XIII

_De la charité et de sa place dans la vie des femmes, par madame Eliza

Guizot_[32].

[Note 32: Écrit en 1828.]

On entend souvent les femmes se plaindre des étroites limites où leur

vie est renfermée; elles la comparent à l'existence si vaste et si

variée des hommes; elles accusent les lois de la société et presque

celles de la Providence, qui les vouent à l'inaction et à l'obscurité.

De quelles classes de la société partent ces plaintes, ces reproches?

Est-ce de celles où les femmes ont le plus à souffrir, où la brutalité

d'un mari met quelquefois leurs jours en péril, où son inconduite expose

à la plus affreuse misère de pauvres enfants qui ne savent que pleurer,

où sa perte plonge dans un complet dénûment sa famille entière? Non; les

femmes qui ont à porter un tel fardeau ne déplorent point avec amertume

la condition de leur sexe; leur esprit n'a pas assez d'oisive liberté

pour se sentir à l'étroit dans la sphère que lui assigne la volonté de

Dieu; et lorsqu'elles peuvent réfléchir un moment sur leur destinée,

c'est du repos et non du mouvement qu'elles invoquent.

Nous seules, heureuses du siècle, nous seules élevons ces réclamations

contre la condition des femmes telle que la font les lois divines et

humaines. Et cependant en quel temps, en quel lieu cette condition

a-t-elle jamais été ce qu'elle est de nos jours, et en France? Où le

père a-t-il eu plus d'affection, le frère plus de tendres égards, le

mari plus de confiance, le fils plus de doux respect, la société tout

entière plus de soin et de protection?

Regretterions-nous cette époque encore près de nous où la vie domestique

obtenait si peu d'honneur et de place, où les visites, la conversation,

les intérêts et les plaisirs de société remplissaient les journées, où

les hommes et les femmes abandonnaient, pour des relations frivoles,

mobiles, coupables, ces liens puissants et purs qui sont d'institution

divine, et procurent seuls un long et un vrai bonheur?

J'en ai la confiance: parmi les femmes mêmes que ne satisfait pas

aujourd'hui leur situation, la plupart ne voudraient pas l'échanger

contre cette vie tout extérieure et mondaine qui avait pour l'âme si peu

de vraies joies et tant de périls. Ce n'est pas, à coup sûr, pour les

dépenser ainsi en plaisirs vaniteux, en affections sans règle et sans

dignité, que Dieu leur a si libéralement départi le don de plaire et la

puissance d'aimer.

Il faut pourtant en convenir: ce mouvement, cet empire de salon accordé

aux femmes dans le dernier siècle, était précieux à beaucoup d'entre

elles, moins pour satisfaire de mauvaises passions que pour animer une

vie qui leur semble à la fois trop courte et trop lente. L'ennui, ce

fléau de ceux qui n'en connaissent pas d'autre, l'ennui est le mal réel

dont se plaignent les femmes nées dans les classes aisées de la société

et pour qui tout est facile: c'est à l'ennui qu'il faut attribuer ce

malaise, ce mécontentement douloureux dont elles sont atteintes. En

veut-on une preuve évidente? Jamais ce mal et les plaintes qui le

révèlent n'éclatent aussi vivement que dans ces temps à la fois oisifs

et animés, où le mouvement des événements ne répond pas à celui des

intelligences, où c'est en soi-même, et non dans le monde extérieur,

qu'il faut chercher l'aliment d'une énergie morale d'autant plus pénible

aux femmes qu'elles ont moins d'occasions de l'employer et moins de

ressources pour s'en distraire. Que la société au contraire se trouve

fortement agitée, que les plus grands intérêts soient chaque jour mis

en question et toutes les existences en péril, dans ces moments où

l'activité, l'intelligence, la force du corps même sont si précieuses,

on n'entend point les femmes regretter d'avoir été, sous tous ces

rapports, moins bien traitées que les hommes: confiantes en leurs

protecteurs naturels, elles ne demandent plus pourquoi il faut qu'elles

en aient besoin; et dans ces jours où toutes les puissances de leur âme

arrivent au plus haut degré d'exaltation, lorsqu'elles sentent tout ce

qu'il leur est donné d'être, elles ne songent plus à s'étonner de n'être

pas davantage.

Comment croire cependant que les temps de trouble, de bouleversement

social, soient pour les femmes des temps de faveur, de bien-être moral,

et l'ordre habituel un état pesant et triste qui les condamne à se

débattre en vain contre de nobles et légitimes besoins de l'âme?

Descendons au fond de nos coeurs; soyons sincères: cet ennui si lourd,

si amer, n'est-il pas un tort encore plus qu'un malheur? S'il y a

certains emplois de nos facultés que nous refusent notre faible nature

et les lois de la société, avons-nous exploité tous ceux qui nous sont

permis? Si beaucoup de portes sont fermées à notre activité, avons-nous

frappé à toutes celles qui peuvent s'ouvrir? Parce que Dieu nous a

dispensées de la nécessité matérielle du travail, ne nous sommes-nous

pas affranchies du devoir moral de l'occupation? Parce que nous ne

sommes point appelées à jouer un rôle dans les affaires de notre

pays, ne nous sommes-nous point regardées quittes envers lui de toute

responsabilité? C'est souvent l'erreur des femmes du monde de croire

qu'elles ont rempli leur mission sur la terre lorsqu'elles ont accompli

leurs devoirs de famille: certes, c'est bien là pour elles la grande

affaire de la vie; et l'épouse, la mère qui se voit obligée de s'y

consacrer entièrement, accomplit bien toute sa tâche: ni Dieu ni les

hommes ne lui en demanderont davantage. Mais dans les classes aisées de

la société, la femme qui a le plus à coeur ces chers et saints devoirs

se repose cependant, sur des mains étrangères, de mille soins qui

absorberaient un temps qu'elle peut mieux employer. Combien ne lui

reste-t-il pas d'heures libres après qu'elle s'est acquittée de tout ce

qu'elle doit à son mari, à ses enfants, à son ménage? Ce sont là les

heures dont le vide est un poids si lourd, et que je viens réclamer au

nom du devoir comme dans l'intérêt du bien-être de l'âme.

Bien des femmes, je le sais, se contentent de les perdre, et se flattent

d'en éluder ainsi le fardeau. L'expérience ne tarde pas à dissiper leur

illusion; l'ennui ne cède point à une activité vaine, à un mouvement

sans but et sans résultat. D'ailleurs, il ne nous a pas été donné pour

le perdre, ce temps, _le prix de l'éternité;_ nous l'avons reçu pour

le remplir de notre perfectionnement moral et du bien que nous pouvons

faire sur la terre: si nous le prodiguons dans l'unique vue de nous en

débarrasser, où le retrouverons-nous au moment du besoin, lorsque la

vie se fermera pour nous, lorsque notre mémoire prête a s'éteindre se

reportera avec inquiétude sur les années écoulées? La violence des

passions et la fragilité de la nature humaine atténueront peut-être,

devant le souverain juge, beaucoup de fautes et d'erreurs graves; mais

une existence frivolement oisive, le mépris ignorant et futile des dons

reçus de Dieu et des obligations qui en découlent, une indifférence

égoïste pour les intérêts du prochain.... où serait la justification?

où serait seulement l'excuse? Le monde lui-même, dans sa légèreté et sa

paresse, blâme une vie toute inutile, et retire sa considération à qui

n'emploie pas un peu sérieusement son temps et ses facultés.

Il est une façon plus dangereuse, car elle est plus noble, sinon de

perdre son temps, au moins de ne pas l'employer suivant l'intention de

la Providence; c'est de se livrer entièrement aux plaisirs de l'esprit,

aux occupations intellectuelles recherchées uniquement pour elles-mêmes,

sans application ni utilité pour autrui: tentation bien séduisante pour

les âmes élevées, car elle les nourrit d'émotions généreuses et de

hautes pensées, mais qui leur sera comptée pour bien peu au jour de la

rétribution. Le développement de nos facultés, considéré comme moyen,

est un devoir; pris comme but, c'est une belle mais fâcheuse illusion.

Sans doute le goût de l'étude, le plaisir de la méditation intérieure,

de la contemplation pieuse, ne sauraient être taxés de frivolité ni de

lâcheté; ce sont des besoins, des instincts sublimes, gages de notre

glorieuse origine et de notre glorieuse destinée, mais qui ne sauraient

absorber toute notre vie et auxquels ne se borne pas notre mission sur

la terre. Peut-être y a-t-il quelques âmes destinées par une vocation

spéciale à concevoir et à conserver dans leur pensée solitaire les plus

hautes comme les plus mystérieuses vérités, à qui il n'a été commandé

que d'être tout ce qu'il leur est donné d'être, et de développer en

elles-mêmes des facultés et des vertus difficiles à acquérir dans le

commerce des hommes. Quoique sans action visible et immédiate, de tels

êtres exercent quelquefois une grande influence sur les destinées de

l'humanité; ils frappent les imaginations, ils donnent des exemples; qui

pourrait dire que leur carrière a été oisive, leur passage sur la

terre inutile? Mais tels ne sont point la vocation générale, le devoir

habituel; chacun sent dans sa conscience la loi qui lui prescrit

d'employer ce qu'il a reçu; Dieu, qui a semé partout, a droit de

recueillir partout. Quelle sera donc notre excuse, à nous dont la

Providence a rendu la vie facile, si nous nous contentons de jouir de

ses bienfaits sans penser aux devoirs qui leur correspondent?

Est-ce pour que nos jours se passent mollement que Dieu nous a accordé

les douceurs de l'aisance? Est-ce pour les faire servir à notre vanité

ou à nos fantaisies qu'il a attaché quelques privilèges de considération

et d'influence à certaines positions sociales? Est-ce pour qu'il reste

sans fruit en nos mains qu'il nous a prodigué le loisir dont, pour

beaucoup de nos semblables, il semble avoir été si avare? N'a-t-il voulu

que nous fournir de quoi satisfaire notre intelligence et peut-être

notre orgueil, lorsqu'il nous a entourées de toutes les facilités de

l'éducation, de tous les secours des lumières d'autrui? Cela ne se peut

supposer, à moins de supposer aussi que nous vivons uniquement pour

_ce monde qui passe_ et pour nous-mêmes, que notre destinée est

essentiellement égoïste et fugitive. Mais si nous portons plus loin

et plus haut nos regards, si nous nous considérons ici-bas comme les

ouvriers de Dieu, si pour nous le temps n'est qu'un moyen et la vie

le chemin de l'éternité, tout ce qui a lieu dans le présent doit se

rapporter alors à ce qui nous attend dans l'avenir; nous n'avons rien

reçu dans la vue de si courts instants, de si étroits intérêts; tous les

dons de Dieu, même les plus frivoles en apparence, nous ont été

accordés dans l'intention du salut, du salut de nos semblables comme de

nous-mêmes, et il nous en sera demandé compte un jour.

Quel moyen avons-nous donc d'employer, selon le voeu de la sagesse

divine, nos loisirs, nos ressources, nos facultés?

Il en est un qui, dans son immense étendue, suffit, et bien au delà, à

toutes ces conditions, l'exercice de la charité; non de cette charité

bornée, superficielle, qui se contente de donner des aliments et des

vêtements aux malheureux que le sort jette devant ses pas, mais de cette

charité prévoyante, élevée, qui va au-devant de toutes les infortunes,

s'adresse à tous les besoins, aux misères de l'âme comme à celles de la

vie, et ne _nourrit pas seulement de pain_ ceux qu'elle prend sous sa

protection.

Le moment est opportun, car jamais l'action de cette grande, de cette

vraie charité n'a été à la fois plus nécessaire et plus facile. Malgré

ses torts, malgré sa faiblesse morale, le siècle dernier a eu un mérite

nouveau, immense; il a aimé les hommes, tous les hommes. La justice

envers tous, la sympathie pour tous, le désir de la dignité et du

bonheur de tous, l'humanité, pour tout dire en un mot et en prenant

ce mot dans son acception la plus étendue, c'est là l'idée sainte et

puissante qui, au milieu de tant de folies et de maux, a déjà valu, et

vaudra encore à nos sociétés modernes tant et de si beaux progrès. Elle

a été étrangement interprétée, défigurée, travestie, obscurcie;

immorale et odieuse sous le nom _d'égalité,_ ridicule sous celui de

_philanthropie_. Elle a résisté à tout, survécu à tout; après toutes

les épreuves, malgré toutes les réactions et tous les mécomptes, elle a

toujours reparu et repris son empire; l'esprit d'humanité, le respect et

le soin de l'homme dans toutes les conditions et sous toutes les faces

de sa destinée, c'est là vraiment l'esprit du siècle, l'esprit nouveau

et fécond qui anime le monde et présidera à son avenir.

Que la charité s'empresse donc: son temps est venu; c'est à elle que

l'esprit d'humanité prépare de la besogne; c'est pour elle qu'on

travaille en recherchant incessamment toutes les souffrances, toutes les

misères de la société humaine, en les mettant en lumière, en propageant

avec tant d'ardeur ce besoin d'amélioration, cette soif du bien-être qui

caractérisent notre époque. Longtemps les riches, les puissants, les

heureux de la terre ont pu en quelque sorte ignorer les pauvres, les

faibles; il n'en est plus rien aujourd'hui; de toutes parts les faibles,

les pauvres sont mis en avant, se mettent en avant eux-mêmes; de toutes

parts on réclame pour eux, on leur fait de magnifiques promesses.

J'espère qu'elles ne seront pas toutes corruptrices et trompeuses;

j'espère que l'amélioration, déjà si grande, du sort des pauvres et des

faibles ira se développant, et qu'on apprendra à concilier, avec le

progrès du bien-être, celui de la moralité. Mais je suis bien sûre

qu'ici comme ailleurs les hommes promettront beaucoup plus qu'ils

ne pourront tenir. Je suis bien sûre qu'on mettra au jour plus

de souffrances qu'on n'en saura soulager, qu'on excitera plus de

prétentions de bonheur qu'on n'en pourra satisfaire; et lorsque la

science et les institutions politiques auront atteint leurs limites, à

quelle puissance s'adressera-t-on pour accomplir ce qu'on n'aura pas

fait, sinon à la charité? Qui, sinon la charité, entreprendra de guérir,

d'adoucir du moins tant de misères qu'on aura révélées pour les laisser

retomber ensuite sur elles-mêmes?

A vous, ô mon Dieu! je le sais, à vous seul il appartient de verser sur

les plaies de tant d'hommes le baume véritable, le baume de la foi et

de l'espérance en vous, et en vous seul. Mais vous permettez, vous

commandez à la charité de consacrer ses efforts à cette oeuvre; et

jamais, j'ose le dire, au milieu des perspectives si brillantes qu'on

ouvre maintenant devant tous les yeux, jamais son zèle n'aura été plus

indispensable, jamais elle n'aura eu plus à faire que de notre temps.

Jamais aussi, il en faut convenir, plus de facilités n'ont été offertes

et plus de succès assurés à ses efforts. Ardente et infatigable, la

charité avait jadis à lutter contre beaucoup d'obstacles, et n'agissait

souvent qu'au hasard, à l'aveugle, sans bien connaître les faits avec

lesquels elle avait à traiter, ni le vrai résultat de ses travaux; aussi

a-t-elle pu être quelquefois accusée de manquer son but et de propager

les maux qu'elle voulait guérir. Aujourd'hui on s'empresse de toutes

parts à la seconder et à l'éclairer; non-seulement elle peut compter sur

le concours des lois, de l'administration publique; mais des clartés

nouvelles et chaque jour plus vives se répandent sur la route. Les

hommes les plus puissants, les plus distingués, s'appliquent à

recueillir pour elle tous les renseignements dont elle a besoin, à

résoudre pour elle tous les problèmes qu'elle rencontre. L'amélioration

de la condition humaine, le soulagement des misères humaines devient une

science dont les limites et les moyens d'action sont étudiés, expliqués

avec soin, et qui préviendra désormais, souvent du moins, un résultat

profondément triste, les mécomptes des bonnes oeuvres, un mal nouveau

sortant d'une pensée pieuse et bienfaisante.

Et en même temps que la charité, élevée ainsi au rang d'une science,

attire à son service les plus grands esprits, elle acquiert dans la

société d'innombrables agents. Une puissance qui satisfait à la fois aux

deux conditions imposées à toute oeuvre humaine, l'unité d'intention et

la division du travail, l'esprit d'association pénètre chaque jour plus

avant dans l'exercice de la charité. L'esprit d'association ne s'effraye

point des hautes théories et ne dédaigne pas d'intimes coopérateurs;

semblable à ces machines merveilleuses où la main d'un enfant fait

mouvoir les ressorts les plus compliqués, il admet la faiblesse,

l'inexpérience, l'ignorance même à accomplir les desseins de la science,

à réaliser les inspirations du génie, et il assure ainsi aux plus

grandes entreprises des moyens d'exécution, aux plus obscurs efforts une

grande efficacité.

Plus de prétexte donc, plus d'excuse: aujourd'hui quiconque a un peu de

temps à donner peut faire beaucoup de bien. Les femmes ont du temps;

elles ont aussi ce qui importe encore plus au succès de la charité;

elles ont de l'affection, de la sympathie, une imagination facile

à émouvoir, des larmes promptes à couler, des paroles tendres et

pénétrantes, tout ce qui fait que des créatures humaines se comprennent,

s'acceptent réciproquement, s'aiment presque, bien qu'elles ne se voient

qu'en passant. A ce prix seulement, la charité fait réellement le bien

qu'elle promet, et encore un bien qu'elle ne songe pas à promettre. On

l'oublie trop de nos jours; l'esprit de science et de règlement nous

dominent; fiers de notre habileté méthodique, de notre civilisation

régulière, nous penchons à croire que tout peut se calculer,

s'administrer, et qu'avec des tableaux imprimés, des commissaires et des

distributions, tout le bien qu'il y a à faire sera fait. On ne

soulage pas les hommes si aisément et avec si peu; la science et

l'administration y servent, mais n'y suffisent point. Il faut à la

charité plus que de l'intelligence, plus que de l'activité bien

ordonnée; il lui faut une âme, une âme sensible, qui s'inquiète de tout

autre chose que du soulagement matériel, qui s'applique à rendre le

bienfait doux en même temps qu'utile, et provoque à chaque instant,

entre le bienfaiteur et le malheureux, cet attendrissement mutuel, seul

gage de l'efficacité morale de leurs relations. C'est là ce que les

femmes surtout peuvent porter dans l'exercice de la charité; c'est par

là qu'elles seules peut-être peuvent lui rendre cet attrait, cette vie

que la sécheresse scientifique et administrative de notre siècle court

risque de lui faire perdre. Ce n'est pas seulement du loisir de temps,

c'est aussi du loisir d'imagination, du loisir de coeur, que les femmes

ont à offrir à ceux qui souffrent; leur destinée, même heureuse,

n'épuise point en ce genre les facultés de leur nature; hors d'état

d'apporter à leur pays un tribut de forces et de lumières, elles ont

à répandre des trésors infinis d'affection, de sympathie; et placées

au-dessous des hommes pour la prévoyance et la raison, elles s'élèvent,

par la puissance d'aimer, jusqu'à l'Être qui récompense la foi, qui

accomplit l'espérance, mais qui réserve à la seule charité le privilége

d'être éternelle comme lui.

Ma conviction est profonde; je voudrais la faire partager à d'autres

femmes; je voudrais qu'elles vissent dans la charité une partie de leur

mission en ce monde, et je suis sûre qu'elles y trouveraient aussi un

remède au mal dont elles se plaignent, le vide du temps et de l'âme.

Mais ce double bien n'est possible qu'à une condition, à la condition de

contenir, de resserrer dans une sphère prochaine et bornée l'ambition

et le travail de la charité. Là où il y a tant à faire, beaucoup de

personnes hésitent à commencer; il ne faut pas hésiter: d'autres

voudraient tout faire; il ne faut entreprendre que peu. Je viens de

lire l'ouvrage du docteur Chalmers, _Civic and Christian Oeconomy_; il

démontre avec une clarté admirable la folie de vouloir toujours agir

en grand, et de dédaigner les petites oeuvres, bien plus sûres, seules

sûres. Sans parler du danger moral qui s'attache à des projets si

brillants que l'on se sait déjà gré de les avoir conçus, et que, de leur

flatteur aspect, on descend avec peine à la charité pratique et à ses

humbles fatigues, n'est-il pas évident que personne, aucune femme

surtout, ne dispose d'assez de temps, d'assez de moyens de tout genre

pour suffire à une tâche étendue ou très-variée, et que des bienfaits

qui, portés sur un seul point, y seraient efficaces, perdent, en se

divisant, presque toute leur vertu? Aussi, je le dis avec une ferme

confiance, appuyée de l'autorité de Chalmers: c'est un impérieux

devoir que de limiter, de régler sévèrement sa compassion. Il est

très-douloureux, je le sais, de voir près de soi le malheur, de n'en

être séparé que par une ligne imaginaire, et d'avoir cependant les mains

liées à son égard; le coeur se révolte à ce spectacle, et l'on s'accuse

soi-même d'injustice: mais si cette modestie, cette retenue dans les

espérances et les oeuvres de la charité sont les conditions d'un

véritable succès, si l'activité et la fortune, qui suffisent au

soulagement de quelques familles voisines de notre demeure, ne peuvent

manquer, en se répandant dans la vaste enceinte d'une grande ville,

de s'y engloutir comme la goutte d'eau dans l'Océan, et de s'épuiser

inaperçues même des misères qui les auront absorbées, n'est-ce pas un

bien mauvais calcul à faire, dans l'intérêt même des pauvres, que de

s'abandonner toujours et partout à l'émotion que cause leur vue? Il n'y

a personne, si sévère que soient envers eux ses théories, qui résiste

toujours à leurs prières, qui puisse entendre, sans céder à l'instant

même, ces mots: _J'ai faim_. Eh bien! je le demande: si l'on réunissait,

à la fin de l'année, tout ce qui se donne de la sorte dans Paris, et

qu'on l'employât avec ordre et intelligence, n'en résulterait-il pas

infiniment plus de bien? Et cependant, pour agir ainsi, combien de

fois ne faudrait-il pas que la bienfaisance fit taire la charité? On

a beaucoup disputé sur ces deux mots; les partis se les sont même

appropriés et en ont fait des bannières; il serait aisé, ce me semble,

de les leur enlever en les rendant à leur sens naturel et vrai. Les

expressions _bienfaisance_ et _charité_ ne désignent point, si je ne

m'abuse, les mêmes dispositions, les mêmes actes; la bienfaisance ne

me paraît pas plus la charité des philosophes que la charité n'est la

bienfaisance des dévots; la bienfaisance me semble la science de

la charité, la lumière de son feu, la raison de son sentiment. La

bienfaisance et la charité ne sont ni semblables ni opposées; elles

existent à part, mais elles se donnent la main; les sévères exigences,

les sages combinaisons de la bienfaisance ne sont point étrangères à

l'âme chrétienne de Chalmers lorsqu'il s'occupe du sort actuel des

pauvres, surtout en vue de leur salut éternel. Elles n'ont point manqué

au coeur du philanthrope Howard, ces émotions de la charité qui donnent,

aux actions imposées par le devoir, le charme et la récompense de

l'affection. Laissons donc les choses à leur place, les mots en paix, et

tâchons, à l'exemple de ces illustres amis des hommes, d'unir toujours

les vues de la raison aux mouvements du coeur, la science à l'amour, la

bienfaisance à la charité.

Et qu'on ne croie pas que, pour y réussir, on ait besoin d'un effort

toujours également pénible, et que nous devions éternellement nous

condamner à voir, sinon d'un oeil sec, au moins d'un regard oisif,

toutes les misères que nous ne travaillerions pas à soulager, des

misères plus affreuses peut-être que celles que nous soulagerions. Plus

on donne, plus on donnera, a-t-on dit souvent; on ne l'a pas encore dit

autant que cela est vrai; mais c'est surtout lorsque la charité se règle

qu'elle devient féconde. Répandez des bienfaits sans discernement, ils

auront trop peu de résultats pour vous encourager beaucoup vous-même et

pour exciter vivement le zèle d'autrui: essayez au contraire de vous

charger, soit d'un genre spécial de malheur, soit d'un espace limité;

que bientôt l'on voie, par vos soins, cette plaie de l'humanité

soulagée, l'aspect de ce lieu changé; qu'on mesure aisément ce qu'ont

obtenu la force et la patience d'une personne, d'une association; et

bientôt d'autres associations, d'autres personnes se viendront placer à

côté de vous, empressées d'exploiter le terrain que vous n'aurez pu vous

approprier, de subvenir aux nécessités que vous aurez été contraint de

négliger. Fiez-vous à l'esprit, de justice inhérent au coeur de l'homme,

et qui ne pourra soutenir, à côté de misères complètement secourues, la

vue de misères complètement délaissées. Ce que d'autres ont fait pour

cette infortune, il faut le faire pour celle-ci aussi douloureuse à

supporter, aussi facile à soulager: voilà une rue voisine qui doit à

tel de ses habitants tel ou tel avantage; celle que j'habite a le

même besoin, a droit au même bienfait; et de proche en proche, les

améliorations se propageront avec les vertus, et _l'Esprit renouvellera

la face de la terre_.

Nous avons vu naguère combien il importe de se partager ainsi le travail

et de faire le sien sans empiéter sur celui d'autrui. Le malheur et

l'héroïsme des Grecs avaient profondément touché les coeurs; partout

éclatait le désir de venir à leur aide. Le comité grec ordonna des

quêtes: des femmes s'en chargèrent; elles se mirent à l'oeuvre avec ce

zèle et cette irrégularité, cette précipitation confiante qui leur sont

naturels. Qu'en arriva-t-il? A certaines personnes on demanda six

fois; à d'autres on ne demanda point; quelques rues furent visitées à

plusieurs reprises, d'autres furent entièrement négligées; des plaintes

s'élevèrent de toutes parts; l'humeur, excitée par ces instances

répétées ou ces oublis désobligeants, refroidissait et choquait; la

quête ne rapportait point ce qu'on s'en était promis: que fit-on? on

régla les aspirations des dames quêteuses; on leur assigna le lieu

précis où elles devaient essayer leurs prières; chacune dut accomplir

toute sa tâche et nulle ne dut la dépasser. L'effet de cette régularité,

de cet ensemble dans les démarches se fit bientôt sentir: et un peu

d'ordre imposé au plus noble élan aura conservé, pour le jour du

triomphe et du repos, quelques fils de la Grèce, aura sauvé de la mort,

et peut-être de pis, leurs femmes et leurs enfants.

Cette division du travail, cette modestie dans les desseins sont

absolument nécessaires pour que chaque personne charitable connaisse

bien ce qu'elle a à faire et puisse s'en acquitter. On épargne ainsi

beaucoup de temps en évitant toute incertitude, en prévenant tout

double emploi, et surtout en permettant à chacun de choisir la part

d'occupation qui convient le mieux à ses goûts, à sa position, à ses

habitudes. Quiconque agit isolé est obligé d'accomplir en entier une

certaine oeuvre, ou d'y renoncer tout à fait. Dans les associations, au

contraire, et surtout dans celles qui n'embrassent pas de trop vastes

projets, quelque peu que l'on fasse, on avance le succès général; on ne

met point à soi seul la roue en mouvement, et cependant on contribue à

presser sa marche. Vous trouveriez difficilement peut-être dix personnes

qui pussent donner à l'intérêt du prochain un jour entier par semaine;

demandez seulement une heure, et des milliers se présenteront; bien

plus de temps sera employé au service des malheureux, et aucun devoir

particulier n'en souffrira.

Un autre motif encore plus important, car il est plus élevé, nous

prescrit de ne pas trop étendre la sphère de nos bienfaits. Tous les

besoins de l'homme ne se rapportent pas à sa vie matérielle; il en est

de plus nobles, de plus délicats, et par cela même, comme le remarque

le docteur Chalmers, ils sont moins clairement aperçus, moins vivement

sentis de ceux qui les éprouvent; au rebours des besoins physiques qui,

moins ils sont satisfaits, plus ils sont impérieux, les besoins de notre

nature morale s'éteignent par la privation. Cet homme pleure pour avoir

du pain, c'est qu'il n'a pas mangé de la journée; celui-ci n'aspire pas

même à sortir de sa brutalité, de son apathie; il n'a pourtant pas été

_rassasié de la justice_, mais il n'en a _ni faim ni soif_. Si donc nous

pouvons nous fier à l'impulsion de la nature qui porte les malheureux à

venir entretenir de leur souffrance ceux qui peuvent quelque chose

pour la soulager, si nous pouvons sans grand péril ni tort bien grave

attendre que les pauvres nous avertissent de leurs misères corporelles,

il n'en est pas ainsi de leurs misères intellectuelles; n'espérons pas

les apprendre d'eux; ils les ignorent encore plus que nous, ou, s'ils

les connaissent, ils ne s'en inquiètent pas. Gardons-nous donc de nous

contenter, pour cette plaie sociale, des méthodes et des remèdes qui

suffisent aux autres. A quoi seraient bons les hôpitaux où les malades

ne voudraient pas aller? Que serviront des écoles, des prédications,

si les personnes pour qui elles sont instituées passent chaque jour et

n'entrent jamais? Le _festin était préparé_, dit l'Évangile, _mais ceux

qui y étaient invités_ ne s'y présentèrent pas. Nous contenterons-nous

comme ce maître de maison de remplir la salle au hasard et

abandonnerons-nous à leurs vaines excuses ceux pour qui nous l'avions

disposée? Non, forçons-les d'entrer, mais comme force la charité;

allons les chercher; montrons-leur le trésor caché qu'ils dédaignent;

enseignons-leur à en connaître toute la valeur; prions, pressons,

agissons par voie d'invasion, comme le dit ingénieusement Chalmers;

pénétrons dans l'intérieur des familles; apprenons à cette mère, obligée

par son travail de se séparer tout le jour de ses enfants, qu'il y a des

lieux d'asile où ils passeraient innocemment leur temps à l'abri de la

contagion des mauvaises habitudes et dressés à en contracter de bonnes.

Donnons l'Évangile à ce vieillard privé de mouvement, et dont les jours

s'écoulent dans un engourdissement stupide. Envoyons à l'école ce petit

garçon qui use sa force en querelles et son intelligence en mensonges.

Trouvons un bon apprentissage à cette jeune fille qui erre dans les rues

pour vendre des gâteaux ou des fleurs, et expose à tous leurs scandales

un front qui sait encore rougir; engageons ce chef de famille à

consacrer à d'utiles délassements le temps qu'il consumait au cabaret;

parlons-lui de ses devoirs, de ses vrais intérêts, de sa femme, de

ses enfants, de leur avenir; faisons appel à ces sentiments simples,

honnêtes, qui sont toujours à la portée du coeur de l'homme parce qu'ils

tiennent aux relations les plus puissantes comme les plus naturelles; et

peut-être l'ordre rentrera dans cette maison, les liens domestiques se

resserreront, la misère sera moins grande; et une famille sera rendue à

la paix, à la vertu, et par conséquent au Dieu qui se glorifie dans le

bien et se _souvient du fils de l'homme._

Certes, si nous avions à nous féliciter d'un tel résultat,

n'eussions-nous fait que cela dans notre vie, nous devrions remercier

la bonté divine de nous avoir choisis pour une si belle tâche, et nous

pourrions nous écrier avec saint Paul: _J'ai accompli ma course, j'ai

combattu le bon combat; j'attends la récompense que Dieu prépare à ses

élus_.

Les difficultés sont grandes, je le sais; il y aura beaucoup de

démarches désagréables, de peines perdues, et ce qui est pis peut-être,

beaucoup d'espérances trompées. Quand on entre en relation avec les

classes pauvres, on se heurte à chaque instant contre un mur de préjugés

opiniâtres, de méfiances injurieuses et grossières; mais qui tentera

de les surmonter sinon les femmes? Elles y semblent appelées par leur

nature; leur faiblesse même devient ici une puissance. L'homme du peuple

le plus ombrageux, le plus brutal, ne peut voir en elles un maître;

dans leur bouche, les exhortations tiennent encore de la prière, les

reproches de l'affection; elles peuvent parler avec vivacité, avec

insistance, sans avoir rien de plus à craindre que de ne pas réussir.

Les malheurs de la vie privée, de l'intérieur du ménage, les atteignent

d'ailleurs plus complètement que les hommes, car ils leur enlèvent ce

qui fait toute leur joie, toute leur existence: qu'elles les aient une

fois ressentis, et elles sympathiseront avec toutes les douleurs de

l'âme; et leur coeur se fendra à la vue d'une mère qui perd son fils; et

celle-ci oubliera, en présence de leurs pleurs, la vanité de leur rang,

le luxe de leur richesse; elles seront des femmes, rien de plus. Les

hommes auraient beau faire: ils n'arriveraient jamais à cette prompte et

facile intimité.

Nous avons encore auprès du pauvre un autre avantage. Chargés de faire

exécuter les lois, représentants de la justice divine sur la terre,

les hommes ne peuvent pas toujours se montrer indulgents. Obligés de

réprimer, il ne leur est guère loisible de pardonner, de tolérer;

et cependant où en serait la pauvre nature humaine si l'on comptait

toujours avec elle au poids de la balance du sanctuaire? Nous n'avons

point cette dure mission: ce n'est pas dans les sociétés, mais dans les

âmes que nous sommes appelées à rétablir l'ordre, et l'on y réussit

moins par la sévérité que par la patience. Si la rigueur peut convenir

quelquefois à ceux qui ont reçu la force en partage, elle n'appartient

jamais aux femmes, êtres faibles et qui ont toujours besoin d'appui.

Quelle est celle qui oserait dire qu'elle eût été tout ce qu'elle devait

être si son père eût été dur, sa mère corrompue, son frère indifférent,

son mari dérangé? Qui sait ce que serait devenue cette frêle créature

privée de tous les secours qui l'ont soutenue? et si elle a le juste

sentiment de tout ce qu'elle doit aux circonstances propices de sa vie,

sera-t-elle jamais sans pitié pour les fautes du prochain?

Enfin, un mot bien redoutable, le mot _égalité_ retentit sans cesse

autour de nous: que de terribles passions, que de folles espérances

il éveille! Sans doute elles n'atteindront point leur but, elles ne

bouleverseront pas chaque jour le monde sous prétexte de répartir

également le bonheur. Gardons-nous cependant de ne leur opposer que la

force; la justice même des lois ne suffira point à les guérir. Il y faut

la charité, la charité amicale, sympathique, ardente non-seulement à

soulager les pauvres, mais à attendrir leur âme, à en bannir l'envie,

la colère, à rétablir, à entretenir entre les classes diverses ces

relations faciles et douces qui sont la véritable paix de la société.

L'inégalité ne disparaîtra point de la terre; les hôpitaux, les

distributions de secours, les ateliers de travail, tous les

établissements imaginables de philanthropie et de bienfaisance ne

suffiront point à la faire accepter sans murmure. Lazare n'eût pas été

fort reconnaissant pour avoir _ramassé quelques miettes à la table du

riche_; et maintenant plus que jamais l'homme demande à l'homme autre

chose que son or; il veut être connu, compris, aimé, il veut être traité

en frère: c'est à nous de lui donner cette consolation. Effaçons tout

ce que l'inégalité a de sec et d'amer; allons chercher le pauvre;

apprenons-lui que, dans ces appartements dont le luxe l'offense,

habitent des personnes qui songent à lui, se préoccupent vivement de ses

maux et travaillent de coeur à les adoucir. Qu'il nous pardonne d'être

riches, car nous n'oublions jamais qu'il ne l'est pas; élevées dans la

société, car notre main serre la sienne; heureuses, car nous pleurons

sur ses peines. Mettons-nous à l'oeuvre avec courage; _voici des jours

favorables, voici des jours de salut_. Notre belle France en paix

appelle toutes les améliorations; les esprits sont en mouvement, les

coeurs animés: jamais circonstances n'ont été plus favorables. Un moment

viendra peut-être où nous regretterons profondément de n'en avoir pas

profité; et, s'il ne venait pas pour notre pays, il viendrait sûrement

pour chacune de nous. Quand les temps ne seraient pas mauvais, _les

jours sont courts_; nous marchons avec rapidité _vers le lieu d'où l'on

ne revient pas; travaillons pendant qu'il fait jour_. Avons-nous le

coeur triste ou trop peu occupé; le travail de la charité est la plus

sûre consolation dans les épreuves de la vie, le plus doux passe-temps

au milieu de ses langueurs; et si une destinée heureuse nous est

réservée en ce monde, pouvons-nous jamais faire assez pour ceux qui

soupirent après le bonheur?

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) · 第 37 / 53 题