Salut à ce berceau! Salut à cette année

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"La petite Bibliothèque"

CHARLES LE GOFFIC

Fêtes et Coutumes populaires

* * * * *

DU MÊME AUTEUR

LIBRAIRIE ARMAND COLIN

MORGANE, roman. In-18, broché 3 fr. 50;

relié toile 4 fr. 50

"La Petite Bibliothèque"

Série B.

_Histoire anecdotique._

* * * * *

Fêtes et Coutumes populaires

Les Fêtes patronales--Le Réveillon--Masques et Travestis--Le joli

Mois de Mai--Les Noces en Bretagne--La Fête des Morts--Les Feux de la

Saint-Jean--Danses et Musiques populaires

PAR

CHARLES LE GOFFIC

* * * * *

25 GRAVURES

* * * * *

Librairie Armand Colin

Rue de Mézières, 5, PARIS

1911

_À MA PETITE HERVINE_

_Introduction._

_Les fêtes et les coutumes populaires!

L'admirable matière, mais si vaste! Une vie ne suffirait pas à la

traiter. Comment donc la faire tenir en quelques pages? Mais on ne

s'est proposé ici que d'effleurer le sujet et l'on a choisi, parmi les

fêtes populaires, les plus connues et les plus anciennes.

Ce ne sont pas toujours les moins curieuses, ni--bien qu'elles n'aient

pour la plupart rien d'officiel--celles que le peuple chôme avec le

moins de plaisir. Il ne les chôme pas toujours dans un esprit très

orthodoxe; il lui arrive même d'avoir complètement oublié le sens

du rite héréditaire auquel il se plie et on l'étonnerait fort en lui

révélant que les boudins de Noël, par exemple, sont un souvenir

du sanglier que les Celtes sacrifiaient, au solstice d'hiver, en

l'honneur de Bélénus, le dieu solaire. La plupart de nos coutumes

populaires sont ainsi de très lointaines survivances; en nous penchant

un peu, nous discernerions sous chacune d'elles toute une cosmogonie

primitive; nous reconnaîtrions le travail profond des vieilles

imaginations aryennes, leur essai d'une explication naturiste de

l'univers.

Et peut-être que la vertu secrète de ces coutumes est là: elles sont

aussi anciennes que la race; elles se sont chargées en route de sens

nouveaux et parfois contradictoires; elles ont emprunté sans compter

aux diverses cultures, celtique, latine, catholique, qui ont fait

l'âme nationale. Mais cette plasticité même, cette souplesse à

s'adapter à nos divers états de civilisation, n'est-elle pas la

meilleure preuve de leur vitalité?

Avant de sourire d'elles, tâchons d'abord de les comprendre. Qui les

aura comprises ne tardera pas à les aimer._

CH. LE G.

_Les Fêtes patronales_.

Chaque corps de métier avait autrefois son patron spécial dont il

célébrait la fête à certains jours de l'année. Le choix de ces patrons

n'avait pas été laissé au hasard. S'il est vrai que quelques corps de

métiers, afin de mieux honorer leur fondateur ou leur chef, se mirent

sous le patronage du bienheureux dont il portait le nom, il est plus

juste de dire que la vie même des bienheureux dont on avait fait choix

avait servi dans la plupart des cas à les désigner aux fidèles.

C'est ce qui explique que saint Hubert, lequel était un grand veneur

d'Aquitaine, soit devenu le patron des chasseurs, et que saint Yves,

qui fut avocat et ne vola jamais ses clients, comme l'affirme le

dicton populaire:

_Sanctus Yvo erat Brito,

Advocatus et non latro,_

soit devenu celui des gens de justice. Sainte Cécile n'avait pas moins

de titres pour devenir la patronne des musiciens. Les actes de cette

bienheureuse, qui mourut vierge et martyre, nous disent qu'elle

«unissait souvent le son des instruments à sa voix pour chanter

les louanges de Dieu». Le ciel s'en mêlait et il arrivait que, pris

d'émulation, des anges, comme dans le tableau de Gérard Seghers,

l'accompagnaient sur la flûte et le psaltérion. Cette céleste musique

lui fit cortège jusqu'à la mort. Dans sa prison, et, plus tard, dans

l'arène où elle avait été jetée aux bêtes fauves, on prétend que ses

bourreaux, émerveillés, entendaient frémir autour d'elle des lyres

invisibles. Peut-on s'étonner après cela que les musiciens l'aient

prise pour patronne?

Sa fête est célébrée chaque année par des cantates et des concerts

orphéoniques où rivalisent les plus renommés des artistes. C'est

que sainte Cécile est restée avec saint Hubert, saint Crépin, sainte

Barbe, saint Éloi, saint Yves et saint Fiacre, la plus populaire des

patronnes de corporations. Encore, pour saint Fiacre, est-il assez

malaisé d'expliquer que les bonnetiers et les jardiniers lui aient

voué un culte si fervent. On dit bien que Fiacre était fils d'un roi

d'Écosse et que c'est d'Écosse que sont venus les premiers ouvrages

de bonneterie faits au tricot. Il y a loin de là pourtant à conclure

qu'il en fabriqua lui-même; et, s'il est vrai aussi que, venu en

France vers l'an 650, il bâtit un hospice près de Meaux, dans un

village qui porte encore son nom, rien ne prouve qu'il s'y soit livré

au jardinage.

Sait-on, d'ailleurs, pourquoi saint Arnould est le patron des

brasseurs, saint Odon le patron des fripiers, saint Roch le patron des

plafonneurs, saint Maurice le patron des teinturiers, saint Paul

le patron des cordiers, saint Antoine le patron des vanniers,

saint Sylvestre le patron des sauniers et saint Jean le patron des

compositeurs typographes? Il ne faut voir là, sans doute, qu'une

marque de la dévotion particulière des premiers fondateurs de la

corporation à ces bienheureux. On ne s'expliquerait pas autrement que

saint Médard, par exemple, lequel fut évêque de Noyon sous Childéric

et, durant les longues années de son épiscopat, posséda le don de

guérir, d'un simple attouchement, ses ouailles qui souffraient

de névralgies, ait été choisi comme patron par les marchands de

parapluies et non par les dentistes.

On s'explique mieux en revanche pourquoi sainte Catherine est devenue

la patronne des vieilles filles. Il paraît qu'autrefois, dans quelques

provinces, quand une jeune fille se mariait, l'usage était de confier

à une de ses amies le soin d'arranger la coiffure nuptiale. Ce service

devait lui porter bonheur et elle ne pouvait manquer de se marier

à son tour dans le courant de l'année. L'expression _coiffer sainte

Catherine_ serait donc une simple ironie. Cette sainte étant morte

célibataire et n'ayant jamais eu besoin qu'on lui rendît pareil

service, _coiffer sainte Catherine_ équivalait, pour une fille mûre,

à un brevet de célibat. Il est vrai d'ajouter qu'à côté de sainte

Catherine les demoiselles désireuses de se marier trouvent dans sainte

Agnès une patronne plus complaisante. La fête de cette sainte tombe

le 21 janvier. Or, si la légende dit vrai, les jeunes filles qui

invoquent la sainte d'un coeur fervent voient en rêve, dans la nuit

du 20 au 21, l'époux que le ciel leur destine. À Rome, la Sainte-Agnès

est célébrée avec un éclat extraordinaire. C'est ce jour-là que

les chanoines de Saint-Jean-de-Latran se réunissent pour porter au

Souverain Pontife deux agneaux blancs dont la laine doit servir à

confectionner le _pallium_ que le pape, en certaines circonstances,

offre aux archevêques et aux évêques dont il veut récompenser les

mérites sacerdotaux. Le _pallium_ se compose d'une bande de laine

blanche, large d'environ deux centimètres et garnie de pendants

terminés par de petites croix noires qui retombent tout autour des

épaules. Innocent III, dans un de ses brefs, nous apprend «que la

laine dont est fait cet ornement est l'emblème de la sévérité; la

couleur blanche celle de la douceur. Le _pallium_ forme un cercle

autour des épaules pour marquer la crainte de Dieu. Les deux bandes

placées en avant et en arrière signifient la vie active et la vie

contemplative qu'un dignitaire de l'Église doit savoir concilier».

On retrouverait difficilement ce haut symbolisme dans les fêtes

populaires qui se célèbrent aujourd'hui encore, sur la terre de

France, en l'honneur des patrons de corps de métiers. Les choses

s'y passent plus simplement. C'est ainsi que, pour la fête de

saint Joseph, qui est le patron des charpentiers, les membres de la

corporation assistent, le matin, à une messe chantée et s'assemblent

ensuite dans un grand banquet, que terminent des chansons et des

rondes. D'autres corporations accrochent à la devanture de leurs

ateliers ou de leur boutiques un rameau de sapin fleuri; quelques-unes

enfin se livrent à des manifestations publiques et parcourent la

ville, précédées de tambours et de fifres et conduites par quelque

compagnon de haute stature qui brandit une canne enrubannée.

Il faut bien reconnaître d'ailleurs que l'intérêt et l'éclat de ces

fêtes ont singulièrement décru depuis la Révolution. À l'époque

où tous les corps de métiers étaient constitués en jurandes et en

maîtrises, la solidarité était bien plus grande entre les maîtres, les

compagnons et les apprentis. La piété était aussi plus vive. Chaque

corporation formait une confrérie qui avait son autel et quelquefois

son église particulière, qu'elle mettait son honneur à décorer

luxueusement. Administrée par un comité de maîtres appelés _syndics_,

_prud'hommes_ ou _garde-métiers_, chacune de ces confréries était

placée sous le vocable d'un saint ou d'un attribut religieux choisi

par elle: ainsi les cordonniers et les savetiers formaient la

_Confrérie Saint-Crépin et Saint-Crépinien_; les maréchaux ferrants,

les taillandiers, les serruriers, les arquebusiers, les couteliers,

les éperonniers, les cloutiers, les fourbisseurs, les selliers et les

bourreliers, la _Confrérie Saint-Éloi_; les menuisiers, les tourneurs,

les charrons, les charpentiers et les sculpteurs, la _Confrérie

Saint-Joseph_ ou _de Sainte-Croix_; les capitaines de navires, les

marins, calfats, voiliers, étaminiers, cordiers, la _Confrérie du

Sacre_.

Nous avons sur ces fêtes que célébraient les confréries en l'honneur

de leurs saints patrons les détails les plus circonstanciés. Pour

prendre un exemple dans l'histoire d'une petite ville qui a gardé à

travers les âges sa physionomie curieuse d'autrefois, nous voyons

par le cartulaire communal de Joseph Daumesnil, ancien maire

et prieur-consul, ce qui se passait à Morlaix lors des fêtes de

corporations. Les tailleurs faisaient chanter une grand'messe à

Notre-Dame-du-Mur. Au moment de l'offertoire, le père abbé de la

confrérie présentait un mouton blanc qui était ensuite conduit à

l'hospice par tous les membres de la confrérie et donné en présent

aux malades. Les bouchers célébraient leur fête les premiers jours

de l'Avent. Après la cérémonie religieuse, on promenait dans les

principales rues un boeuf qu'escortaient tous les membres de la

corporation, bras nus et la hache sur l'épaule. Le cortège s'arrêtait

aux carrefours et sur les places pour y faire le simulacre d'abattre

l'animal; pendant ce temps deux ou trois confrères faisaient la quête

dont le produit était employé dans un festin.

À Limoges, à Dieppe, à Lannion et dans quelques autres villes de

France, certaines de ces fêtes se sont perpétuées jusqu'à nos jours et

les corps de métiers (bouchers, ivoiriers, tailleurs de pierres, etc.)

continuent à chômer l'anniversaire de leurs saints patrons. Saint Luc

est celui des ivoiriers dieppois. À l'occasion de sa fête, qui

échet le 18 octobre, les ivoiriers entendent une messe en musique et

promènent par les rues leur bannière corporative, un beau rectangle

de velours grenat frappé d'ancres aux quatre coins, avec un blason

symbolique au milieu: l'éléphant d'Afrique tout d'or sur champ d'azur.

Et, dans le banquet qui clôture la fête, on chante la _Marseillaise

des ivoiriers_, paroles et musique de M. Bray, ex-ivoirier à Dieppe,

présentement organiste au Tréport:

Dans l'art de buriner l'ivoire,

Dieppe a conquis le premier rang.

Nous voulons conserver sa gloire

À ce vieux rivage normand:

Parfois bien faible est le salaire.

Qu'importe au talent créateur?

De Graillon[1] la vie exemplaire

Guidera toujours le sculpteur.

[Note 1: Célèbre sculpteur ivoirier dieppois.]

_Refrain_:

Et vaillamment nous bravons la misère,

Aussi fiers que des rois,

En travaillant sous la noble bannière

Des ivoiriers dieppois!

[Illustration: FÊTE DE L'AGRICULTURE.]

Il ne faudrait pas remonter très loin pour trouver, à Paris même, des

fêtes patronales et corporatives du plus aimable coloris. Telle la

Saint-Crépin, décrite en 1851 dans _La Liberté de Pensée_ par un

rédacteur qui signait _Pierre Vinçart, ouvrier_.

Que de changements en un demi-siècle! Il apparaît bien, à lire

Vinçart, que ces ouvriers de 1848 étaient des hommes d'un autre âge

dont se gaudiraient nos syndicalistes d'aujourd'hui. Leur socialisme

avait je ne sais quoi de naïf et de cordial. Les «compagnons»

partaient des différents quartiers de Paris le matin du 25 octobre

et se dirigeaient vers Montmartre. Quoique réuni à la capitale,

Montmartre, au point de vue corporatif, formait encore un district

autonome, avec sa _cayenne_ (sorte de siège social), son _père_ et sa

_mère_ des compagnons. La _mère_ et le _père_ de Paris prenaient la

tête du défilé; derrière eux venait la musique, puis «les autorités

municipales», enfin les compagnons eux-mêmes, des fleurs à la

boutonnière et des flots de rubans à leurs cannes. Le cortège ainsi

formé gagnait _pedetentim_ l'église paroissiale de Montmartre et y

pénétrait en grand arroi, après avoir exécuté devant le portail

toutes les cérémonies du «devoir» corporatif, telles qu'évolutions,

hurlements, marches, etc., en un mot la _guillebrette_ entière, qui

était le nom générique donné aux cérémonies du compagnonnage.

«Dans l'église, dit Pierre Vinçart, le pain bénit est surmonté de

l'effigie de saint Crépin; l'ancien évêque de Soissons est habillé en

empereur du Bas-Empire et tient à la main une grande botte à revers.

À la sortie de la messe, les compagnons réitèrent leurs cérémonies

et, se remettant en ordre, ils vont à la barrière des Martyrs, chez le

restaurateur ayant pour enseigne: _Au rendez-vous des Princes_. Ils

y font un splendide repas. Deux femmes seulement sont admises à ce

banquet: ce sont les _mères_ de Paris et de Montmartre qui, pendant

la durée de cette fête, se traitent mutuellement de _soeurs_. De

nombreuses chansons, ayant le compagnonnage pour sujet, sont chantées

à la fin du dîner, où personne autre que des compagnons ne peut

assister.»

L'auteur en vogue dans le peuple, et particulièrement chez les

cordonniers, était alors Savinien Lapointe, lui-même cordonnier et que

la muse visitait à ses heures. Rendons cette justice à Lapointe que,

si ses vers sont pleins d'une ardente flamme démocratique, il n'y fait

jamais appel qu'aux plus nobles sentiments. Le prolétariat répétait à

l'envi ses fameuses strophes sur _le Travail_ et c'était elles qu'on

chantait de préférence au banquet de la Saint-Crépin.

L'indépendance, amis, du travail est la fille;

Or, qui ne fait rien rampe ou mendie ou se vend;

À nos rameaux, ce n'est qu'une affreuse chenille

Qui roule sous les pieds au premier coup de vent.

Soyons justes, pour être en paix avec notre âme.

Soyons forts: l'homme fort est généreux toujours,

Et nos membres hâlés que le travail réclame,

Travailleurs, sèmeront pour de prochains beaux jours...

Au banquet de 1851, ce même Savinien Lapointe était assis à la droite

de la _mère_ de Montmartre. Les compagnons lui avaient décerné cet

honneur, quoique Savinien, un peu grisé par le succès, n'eût pas imité

la sagesse de Reboul et de Jasmin, autres poètes ouvriers. Tandis que

Reboul demeurait boulanger et Jasmin perruquier, l'auteur d'_Une voix

d'en bas_ et des _Échos de la rue_ avait déserté l'empeigne et

le tranchet. C'était un «rouge», un «pur», comme on disait en ce

temps-là. Candidat à l'Assemblée nationale, il n'avait échoué que de

quelques voix. Sa réputation, chez les cordonniers, n'était balancée

que par celle de Martin et du père André. Martin, lui aussi, était

chansonnier et cordonnier tout ensemble; mais ses chansons étaient

en argot; il avait un «talent d'observation» très remarquable,

qu'il gâtait un peu, suivant Vinçart, par la crudité voulue de ses

expressions. Quant au père André, il était simplement cordonnier, et,

en cette qualité, il ne fabriquait même que des chaussures d'hommes;

ce qui lui avait valu sa réputation, c'était l'extraordinaire rapidité

avec laquelle il les fabriquait. Il avait fait une fois le pari

d'exécuter en un jour un trajet de douze lieues, en s'arrêtant à

chaque lieue pour y fabriquer une paire de chaussons. Et non seulement

il gagna son pari, mais il figura le soir même dans un théâtre de

société, où il jouait un rôle de vaudeville.

Il n'y avait pas de bonnes fêtes corporatives sans Martin et le père

André. Respectueux de l'antique proverbe:

Aux saints Crépin et Crépinien

Un bon cordonnier ne fait rien,

ils chômaient, ce jour-là, avec toute la corporation, se rendaient

avec elle à Montmartre et y banquetaient à la place d'honneur.

Et c'étaient eux encore qui, le soir, à Valentino ou à la salle

Montesquieu, ouvraient le bal avec les _mères_ des compagnons.

Dès cet époque pourtant on pouvait noter la tendance fâcheuse de

quelques ouvriers à s'abstenir des réjouissances compagnonniques. On

appelait «neutres» ces indépendants. Ils ne paraissaient point à la

fête patronale et préféraient la célébrer à trois ou quatre dans les

petits cabarets des environs de Paris. La partie de piquet remplaçait

pour eux les splendeurs de Valentino ou du _Rendez-vous des Princes_.

Peu à peu le nombre des «neutres» augmenta. Au socialisme enfantin

des premiers jours avait succédé chez les ouvriers une conception

plus scientifique et, il faut bien le dire, moins généreuse aussi des

intérêts et de l'avenir du prolétariat: le syndicalisme n'était pas

né encore, mais déjà on ne se satisfaisait plus des anciennes

corporations. Celles-ci, du reste, tendaient à réduire au strict

minimum la partie religieuse de leurs solennités: ce qui avait été

l'élément essentiel de la fête n'en était plus que l'accessoire. On

finit, dans certains corps de métier, par oublier jusqu'au nom du

saint qu'on chômait.

[Illustration: LE PARDON DES CHEVAUX EN BRETAGNE.]

Cette sécularisation progressive d'une institution toute religieuse

à l'origine ne laisse pas d'inspirer d'assez vifs regrets aux amis

du pittoresque. Les fêtes patronales avaient eu leur âge d'or sous la

féodalité. C'était le temps où, pour parler comme le bon Raoul Glaber,

la France semblait toute fleurie d'une robe blanche de miracles. La

multiplicité des saints intercesseurs qui imploraient pour elle auprès

de Dieu déconcerte les efforts des plus laborieux hagiographes: ils

sont trop! Mais, à ces époques de foi ardente, nul ne s'étonnait

que les bienheureux du ciel condescendissent à se faire les

commissionnaires des fidèles, et non seulement à soulager les maux

de leurs clients, mais encore à épouser leurs intérêts domestiques et

commerciaux. Chaque saint possédait sa spécialité, son _arouez_, comme

on dit en Bretagne: saint Éloi, par exemple, était couramment invoqué

pour les chevaux; à Kerfourn, à Louargat, à Guiscriff, etc., les

fermiers bretons lui font encore visite chaque année, montés sur leurs

bêtes auxquelles ils coupent un paquet de crins qu'ils offrent au

bienheureux, le produit de la vente de ces paquets de crins servant

à enrichir la mense paroissiale. Saint Cornéli exerçait et exerce

toujours à Carnac le même patronage sur les animaux à cornes; saint

Hervé défendait ses ouailles contre les loups; saint Didier contre

les taupes; saint Tugen contre les chiens hydrophobes. En Béarn, saint

Plouradou empêchait les enfants de pleurer et saint Séquaire donnait

le bon vent qui fait sécher le linge. À Montmartre même, en plein

Paris, les ménages mal assortis avaient recours sans scrupule à

l'intervention de saint Raboni, lequel, comme son nom l'indique,

_rabonissait_ les époux acariâtres. Et, sans doute, quelques-uns de

ces saints régionaux ou locaux seraient malaisés à découvrir dans la

liturgie régulière. «Les noms de beaucoup d'iceux, comme dit le P.

Albert le Grand, bien qu'écrits au livre de Vie, ne se trouvent dans

nos martyrologes et calendriers.» Ils n'en sont pas moins l'objet de

la faveur populaire. Ce furent, en leur temps, des personnages pleins

d'ascétisme et de piété. À peine si quatre ou cinq pourraient faire

naître quelques doutes sur l'authenticité des mérites qui leur

ont valu la canonisation spontanée des fidèles. Telle cette sainte

Adresse, dont un hameau de Normandie porte le nom. Une légende un peu

irrévérencieuse ne voudrait-elle pas que, des marins en danger s'étant

mis à invoquer tous les saints du Paradis au lieu de faire tête à la

bourrasque, le patron de la barque tomba sur eux à coups de garcette

et, les forçant à se lever:

«Aux manoeuvres, mauvais chiens! leur cria-t-il. Et, s'il faut à toute

force que vous invoquiez une protection céleste, recourez à sainte

Adresse: il n'y a qu'elle qui vous puisse sauver!»

Et, sainte ou non, Adresse les sauva si bien, en effet, que, de retour

chez eux, ils lui bâtirent une chapelle et donnèrent son nom à leur

hameau...

[Illustration: LA SAINT-CHARLEMAGNE.]

Un autre saint peu canonique, mais cependant plus authentique

qu'Adresse, fut Charlemagne, empereur à la barbe fleurie, promu par

privilège spécial patron des collégiens qui, de temps immémorial,

célébraient sa fête le 28 janvier. Ce jour-là, en souvenir de

l'auguste intérêt qu'il témoignait aux écoliers travailleurs, un

banquet réunissait dans les lycées de Paris, sous la surveillance de

leurs maîtres, les élèves qui s'étaient le plus distingués au cours de

l'année précédente. Un doigt de champagne, au dessert, permettait de

toaster à la mémoire du grand empereur... Mais un ministre vint

qui, pour «raisons budgétaires»--ô économie de bouts de

chandelles!--supprima en 1895 le banquet traditionnel et, du même

coup, la Saint-Charlemagne[2].

[Note 2: Ce qu'a défait un ministre, un ministre peut le refaire:

la Saint-Charlemagne a été rétablie.]

C'était une des dernières fêtes «corporatives» de la grand'ville.

Il ne lui reste plus en ce genre que la Sainte-Catherine et la

Sainte-Cécile,--la Sainte-Catherine qui, chaque 25 novembre, met

en rumeur le quartier de l'Opéra, patrie d'élection des petites

«midinettes», lesquelles la célèbrent de la plus simple et de la plus

charmante façon du monde en se promenant bras dessus, bras dessous,

coiffées de bonnets en papier, le long de la rue de la Paix; la

Sainte-Cécile, dont la fête, plus aristocratique, est l'occasion de

magnifiques solennités artistiques dans toutes les églises de Paris.

Sainte Cécile jouit d'un enviable privilège: ce ne sont pas seulement

de grands peintres comme Gérard Seghers, Raphaël, le Dominiquin, Carlo

Dolce, qui se sont inspirés de sa vie dans des tableaux célèbres;

Santeuil, Dryden et, plus récemment, M. Maurice Bouchor, lui ont

tressé de beaux vers. Quant aux musiciens, il n'en est point un qui

ne lui ait dédié quelque cantate ou quelque symphonie. Cette unanimité

des artistes et des poètes est bien significative et donne une

physionomie à part, dans la hiérarchie des bienheureux, à l'exquise

martyre chrétienne qui ne marchait dans la vie qu'accompagnée de lyres

invisibles et dont la mort même eut je ne sais quoi de mélodieux.

_Le Jour de l'An._

Encore un an de plus qui s'efface et retombe

Dans ce gouffre sans fond qu'on nomme le passé!

Encore un pas que fait le siècle vers sa tombe,

Sur la route où déjà six mille ans ont passé!

Qui donc pousse en avant ce cortège d'années?

Qui les emporte ainsi? Pauvres filles du temps!

Elles s'en vont soudain comme des fleurs fanées

Et, mourant en hiver, ne vivent qu'un printemps!

Mais, si vous les couchez dans leur cercueil immense,

Vous en créez aussi de nouvelles, Seigneur;

Lorsque l'une est passée, une autre recommence;

L'une meurt aujourd'hui, demain naîtra sa soeur.

Salut à ce berceau! Salut à cette année

Qui se lève à son tour sur l'éternel chemin,

Et, vierge encore de mal, et d'espoir couronnée,

Escorte en souriant les pas du genre humain!

L'auteur de ces jolis vers, Émile Trolliet, a raison: il y a toujours

un peu de mélancolie, sans doute, dans nos adieux à l'année qui s'en

va; mais les regards ont tôt fait de se tourner vers celle qui vient

et qui, aux plis mystérieux de sa robe, nous apporte peut-être le

bonheur et, en tout cas, nous en réserve l'illusion. La pauvre âme

humaine vit de rêves sous toutes les latitudes. Sans compter que pour

quelques-uns,--les concierges, les facteurs et les petits enfants par

exemple,--ces rêves deviennent au jour de l'an de très appréciables

réalités. Sous quelque forme qu'elles se présentent, bonbons ou pièces

d'or, les étrennes sont toujours pour eux les bienvenues. Peut-être,

cependant, y a-t-il un peu moins d'enthousiasme chez ceux qui les

offrent que chez ceux qui les reçoivent.

L'usage des étrennes nous vient des Romains (les premiers qui aient

sacrifié à la déesse _Strenna_), et il est général. Un autre usage,

non moins constant, est celui des cartes de visite qu'on envoie au

premier de l'An, agrémentées de quelques mots de politesse ou vierges

de toute mention, aux personnes avec qui l'on a eu commerce d'amitié

ou d'affaires pendant l'année. C'est encore un usage qui nous vient de

l'étranger, non plus de Rome, il est vrai, mais de l'Extrême-Orient.

Les Célestiaux se servaient de cartes de visite bien avant nous;

seulement, chez eux, les cartes étaient de grandes feuilles de papier

de riz, dont la dimension augmentait ou baissait suivant l'importance

du destinataire et au milieu desquelles, avec des encres de plusieurs

nuances, on écrivait les nom, prénoms et qualités de l'envoyeur. Il

paraît que, quand la carte était à l'adresse d'un mandarin de 1re

classe, elle avait la dimension d'un de nos devants de cheminée!

À en croire M. Élie Frébault, la distribution des cartes de visite, à

Stuttgard, dans le Wurtemberg, est le prétexte d'une scène piquante.

Pendant l'après-midi du premier de l'An, sur une place publique, se

tient une sorte de foire ou de bourse aux cartes de visite. Tous les

domestiques de bonne maison et tous les commissionnaires de la ville

s'y donnent rendez-vous, et là, grimpé sur un banc ou sur une table,

un héraut improvisé fait la criée des adresses. À chaque nom proclamé,

une nuée de cartes tombe dans un panier disposé à cet effet, et le

représentant de la personne à laquelle ces cartes sont destinées peut

en quelques minutes emporter son plein contingent. Chacun agit de

même, et, au bout de peu d'instants, des centaines, des milliers de

cartes sont parvenues à leur destination, sans que personne se soit

fatigué les jambes.

Remarquons, d'ailleurs, que l'usage des cartes de visite est apparu

assez tard chez nous. Jusqu'au XVIIe siècle, les visites se rendaient

toujours en personne. On peut noter cependant, comme un acheminement

vers les cartes, l'usage dont nous parle Lemierre dans son poème des

_Fastes_ et qui était courant vers le milieu du grand siècle. À cette

époque, des industriels avaient monté diverses agences, qui, contre

la modique somme de deux sols, mettaient à votre disposition un

gentilhomme en sévère tenue noire, lequel, l'épée au côté, se

chargeait d'aller présenter vos compliments à domicile ou d'inscrire

votre nom à la porte du destinataire. Mais un temps vint où le

gentilhomme lui-même fut remplacé par la carte de visite. Cela se

passa sous Louis XIV (dans les dernières années du règne), comme

l'atteste ce sonnet-logogriphe du bon La Monnoye:

Souvent, quoique léger, je lasse qui me porte;

Un mot de ma façon vaut un ample discours;

J'ai sous Louis-le-Grand commencé d'avoir cours,

Mince, long, plat, étroit, d'une étoffe peu forte.

Les doigts les moins savants me traitent de la sorte;

Sous mille noms divers, je parais tous les jours;

Aux valets étonnés je suis d'un grand secours;

Le Louvre ne voit pas ma figure à sa porte.

Une grossière main vient la plupart du temps

Me prendre de la main des plus honnêtes gens.

Civil, officieux, je suis né pour la ville.

Dans le plus dur hiver, j'ai le dos toujours nu,

Et, quoique fort commode, à peine m'a-t-on vu

Qu'aussitôt négligé je deviens inutile.

Inutile, le mot est dur, mais il est la justesse même. Est-ce l'abus

qu'on faisait des cartes de visite qui décida les conventionnels à

supprimer le premier de l'An? Ou fut-ce la vanité des voeux qu'on y

déposait? Toujours est-il qu'abolie en décembre 1791, la coutume du

Jour de l'An ne fut rétablie que six ans après, en 1797. Nos pères

conscrits, qui ne barguignaient pas avec les délinquants, avaient

décrété la peine de mort contre quiconque ferait des visites, même

de simples souhaits de jour de l'An. Le cabinet noir fonctionnait, ce

jour-là, pour toutes les correspondances sans distinction. On ouvrait

les lettres à la poste pour voir si elles ne contenaient pas des

compliments.

Et pourquoi cette levée de boucliers contre la plus innocente des

coutumes? Le _Moniteur_ va nous le dire. Il y avait séance à la

Convention. Un député, nommé La Bletterie, escalada tout à coup la

tribune.

«Citoyens, s'écria-t-il, assez d'hypocrisie! Tout le monde sait que

le Jour de l'An est un jour de fausses démonstrations, de frivoles

cliquetis de joues, de fatigantes et avilissantes courbettes...»

Il continua longtemps sur ce ton. Le lendemain, renchérissant sur

ces déclarations ampoulées, le sapeur Audoin, rédacteur du _Journal

Universel_, répondit cette phrase mémorable:

«Le Jour de l'An est supprimé: c'est fort bien. Qu'aucun citoyen,

ce jour-là, ne s'avise de baiser la main d'une femme, parce qu'en se

courbant il perdrait l'attitude mâle et fière que doit avoir tout bon

patriote!»

Le sapeur Audoin prêchait d'exemple. Cet homme, disent ses

contemporains, était une vraie barre de fer. Il voulait que tous les

bons patriotes fussent comme lui; il ne les imaginait que verticaux et

rectilignes. Mais enfin le sapeur Audoin et son compère La Bletterie

n'obtinrent sur la tradition qu'une victoire éphémère. Ni le

calendrier républicain ni les fêtes instituées par la Convention

pour symboliser l'ère nouvelle ne réussirent à prévaloir contre des

habitudes plusieurs fois séculaires. Les institutions révolutionnaires

tombèrent avec les temps héroïques qui les avaient enfantées. Le

premier de l'An fut rétabli. Il dure encore. Les pouvoirs officiels

lui ont donné leur consécration. Le Président de la République reçoit,

ce jour-là, dans les salons de l'Élysée, l'hommage respectueux du

corps diplomatique, des ministres et des grands corps de l'État.

Quant à la foule des simples citoyens, elle se charge de démontrer

par l'exubérance de sa joie à quel point le député La Bletterie était

ignorant des mystères du coeur humain.

Le premier de l'An sans doute n'a que l'importance que nous lui

attribuons. Il y a belle lurette que les philosophes nous ont appris

que le temps et l'espace ne sont que des catégories de l'entendement.

C'est notre imagination seule qui attache aux divisions chronologiques

une signification faste ou néfaste. N'empêche qu'en tous pays, même

chez les Japonais, dont l'année officielle ne commence pourtant que

le 8 février, le premier jour de l'année est le prétexte de grandes

réjouissances.

«Dès la veille, raconte un voyageur, M. Melcy, toutes les maisons

japonaises sont nettoyées et même exorcisées; c'est-à-dire qu'à

l'heure de minuit le chef de famille, revêtu de ses plus riches

habits, doit parcourir tous ses appartements, tenant, de la main

gauche, une petite table de laque sur laquelle est posée une boîte de

fèves rôties. Il y puise par poignées, pour en jeter un peu çà et là

dans chaque pièce, en répétant: «Sortez, démons! Entrez, richesses!»

Peu après, il s'élève dans la cour de chaque demeure une flamme

très vive qui part du sol et dure à peine quelques minutes. C'est

un faisceau de bûchettes de bois aspergées d'eau bénite et qui doit,

selon la direction que prend la flamme, présager aux assistants la

bonne ou la mauvaise fortune pour l'année qui s'ouvre. On n'oublie

pas non plus, en cette nuit mémorable, de parer l'autel domestique

des dieux du bonheur. Un coin de la pièce est réservé à cet usage dans

chaque habitation bourgeoise. L'autel est fait d'un léger échafaudage

de bois de cèdre recouvert d'un tapis rouge. Il sert de piédestal à

deux idoles en bois qu'accompagnent deux lampes allumées. En avant

d'elles sont posés trois guéridons minuscules en laque chargés des

prémices de l'année: l'un de deux pains de riz, l'autre de deux

langoustes ou poissons aux nageoires ornées de papier d'argent, et

le troisième de deux flacons de saki enveloppés également de papier

argenté. Le tout est complété par deux grands chandeliers de bronze,

surmontés d'énormes bougies qui brûlent en l'honneur des dieux. Dans

toutes les cuisines, les mitrons ont pétri, mis au four et surveillé

la cuisson des innombrables gâteaux de riz qui doivent être donnés en

étrennes aux ouvriers et aux domestiques. Dans tous les ménages, on

a pilé, en de grands mortiers, la quantité de riz représentant la

provision de farine qui doit alimenter la famille jusqu'au mois

d'octobre. Tout le monde enfin a fait ses différents préparatifs

pour pouvoir le lendemain se livrer à la gaîté, aux rires et aux

divertissements de toutes sortes qui vont, dans certains quartiers,

présenter l'aspect de véritables bacchanales.»

[Illustration: LE JOUR DE L'AN, AU JAPON: LES ÉTRENNES.]

Voulez-vous maintenant, en opposition avec le réjouissant spectacle

de cette joie populaire, connaître un premier de l'An gourmé, solennel

et, si je puis dire, caporalisé? Oyez cette description empruntée à un

rédacteur du _Gaulois_:

«A Berlin, le 31 décembre, dans les brasseries ouvertes jusqu'au

matin, un peu avant minuit les lumières s'éteignent. Partout vibre le

grincement saccadé des rideaux de fer qui se ferment. Là où manque

un rideau de fer, on applique en hâte des planches pour garantir les

glaces. Voici qu'un rythme lourd annonce l'arrivée de la police. Par

les brigades renforcées de pelotons d'agents à cheval, les carrefours

sont occupés militairement. Passages interdits aux voitures! Grandes

artères, même celle de la _Friedrichstrasse_, expurgées de tout

piéton! Çà et là, les lieutenants de police, qui ont remplacé leur

grande casquette bleue par le casque à pointe, donnent d'une voix

hachée des ordres pour balayer tout. Mais, peu à peu, les rangs des

agents s'entr'ouvrent. La foule se glisse et se répand dans l'ombre.

Tout à coup, rauque, forcenée, monstrueuse, s'élève cette clameur:

_Prosit Neujahr!_ «Que la nouvelle année soit bonne!» De la rue et des

maisons, les cris aigus des femmes, les piaulements des enfants, se

mêlent aux vociférations des hommes. Bonne année, soit! mais qui vous

arrive en vous déchirant les oreilles.»

Combien différent notre premier de l'An parisien, surtout le premier

de l'An tel qu'on le célèbre encore dans nos vieilles provinces

françaises! Voici venir, devançant Noël, les petits quêteurs

d'étrennes. Au soir tombant, la veille du 1er janvier, dans les

villages d'Alsace, ils s'arrêtent devant chaque porte pour chanter une

complainte qui commence ainsi:

Nous souhaitons tous à Madame

L'or d'une couronne d'amour,

Et, pour l'an prochain, jour pour jour,

Le jeune héritier qu'on réclame.

À Monsieur, qui déjà sourit,

Nous souhaitons meilleure chère, etc., etc.

En Poitou et en Saintonge, la complainte se chante sur l'air de

l'_Aguilé_, plus spécial cependant au jour des Rois[3]:

[Note 3: Voir sur le sens du mot _aguilé_ le chapitre _Noëls de

France_.]

Messieurs et Mesdames de cette maison,

Ouvrez-nous la porte, nous vous saluerons.

Notre _guillaneu_ nous vous demandons...

Guiettez dans la nappe, guiettez tout au long.

Donnez-nous la miche et gardez l'grison:

Notre _guillaneu_ nous vous demandons.

* * * * *

_Arribas! Son arribas!_ (Arrivés, nous sommes arrivés!) crient les

étrenneurs du Limousin devant chaque maison où ils frappent, et ils

continuent dans leur patois, que M. d'Aigueperse traduit ainsi:

«Le _guillaneu_ nous faut donner, gentil maître; le guillaneu

donnez-le-nous.» Le _guillaneu_ limousin consiste en pommes, poires,

châtaignes, noix, noisettes et menus sous. Une fois pourvus,

les étrenneurs font mille voeux pour leur hôte sans oublier ses

serviteurs, la ménagère qui blute la farine, le porcher qui garnit le

charnier de lard, etc., etc.

À Saint-Malo, les étrenneurs remplacent la sérénade par une aubade, la

tournée crépusculaire par une tournée matinale. Il faut voir, dès la

fine pointe du jour, les petits gamins de la vieille cité bretonne se

former en bandes pour courir la ville, cogner aux portes et souhaiter

la bonne année! Chaque souhait leur vaut un petit sou. Au premier

marmot qui se présente, les jeunes filles demandent:

«Comment se nomme-t'_il_?»

_Il_, c'est le fiancé rêvé dont on espère la venue. Le gamin cite

un nom de baptême au hasard, et les jeunes Malouines n'ont plus qu'à

chercher, parmi les jeunes gens qu'elles connaissent, celui qui porte

le prénom désigné.

D'autres croyances, d'autres superstitions, si l'on veut, mais si

gracieuses, si émouvantes quelquefois, mériteraient encore d'être

tirées de l'oubli où elles sombrent peu à peu. Il en est aussi dont

le sens s'est perdu en chemin et qui nous paraissent à cette heure

passablement singulières. C'est ainsi qu'en Champagne et en Bourgogne,

on croit que l'année sera bonne si la première personne qu'on

rencontre le matin du jour de l'An est un homme, mauvaise si c'est une

femme. Et voilà qui n'est guère flatteur pour le «beau sexe»!

Au Havre, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, il y a toujours

grande affluence du public devant le portail de l'église Notre-Dame.

La tradition locale prétend qu'il suffit de s'agenouiller sous la

statue de la Vierge et de lui demander trois grâces à minuit tintant

pour que l'une d'elles soit exaucée. Les gamins, comme on peut croire,

ne manquent pas dans l'assistance et, au moment où l'heure sonne, on

les entend crier irrespectueusement à tue-tête:

«L'aura! L'aura pas!»

D'autres traditions, répandues un peu partout, veulent qu'au premier

de l'An, à votre lever, si vous avez eu la chance de briser sans le

vouloir ou tout au moins de fêler un verre dans lequel on n'a pas

encore bu, ce soit pour vous le pronostic d'une année heureuse. En

déjeunant, si un choc involontaire répand votre boisson sur la nappe,

cette libation fortuite vous promet encore une année de prospérité.

Il faut aussi avoir soin, ce jour-là, de ne rien laisser sortir de sa

maison, ni provisions, ni cadeaux, avant d'avoir reçu quelque chose

d'un voisin. Néanmoins, si ce voisin est une voisine, il reste quelque

doute sur l'efficacité de la bonne chance.

«Qu'y ét-y qu'elle me veut donc, c'telle-là? Y étot ben la pouène

qu'elle veune la première?» disent les paysans.

On prétend enfin que le matin du jour de l'An, si vous réussissez à

glisser votre aumône dans la sébile ou le chapeau d'un pauvre avant

qu'il vous ait demandé la charité, il n'y aura pour vous, durant

l'année qui s'ouvre, que joie, santé, richesse, satisfactions

matérielles et morales de toute sorte.

Et donc voilà mes lecteurs prévenus. Je leur ai donné, d'après les

vieux fatuaires du pays de France, les recettes les plus efficaces

pour acheter à peu de frais une année pleine de bonheur. Recettes

S. G. D. G., bien entendu. La première condition pour qu'elles

réussissent, c'est d'avoir la foi. Qu'ils tâchent de l'acquérir,

s'ils ne l'ont déjà. «La croyance dans le bonheur à venir, a dit un

philosophe, c'est plus que la moitié du bonheur présent.»

_Les Rois._

Tout au commencement du siècle, un savant astronome de l'Observatoire

d'Édimbourg, le docteur Andersen, découvrit dans le ciel une nouvelle

étoile qu'on n'avait point signalée encore, qui se mit à grossir peu à

peu jusqu'aux proportions d'une constellation de la deuxième grandeur,

puis s'enfonça dans les espaces et s'y évanouit insensiblement. Le

professeur Anderson pensait n'avoir affaire qu'à un vulgaire satellite

de Persée.

«Erreur! s'écria le professeur Tuttle, de Newhaven. J'ai observé aussi

celle que vous nommez une Perséïde et que vous prétendez n'être jamais

apparue aux hommes. Erreur, six fois erreur! Vous dis-je. Mes calculs

m'ont permis de retrouver dans l'éphémère visiteuse une vieille

connaissance de nos pères, l'étoile même qui guida vers Bethléem les

mages de la Chaldée, qui reparut en 316, en 633, en 950, en 1267, et

que Tycho-Brahé, pour la dernière fois, observa en 1584. L'intervalle

requis pour la réapparition périodique de l'étoile est de 317

ans. Ajoutez 317 à 1584, vous obtiendrez 1901. Ce qu'il fallait

démontrer...»

Qui avait raison, du professeur Tuttle ou du professeur Anderson?

Et, tout de même, si ç'avait été M. Tuttle! S'il était vrai que nos

regards, après vingt siècles écoulés, eussent pu contempler cette

douce annonciatrice des temps nouveaux! Comme nous l'eussions

avidement cherchée dans le ciel, pieusement saluée entre toutes ses

soeurs! Mais M. Tuttle ne nous a communiqué sa découverte qu'après

coup et quand l'étoile des mages s'était évanouie. Légende ou vérité,

nous ne saurons jamais ce qu'il en fallait penser exactement...

C'est en commémoration de cette apparition de l'étoile aux rois mages,

Balthazar, Melchior et Gaspard, et de la visite qui s'ensuivit aux

lieux solennisés par la naissance de Jésus, que l'Église a institué la

fête de l'Épiphanie, ainsi nommée des deux mots grecs: _épi_ (sur) et

_phanéiä_ (révélation). Dans le langage courant on l'appelle la

Fête des Rois, et vous savez de quelle aimable cérémonie elle est le

prétexte aujourd'hui encore. À table, au dernier service, on apporte

une énorme galette dont les morceaux sont répartis à la ronde entre

les convives de tout âge. Celui qui trouve la fève dans sa part est

proclamé roi, et, pour célébrer cette royauté éphémère, l'assistance

se lève en criant: _Le Roi boit!..._

On a dit de la galette épiphanique qu'elle défiait tous les

changements de régimes et les pires bouleversements sociaux. C'est

ainsi qu'en 93 les pâtissiers de la Révolution ne se laissèrent pas

embarrasser par la chute de la royauté: en guise de galette des rois,

ils fabriquèrent seulement des galettes de la Liberté. De nos

jours même, où les vieilles traditions s'abolissent, les galettes

épiphaniques font encore l'objet d'un commerce lucratif. Mais les

pâtissiers n'en ont plus le monopole; les boulangers en fabriquent

également, qu'ils offrent en étrennes à leurs clients de l'année. Il

n'y a qu'une petite modification à la classique galette de jadis, et

c'est que la fève y est remplacée par une poupée de porcelaine. Je ne

sais pas si nous avons beaucoup gagné au change, mais je sais qu'il

est des mâchoires à qui cette substitution n'a pas laissé de causer

certaines disgrâces imprévues. Un boulanger, à qui je faisais part

de mes scrupules, me disait qu'on s'y était décidé pour éviter toute

espèce de fraude: il paraît qu'au temps de la fève certains convives

peu délicats préféraient avaler sans rien dire ce gros légume

indigeste et se dérober aux charges d'une royauté dispendieuse.

[Illustration: LE CORTÈGE DES ROIS MAGES. Fresque de Bennozo Gazzoli

(1420-1498) dans la chapelle du palais Riccardi, à Florence.]

Si telle est la raison véritable du changement, je me demande de quoi

se mêlent les pâtissiers et boulangers. C'est prendre bien souci de

nos intérêts que de substituer, sans que personne l'ait réclamé, à

l'innocente fève de jadis un «petit baigneur» qui craque sous la dent

quelquefois, mais quelquefois aussi disparaît sans dire gare dans

notre intestin menacé par lui d'une fâcheuse appendicite.

Les campagnes, sur ce point, sont restées autrement fidèles à l'usage.

Je vous contais plus haut l'odyssée de ces petits mendiants chanteurs

de Noël qui s'en vont par les routes, en Bretagne, chantant l'_Aguilé_

aux portes des métairies. L'Épiphanie a aussi sa chanson spéciale.

Mais on ne la chante plus guère, à ma connaissance, que dans l'Orne,

la Seine-Inférieure et les Ardennes: c'est la chanson des _Evangueus_.

Donnez, donnez la part à Dieu:

Nous vous dirons les _Evangueus_,

Les _Evangueus_ de Notre-Seigneur.

Je l'ai vu vif, je l'ai vu meurt (mort),

Dessus la croix, ce roi fidèle,

Qui nous éclaire à trois chandelles...

Les _Evangueus_, c'est-à-dire les Évangiles (primitivement

_evangeles_),--souvenir du temps où les quêteurs de la part à Dieu

étaient de pauvres récollets qui, en échange de l'aumône reçue,

s'asseyaient à la mense hospitalière du donateur et y récitaient

ce chef-d'oeuvre de poésie narrative qu'on appelle les Évangiles

apocryphes...

Bien entendu, la chanson des _Evangueus_ a le même objet que

l'_Aguilé_: savoir d'apitoyer les hôtes de la maison, d'obtenir d'eux

quelque menu cadeau, oranges, châtaignes, pâtisserie à bon marché.

L'aumône se fait sur le pas de la porte: il n'y a que dans les

Ardennes où les chanteurs d'_Evangueus_, fidèles à de mystérieuses

observances, pénètrent à l'intérieur des maisons, prennent une braise

dans le foyer et la jettent à terre «pour purifier le sol».

[Illustration: LE JOUR DES ROIS: LA PART DES PAUVRES.]

M. H. du Plessac a raconté quelque part qu'au XIIIe siècle, la veille

de l'Épiphanie, «les chanoines de chaque chapitre élisaient l'un

d'eux, auquel ils déféraient le titre de roi». Revêtu de sa plus riche

dalmatique, l'élu, le lendemain, une palme pour sceptre, prenait

place dans la cathédrale sous un dais de drap d'or. Trois chanoines

sortaient alors de la sacristie, le front ceint de couronnes. L'un

était habillé de blanc, l'autre de rouge, le troisième de noir. Un

diacre, précédant les trois «mages», portait au bout d'une perche cinq

chandelles allumées qui figuraient l'étoile miraculeuse...

Mais voici dans le même genre quelque chose de plus touchant, et

qui nous est rapporté par l'auteur de la _Vie de Louis III, duc de

Bourbon_:

«Le saint jour de l'Épiphanie, en souvenir de la visite rendue à la

crèche par les bergers et les mages, ce prince élisait pour roi un

enfantelet de huit ans, le plus pauvre qui se trouvait dans la ville.

Il le faisait revêtir d'un habit royal et servir en cérémonie par ses

propres serviteurs. Le lendemain, l'enfant mangeait encore à la table

du prince; puis le maître d'hôtel faisait une collecte en sa faveur

auprès des convives. Le duc Louis donnait de sa poche quarante livres,

les chevaliers de son entourage un franc chacun, et les écuyers

un demi-franc: on recueillait ainsi environ cent livres que l'on

remettait au père et à la mère du petit roi «pour que leur enfant fût

élevé aux écoles».

Les princes et les chapitres de chanoines n'élisent plus de rois;

mais la coutume des «chandelles des Rois» est demeurée, au moins en

Normandie, où les épiciers les débitent à la jeunesse par _creuillées_

ou grappes de douze. Bien curieuse, par parenthèses, la destination de

ces chandelles épiphaniques, bariolées comme au XVIIe siècle, et que,

dans les petits ménages d'ouvriers et de boutiquiers, les enfants font

légèrement égoutter sur une assiette plate, puis qu'ils disposent

en couronne dans leur suif et qu'ils campent enfin sur la table aux

regards ébahis de la maisonnée!

«Cela ne vaut pas la clarté d'un lustre électrique, dit M. Noury.

N'importe! On tire aussi bien la fève chez les humbles que chez les

riches, et le «bezot» de la famille prend autant de plaisir à se

glisser à quatre pattes sous la table pour répondre au _Phoebe Domine,

pour qui?_ et répartir ainsi, au hasard de ses affections candides,

chaque morceau de la galette des Rois, sans oublier la «part à Dieu»

réservée à l'indigent qui heurtera le premier aux volets...»

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