XV

_1. Discours de M. Royer-Collard aux obsèques de M. Casimir Périer (19

mai 1832)_.

L'inexprimable tristesse de cette cérémonie est plus éloquente que nos

vaines paroles. Il y a peu de jours, nous avons vu s'éteindre la plus

vaste intelligence du siècle, et voilà qu'un grand coeur est frappé, une

âme héroïque se retire; sa dépouille mortelle est devant vos yeux, elle

va descendre au tombeau, elle reçoit en ce moment notre dernier adieu.

Que vous dirai-je, Messieurs, que vous ne sachiez, que vous ne sentiez

douloureusement? Comment M. Casimir Périer s'est-il élevé tout d'un coup

au premier rang des hommes d'État? A-t-il gagné des batailles, ou bien

avait-il lentement illustré sa vie par d'importants travaux? Non; mais

il avait reçu de la nature la plus éclatante des supériorités et la

moins contestée, un caractère énergique jusqu'à l'héroïsme, avec un

esprit doué de ces instincts merveilleux qui sont comme la partie divine

de l'art de gouverner. La Providence l'avait marqué de ce double signe;

par là, il lui fut donné de prévaloir entre les hommes de son temps,

quand son heure serait venue. Il ne fallait pas moins que les

circonstances extraordinaires où nous vivons pour révéler à la France,

à l'Europe, à la postérité, cette haute vocation de M. Casimir Périer.

Jusqu'à ces derniers temps, nous l'ignorions, il l'ignorait lui-même.

D'orateur de la liberté constitutionnelle, devenu homme d'État et chef

du cabinet dans une révolution qu'il n'avait point appelée, il l'a

souvent dit et je l'en honore, sa probité généreuse et la justesse de

son esprit lui font aussitôt comprendre que si l'ordre est la dette de

tout gouvernement, c'est surtout la dette d'un gouvernement nouveau,

pour qui l'ordre est la garantie la plus efficace de sa sûreté au

dehors, comme de son affermissement au dedans.

L'ordre est donc la pensée de M. Casimir Périer; la paix en sera le

prix; il se dévoue à cette grande pensée. Je dis, Messieurs, qu'il se

dévoue: là est l'héroïsme. A tout risque, il veut sauver l'ordre, sans

considérer s'il se perd lui-même, sans trop compter sur le succès, sans

détourner son regard vers la gloire qui devait être sa récompense. Dans

cette noble carrière, soutenu par les voeux, par la confiance, par

les acclamations presque unanimes de son pays, il a combattu jusqu'au

dernier jour avec une intrépidité qui ne s'est jamais démentie; quand

ses forcés ont été vaincues, son âme ne l'a point été.

La gloire de M. Casimir Périer est pure et inattaquable. Sortie comme

un météore de ces jours nébuleux où il semble qu'autour de nous tout

s'obscurcisse et s'affaisse, elle sera durable, car elle n'est point

l'oeuvre artificielle et passagère d'un parti qu'il avait servi; il

n'a servi que la cause de la justice, de la civilisation, de la vraie

liberté dans le monde entier. Il a succombé trop tôt; que les bons

citoyens, que les amis de l'humanité qu'il avait ralliés achèvent son

ouvrage. Élevons sur sa tombe le drapeau de l'ordre; ce sera le plus

digne hommage que nous puissions rendre à sa mémoire.

2° _Portrait et caractère de M. Casimir Périer, par M. de Rémusat_.

Il était d'une très grande taille; sa figure mâle et régulière offrait

une expression de pénétration et de finesse qui contrastait avec

l'énergie imposante qui l'animait par instants. Sa démarche, son air,

son geste, avaient quelque chose de prompt et d'impérieux, et il disait

lui-même en riant: _«Comment veut-on que je cède avec la taille que

j'ai?» Un portrait peint par M. Hersent, et un médaillon sculpté par

M. David, donnent une assez juste idée de sa physionomie. Dans les

dernières années, ses traits s'étaient altérés, et portaient une

empreinte de souffrance plus que d'affaiblissement. Il avait des jours,

ou plutôt des moments d'un abattement douloureux, auquel l'arrachaient

soudain toute provocation extérieure, toute nécessité présente, toute

épreuve que réclamait son honneur ou sa conviction. En lui luttaient

sans cesse une raison froide et une nature passionnée. C'est là ce

qui faisait une partie de sa puissance. Toujours fortement ému, il

réagissait énergiquement sur les autres, tantôt les soumettant par la

force, tantôt les troublant par son émotion. Sa pensée se présentait à

son esprit comme une illumination soudaine; elle s'emparait de lui avec

tant de véhémence qu'elle l'emportait pour ainsi dire, et sa parole

brève et pressée avait peine à la suivre. Cependant, son idée était si

nette et son impression si vive qu'il était sur-le-champ compris, et

qu'il étendait autour de lui l'ébranlement qu'il éprouvait. C'est par là

surtout qu'à la tribune il influait sur les assemblées, et c'est de lui

plus que de tout autre qu'on aurait pu dire que l'éloquence est toute

d'action, et que la parole est l'homme même. Ces luttes intérieures

donnaient souvent à ses mouvements une impétuosité qui trompait sur son

caractère, et ne laissait pas apercevoir que sa raison restait calme, et

que l'esprit d'observation et de calcul ne l'abandonnait guère dans ses

relations avec les hommes. Presque toujours, il offrait le spectacle de

l'effort d'une âme puissante qui veut en vain rendre à sa pensée toute

la vivacité et toute la force de l'impression qu'elle lui cause. Il ne

pouvait jamais se satisfaire lui-même, ni réussir a se communiquer tout

entier. Car ce qu'on fait est toujours au-dessous de ce qu'on sent.

L'esprit de M. Casimir Périer devait plus à l'expérience qu'à l'étude,

et puisait dans son activité propre des ressources qu'il exploitait

habilement. Il se refusait au travail méthodique, et ne pouvait

supporter le désoeuvrement; il voulait agir, mais en agissant il

réfléchissait toujours; il revenait incessamment sur lui-même, tournait

et retournait sa pensée comme pour s'assurer dans sa croyance et

consolider sa conviction. Peu curieux des théories, il procédait

cependant toujours par quelques idées générales qu'il saisissait

d'instinct, et auxquelles il rattachait tout. Il se fiait à son premier

coup d'oeil.--«Il me manque bien des choses, disait il, mais j'ai du

coeur, du tact et du bonheur.»--Cependant il raisonnait à l'infini sur

toutes ses résolutions. Déterminé sur les grandes choses, la décision

journalière lui coûtait. Il hésitait longtemps, ajournait tant qu'il

pouvait, et ne prenait son parti qu'à grand'peine. Quand sa résolution

était formée, elle était inébranlable, car il était circonspect et

intrépide. Dans le gouvernement, il avait certes un don bien rare,

une forte volonté; mais il lui manquait peut-être des volontés assez

nombreuses.

M. Périer avait des moments d'abandon, peu de confiance habituelle et

constante. En général, il jugeait rigoureusement les hommes, et son

langage était sans indulgence, quoique son coeur n'eût aucune haine.

Jamais, j'oserais l'attester, on ne lui a surpris le désir de faire le

moindre mal à ses ennemis politiques, quoiqu'il leur prodiguât d'amers

reproches et de hautains mépris. Il avait la passion de vaincre et non

de nuire, et il concevait difficilement, n'apercevait qu'avec surprise

l'inimitié que lui suscitaient parfois ses dédains et ses succès. Car il

était porté à juger les hommes plutôt par leurs intérêts que par leurs

passions, et ne tenait pas assez compte, à mon avis, de tout ce qu'il y

a de mauvaises pensées et d'actions mauvaises qu'on ne peut imputer à

aucun calcul. Le coeur humain est souvent désintéressé dans le mal.

Et cependant il a eu de tendres amis. Il gagnait aisément ceux qui

l'approchaient; il inspirait du dévouement sans trop y croire; il se

faisait aimer en se faisant un peu craindre. Pour qui le voyait avec

intimité, il était attachant, et son commerce, quoiqu'il ne fallût pas y

porter trop de liberté, avait du charme et du piquant. Rien n'était aisé

pour qui le connaissait, je voulais dire pour qui l'aimait (car on ne

connaît bien que ceux qu'on aime) comme de lui dire la vérité, toute

vérité. Il cherchait les conseils, en demandait toujours, ne craignant

pas d'être contredit, mais seulement d'être méconnu. Dans le monde,

on le trouvait réservé, froid, un peu inquiet; dans sa famille, sa

conversation était gaie et moqueuse; il riait quelquefois de ce rire des

jeunes gens d'une autre époque, et s'amusait de mille puérilités de la

vie intime dédaignées aujourd'hui que l'affectation du sérieux est la

mode de l'esprit.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) · 第 39 / 53 题