_Extrait du_ Moniteur universel _du 5 avril 1832, sur les troubles et
les meurtres survenus dans Paris à l'occasion du choléra_.
En rendant compte de l'agitation qu'on avait cherché à répandre dans
le public, sous prétexte de prétendues tentatives d'empoisonnement qui
auraient eu lieu depuis deux jours chez les débitants de vin, nous
devions penser que les habitants de Paris, avertis que la sollicitude du
gouvernement était éveillée sur ce point, s'en rapporteraient à son
zèle pour rechercher la source et les auteurs de ces alarmes, ou pour
découvrir, s'il y avait lieu, les artisans de pareils crimes.
Cependant des inquiétudes nouvelles ont été propagées, et à la faveur de
soupçons aussi légers que cruels, des violences ont été commises sur des
hommes paisibles; et des groupes exaspérés ont osé donner la mort à
des citoyens inoffensifs, désignés aux fureurs populaires par le nom
_d'empoisonneur_ appliqué au hasard.
Le gouvernement a dû prendre les mesures les plus actives, d'abord pour
prévenir d'odieux attentats du même genre, ensuite pour éclaircir tous
les faits à l'aide desquels on chercherait à égarer les esprits d'une
manière si funeste.
Des chimistes expérimentés ont été chargés d'analyser des vins de
toutes qualités recueillis chez un grand nombre de débitants, chez
cent cinquante environ; pas une trace de poison n'a été reconnue. Dans
quelques qualités de vins inférieures, ils ont signalé seulement la
présence d'une petite quantité de cidre.
Des fioles, du pain, des dragées, de la viande saisis et signalés comme
empoisonnés, ont été soumis également à l'analyse; ils ont été reconnus
purs de toute substance vénéneuse.
Des personnes arrêtées sur la clameur publique ont été attentivement
visitées, interrogées. Il n'est résulté de toutes les recherches que la
preuve de leur parfaite innocence.
Ainsi, toutes les vérifications les plus scrupuleuses n'ont abouti qu'à
démontrer, de la manière la plus évidente, la fausseté, l'absurdité des
bruits répandus.
Et cependant, c'est sur la foi de ces alarmes vagues que des citoyens
ont été insultés, frappés, meurtris ou tués.
Hier, un employé a été dépouillé dans la rue Saint-Denis et assassiné.
C'était un homme digne de l'estime de tous ceux qui le connaissaient.
Ce malin, un médecin se rendant par la rue Lafayette à la barrière
du Combat, pour y faire, conjointement avec un vétérinaire d'Alfort,
l'autopsie d'un chien, a été assailli par un attroupement, et n'a dû son
salut, ainsi qu'un autre individu, inspecteur de la salubrité, qu'à son
refuge dans la caserne la plus proche.
Le 4, à cinq heures, les attroupements poursuivaient du nom
d'_empoisonneur,_ sur la place de Grève, un homme qui s'est réfugié
à l'Hôtel-de-Ville, d'où l'on voulait l'arracher de vive force. Deux
individus ont été saisis par quelques furieux, et jetés, dit-on, dans la
rivière par-dessus le pont d'Arcole. La force armée est accourue; les
attroupements ont été dissipés, et de nouveaux désordres évités. Un
homme était menacé par un groupe, parce qu'il portait une bouteille à la
main: c'était du vinaigre. Un commissaire de police arrive et boit une
partie de la bouteille pour rassurer la foule, qui se rend à cette
démonstration.
Le préfet de police a publié une proclamation qui éclairera le public.
«Que les chefs de famille, que les chefs d'atelier, que tous les bons
citoyens secondent les efforts de l'autorité, et les esprits, si
perfidement égarés, seront ramenés à des idées plus saines. Quant
aux agitateurs qui se feraient de ces alarmes vaines un prétexte
de désordre, les lois veillent et le gouvernement saura les faire
respecter.
Ce soir, la tranquillité est parfaitement rétablie. Nous ne saurions
trop répéter qu'au moment où nous écrivons, il n'existe pas, après les
plus actives recherches, un seul fait qui donne la moindre apparence de
vérité aux bruits d'empoisonnement. Que l'on se rassure donc, et qu'on
se mette en garde surtout contre ces mensonges qui produisent des
résultats si funestes.
Cette avidité à se repaître des bruits les plus mensongers, cette
cruauté sanguinaire qui se signale par la violence et par les
assassinats, sont indignes de la nation française! Des ordres sont
donnés pour atteindre les auteurs ou les provocateurs des crimes commis:
le premier devoir du gouvernement est de protéger l'existence des
citoyens; espérons que de nouveaux attentats ou que de nouvelles
tentatives ne rendront pas nécessaires les mesures que cette protection
provoquerait. S'il en était autrement, les citoyens éclairés, les bons
citoyens, souvent avertis de ne pas ravir à l'action de la justice les
vrais coupables qui se perdent dans la foule, comprendraient que leur
devoir est de ne pas grossir, par un sentiment de vaine curiosité, des
attroupements qui ont été souillés par le crime.