouverture de l'année au

1er janvier. Elle avait varié jusqu'alors et avait été tantôt fixée

à Noël, tantôt au 1er mai, et enfin à Pâques sous les rois de la

troisième dynastie. L'édit de Charles IX ne laissa pas de rencontrer

certaines résistances. On continua de se souhaiter «la bonne année»

le jour de Pâques. Cet usage était courant jusqu'à la fin du XVIIe

siècle, et, aujourd'hui encore, il s'est conservé dans quelques

cantons du midi de la France.

Peut-être même est-ce à la persistance de cet usage que nous devons

les «oeufs de Pâques», qui sont comme une variante des étrennes et qui

s'offrent, d'ailleurs, avec le même cérémonial.

[Illustration: PÂQUES-FLEURIES À ARCACHON.]

Quelle est leur origine? Je ne sais trop. Les savants ergotent et, à

grand renfort de textes, cherchent à démontrer que l'oeuf est ici un

symbole et qu'il y faut voir l'image en raccourci de la création

du monde. Une explication plus simple nous est donnée par les

légendaires. Aux temps primitifs de l'Église, disent-ils, il était

interdit de manger des oeufs en carême. Les poules persistant à

pondre, force était bien de les laisser faire. Mais, au lieu de

confier les oeufs à la poêle, on les serrait précieusement dans une

réserve et, le vendredi ou le samedi saint, on allait à l'église les

faire bénir: ils figuraient le dimanche suivant au menu familial,

entre le pot-au feu et la tarte montée.

Quoi qu'il en soit de cette explication, il est certain qu'au moyen

âge déjà on échangeait de voisins à voisins des oeufs de Pâques teints

en rouge ou en bleu et que ces petits cadeaux passaient aussi bien

que les nôtres pour entretenir l'amitié. Dans certaines familles, on

allait jusqu'à les dorer. D'autres les faisaient peindre par de vrais

artistes. L'usage s'en maintint bien après le moyen âge, et l'on

montrait il y a peu de temps, parmi les curiosités du musée de

Versailles, deux oeufs de Pâques peints et historiés par Lancret et

Watteau pour Mme Victoire, fille du roi Louis XV, à qui ils furent

offerts.

Combien différents, les oeufs de Pâques d'aujourd'hui! Et, d'abord,

ils n'ont plus des vrais oeufs que l'apparence; ils sont en sucre ou

en chocolat, et beaucoup, par leurs proportions gigantesques, seraient

dignes d'avoir été pondus par cet oiseau Rock des _Mille et une

Nuits_ qui, de ses ailes ouvertes, couvrait tout un pan du ciel[5]. Si

fastueux et si énormes soient-ils, j'ai le mauvais goût de n'admirer

que médiocrement ces tours de force de la pâtisserie moderne et, à

tant faire que de convertir les oeufs en friandises, je n'hésite pas à

leur préférer les simples oeufs à surprise dont le fin gourmet Charles

Monselet copia jadis la recette sur un «viandier» du château royal de

Marly:

[Note 5: On en fait même en ivoire comme celui qu'un riche

négociant de Chicago offrit récemment à sa femme. Il mesurait près

d'un mètre de circonférence et contenait un second oeuf qui, celui-là,

était à musique et jouait automatiquement le _Yankee Doodle_. Cette

merveille bien américaine avait coûté la bagatelle de vingt mille

dollars. Encore était-elle inférieure en magnificence à l'oeuf de

Pâques qu'une grande dame de la cour offrit au tsar Alexandre II;

tout en or massif, il avait un pied de haut; les sept épisodes de la

Passion étaient gravés sur sa coque, et l'intérieur de celle-ci était

occupé par un rubis taillé en forme de coeur et enchâssé de diamants.]

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