1° _M. Casimir Périer à M. le comte de Sainte-Aulaire._

Février 1832.

Monsieur le comte,

En répondant à la lettre que vous m'avez écrite pour me recommander M.

votre fils, et bien qu'elle n'ajoutât rien à ce que me disaient vos

dépêches, je veux joindre à ma lettre officielle de ce matin quelques

considérations plus intimes, quelques instructions plus particulières.

Je vous avouerai que j'ai été surpris que vous ayez cru voir, dans

les intentions du gouvernement du Roi, l'idée d'une collision qu'il a

constamment cherché à éviter de tous ses efforts. Rien ne serait plus

opposé à nos vues; et en occupant aujourd'hui une partie du nord de

l'Italie, nous ne formons pas d'autres voeux que de pouvoir le plus tôt

possible retirer nos troupes. Mais cela, nous ne voulons le faire que le

jour où l'honneur de la France et sa dignité le permettront. Nous sommes

entrés en Italie parce que, du moment où les Autrichiens y paraissaient,

nos intérêts autant que l'amour-propre national étaient exposés; nous

ne pouvons avoir la pensée de favoriser des rébellions que nous avons

toujours désapprouvées; mais nous devons faire respecter un territoire

sur lequel nous ne saurions souffrir, de la part de l'Autriche, une

occupation, même momentanée. L'occupation simultanée de nos troupes

remédie jusqu'à un certain point au mal que nous voulons éviter; mais

nous espérons que le saint-siége comprendra ce qu'une pareille position

a de difficile, et que, malgré l'espèce de refus que vous nous ayez

transmis, il ne croira pas devoir s'opposer davantage à une mesure que

le gouvernement du Roi, parfaitement d'accord avec l'Angleterre, regarde

comme indispensable.

Il faut bien le dire aussi: si les puissances désirent la paix comme

elles nous l'assurent, elles doivent faire quelque chose pour le

prouver, et ne pas créer des embarras à une administration qui leur

offre seule peut-être des garanties et qui, si elle a des chances de

succès, a des ennemis actifs, prêts à profiter de ses embarras passagers

pour essayer de la renverser.

Je vous le répète donc, Monsieur, faites valoir de toutes vos forces

ces raisons auprès du saint-siége; montrez-lui ses véritables intérêts.

Travaillez enfin avec constance et fermeté dans le sens des instructions

que le gouvernement du Roi vous transmet aujourd'hui, et sur le but

desquelles son opinion et sa volonté ne sauraient changer. Nous avons

jusqu'ici beaucoup fait pour éviter la guerre, mais il nous faut trouver

chez nos alliés loyauté et franchise. Nous comptons, Monsieur le comte,

sur votre bonne et utile coopération dans cette circonstance, et

le succès que nous en attendons ajoutera aux obligations que le

gouvernement du Roi vous a déjà.

Je vous renvoie M. votre fils qui m'a témoigné le désir de vous

rejoindre immédiatement, et qui vous répétera encore tout ce que je vous

ai déjà marqué.

Agréez, Monsieur le comte, les assurances de ma haute considération.

3° _M. Casimir Périer à M. le prince de Talleyrand_.

Février 1832.

Prince,

J'ai tardé plus que je ne l'aurais voulu à répondre aux deux lettres

particulières que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, car les

premières discussions du budget ont été pour nous pénibles et

laborieuses. Nous avons jusqu'ici gagné toutes les questions

importantes. Nous avons surtout à combattre la Chambre sur des

retranchements et des économies qui pourraient devenir embarrassantes

pour le gouvernement. Au reste, nous sommes toujours décidés à lutter

jusqu'au bout, à ne pas faire des questions ministérielles de celles qui

ne seront que purement financières, et nous continuerons de faire

tous nos efforts pour consolider au dedans ce système politique à

l'affermissement duquel vous avez, Prince, si puissamment contribué au

dehors.

J'ai reçu hier, Prince, avec les ratifications belges que vous

m'avez envoyées, votre dépêche du.....J'y ai vu avec la plus grande

satisfaction ce que vous me dites du discours de lord Palmerston que je

me suis fait représenter ce matin. Le gouvernement du Roi s'applaudit

vivement de cette conformité de vues et de sentiments dont les deux pays

peuvent attendre de si heureux résultats. Cette manifestation franche

et sincère peut répondre à bien des choses et nous être véritablement

utile. Nous y trouvons un gage nouveau de cet accord de la France et de

l'Angleterre que nous nous efforcerons toujours de fonder sur des bases

solides; nous y trouvons une confirmation de notre système de politique

étrangère justifié par un aussi heureux succès dans son but le plus

important.

Ma première dépêche officielle, Prince, vous donnera des détails

étendus sur les affaires d'Italie; mais pour répondre à votre désir je

m'empresse de vous informer aujourd'hui que nous avons lieu d'espérer

que Sa Sainteté cédera aux pressantes instances que nous lui avons

fait faire, et sera déterminée par elles à ne pas laisser subsister

définitivement l'espèce de refus de nous permettre d'occuper Ancône,

refus dont M. de Sainte-Aulaire fils nous avait apporté la nouvelle.

Nos troupes ont reçu provisoirement l'ordre d'entrer à Ancône, le seul

cas excepté où les Autrichiens les y auraient devancées. Dans cette

supposition, elles se porteraient sur Civita-Vecchia qu'elles

occuperaient.

Nous ne varierons pas du but que nous nous proposons: montrer à

l'Autriche que nous ne pouvons consentir à l'occupation de la Romagne

qu'autant qu'elle ne sera que de courte durée; montrer au saint-siége

que nous voulons obtenir de lui les concessions qu'il a solennellement

promises aux puissances.

Du reste, sans nous départir en rien de cette volonté bien constante,

nous ne comptons pas non plus nous éloigner de notre système politique

que nous avons voulu rendre modéré et juste en même temps que ferme

et digne de la France, et nous éviterons, aussi longtemps que nous le

pourrons, une collision contre laquelle ont toujours été dirigés nos

efforts.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) · 第 36 / 53 题