VIII

_Procès-verbal de l'audience donnée et de la réponse faite le 17 février

1831, par le roi Louis-Philippe aux députés du Congrès national de la

Belgique venus à Paris pour lui annoncer l'élection de S. A. R. Mgr le

duc de Nemours, comme roi des Belges_.

Paris, le 17 février 1834.

Aujourd'hui, à midi, la députation du congrès national de la Belgique

s'est rendue au Palais-Royal; deux aides de camp de Sa Majesté l'ont

reçue au haut du grand escalier pour la conduire dans le premier salon,

où l'attendait M. le ministre des affaires étrangères qui l'a introduite

dans la salle du trône. Le Roi l'a reçue, étant placé sur son trône,

ayant à sa droite monseigneur le duc d'Orléans, et à sa gauche

monseigneur le duc de Nemours. Sa Majesté la Reine était présente, ainsi

que LL. AA. RR. les princes ses fils, les princesses ses filles, et la

princesse Adélaïde, soeur du Roi. Les ministres et les aides de camp

du Roi entouraient le trône. M. le président du congrès a prononcé le

discours suivant:

«SIRE,

Organe légal du peuple belge, le congrès souverain, dans sa séance du

3 février, a élu et proclamé roi S. A. R. Louis Charles-Philippe

d'Orléans, duc de Nemours, fils puîné de Votre Majesté, et nous a confié

la mission d'offrir la couronne à S. A. R. dans la personne de Votre

Majesté, son tuteur et son roi.

Cette élection, qu'ont accueillie les acclamations d'un peuple libre,

est un hommage rendu à la royauté populaire de la France et aux vertus

de votre famille: elle cimente l'union naturelle des deux nations sans

les confondre; elle concilie leurs voeux et leurs intérêts naturels avec

les intérêts et la paix de l'Europe, et donnant à l'indépendance de la

Belgique un nouvel appui, celui de l'honneur français, elle assure aux

autres États un nouvel élément de force et de tranquillité.

Le pacte constitutionnel sur lequel repose la couronne de la Belgique

est achevé. La nation, reconnue indépendante, attend avec impatience

et le chef de son choix et les bienfaits de la constitution qu'il aura

jurée. La réponse de Votre Majesté comblera son attente fondée, et notre

juste espoir. Son avènement a prouvé qu'elle connaît toute la puissance

d'un voeu véritablement national, et la sympathie de la France nous est

un gage de sa vive adhésion aux suffrages de la Belgique.

«Nous remettons en vos mains, sire, le décret officiel de l'élection de

S. A. R. le duc de Nemours, et une expédition de l'acte constitutionnel

arrêté par le congrès.»

M. le président du congrès a ensuite donné lecture de l'acte du congrès

ainsi conçu:

Au nom du peuple belge,

Le congrès national décrète:

Article 1er. Son Altesse Royale Louis-Charles-Philippe d'Orléans, duc

de Nemours, est proclamé roi des Belges, à la condition d'accepter la

constitution telle qu'elle sera décrétée par le congrès national.

ART. 2. Il ne prend possession du trône qu'après avoir solennellement

prêté, dans le sein du congrès, le serment suivant:

«Je jure d'observer la constitution et les lois du peuple belge, de

maintenir l'indépendance nationale et l'intégrité du territoire.»

Bruxelles, palais de la nation, le 3 février 1831.

_Le président du congrès_, E. SURLET CHOKIER.

_Les secrétaires membres du congrès_, le vicomte VILAIN XIV, LIEDTZ,

HENRI DE BROUCKÈRE, NOTHOMB.

Le Roi a répondu à la députation:

«Messieurs,

Le voeu que vous êtes chargés de m'apporter au nom du peuple belge, en

me présentant l'acte de l'élection que le congrès national vient de

faire de mon second fils, le duc de Nemours, pour roi des Belges, me

pénètre de sentiments dont je vous demande d'être les organes auprès de

votre généreuse nation. Je suis profondément touché que mon dévouement

constant à ma patrie vous ait inspiré ce désir, et je m'enorgueillirai

toujours qu'un de mes fils ait été l'objet de votre choix.

Si je n'écoutais que le penchant de mon coeur et ma disposition bien

sincère à déférer au voeu d'un peuple dont la paix et la prospérité

sont également chères et importantes à la France, je m'y rendrais

avec empressement. Mais quels que soient mes regrets, quelle que soit

l'amertume que j'éprouve à vous refuser mon fils, la rigidité des

devoirs que j'ai à remplir m'en impose la pénible obligation, et je dois

déclarer que je n'accepte pas pour lui la couronne que vous êtes chargés

de lui offrir.

Mon premier devoir est de consulter avant tout les intérêts de la

France, et par conséquent, de ne point compromettre cette paix que

j'espère conserver pour son bonheur, pour celui de la Belgique et pour

celui de tous les États de l'Europe, auxquels elle est si précieuse et

si nécessaire. Exempt moi-même de toute ambition, mes voeux personnels

s'accordent avec mes devoirs, Ce ne sera jamais la soif des conquêtes

ou l'honneur de voir une couronne placée sur la tête de mon fils qui

m'entraîneront à exposer mon pays au renouvellement des maux que la

guerre amène à sa suite, et que les avantages que nous pourrions

en retirer ne sauraient compenser, quelque grands qu'ils fussent

d'ailleurs. Les exemples de Louis XIV et de Napoléon suffiraient pour me

préserver de la funeste tentation d'ériger des trônes pour mes fils,

et pour me faire préférer le bonheur d'avoir maintenu la paix à tout

l'éclat des victoires, que, dans la guerre, la valeur française ne

manquerait pas d'assurer de nouveau à nos glorieux drapeaux.

Que la Belgique soit libre et heureuse! qu'elle n'oublie pas que c'est

au concert de la France avec les grandes puissances de l'Europe qu'elle

a dû la prompte reconnaissance de son indépendance nationale! et qu'elle

compte toujours avec confiance sur mon appui pour la préserver de toute

attaque extérieure ou de toute intervention étrangère! Mais que la

Belgique se garantisse aussi du fléau des agitations intestines,

et qu'elle s'en préserve par l'organisation d'un gouvernement

constitutionnel qui maintienne la bonne intelligence avec ses voisins,

et protège les droits de tous, en assurant la fidèle et impartiale

exécution des lois! Puisse «le souverain que vous élirez consolider

votre sûreté intérieure, et qu'en même temps son choix soit pour

toutes les puissances un gage de la continuation de la paix et de la

tranquillité générale! Puisse-t-il se bien pénétrer de tous les devoirs

qu'il aura à remplir, et qu'il ne perde jamais de vue que la liberté

publique sera la meilleure base de son trône, comme le respect de vos

lois, le maintien de vos institutions et la fidélité à garder ses

engagements seront les meilleurs moyens de le préserver de toute

atteinte, et de vous affranchir du danger de nouvelles secousses!

Dites à vos compatriotes que tels sont les voeux que je forme pour eux,

et qu'ils peuvent compter sur toute l'affection que je leur porte. Ils

me trouveront toujours empressé de la leur témoigner, et d'entretenir

avec eux ces relations d'amitié et de bon voisinage qui sont si

nécessaires à la prospérité des deux États.»

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) · 第 28 / 53 题