L'illustre savant prétendait trop quand il demandait la permission
d'employer sa vie a à éclairer le peuple.» On l'envoya à la mort, au nom
du peuple ignorant et opprimé.
Il légua à sa veuve toute sa fortune, et elle en dut en partie la
conservation au dévouement habile d'un serviteur fidèle, à qui elle
témoigna à son tour, jusqu'à son dernier moment, la plus fidèle
reconnaissance.
En 1798, lorsqu'une proscription à la fois cruelle et honteuse
d'elle-même frappa quelques-uns de ses amis, entre autres l'un des plus
intimes, M. de Marbois, une lettre de crédit de madame Lavoisier, sur
son banquier de Londres, alla les chercher dans les déserts de Sinamary.
Quand les proscriptions cessèrent, quand l'ordre et la justice revinrent
apaiser et ranimer en même temps la société, madame Lavoisier reprit
sa place dans le monde, entourée de toute une génération de savants
illustres, les amis, les disciples, les successeurs de Lavoisier,
Lagrange, Laplace, Berthollet, Cuvier, Prony, Humboldt, Arago, charmés,
en honorant sa veuve, de trouver dans sa maison, en retour de l'éclat
qu'ils y répandaient, les agréments d'une hospitalité élégante. M. de
Rumford arriva parmi eux. Il était alors au service du roi de Bavière,
et jouissait dans le public d'une grande popularité scientifique. Son
esprit était élevé, sa conversation pleine d'intérêt, ses manières
empreintes de bonté. Il plut à madame Lavoisier. Il s'accordait avec ses
habitudes, ses goûts, on pourrait presque dire avec ses souvenirs. Elle
espéra recommencer en quelque sorte son bonheur. Elle l'épousa le 22
octobre 1805, heureuse d'offrir à un homme distingué une grande fortune
et la plus agréable existence.
Leurs caractères ne se convinrent point. A la jeunesse seule il
est facile d'oublier, au sein d'un tendre bonheur, la perte de
l'indépendance. Des questions délicates furent élevées; des
susceptibilités s'éveillèrent. Madame de Rumford, en se remariant, avait
formellement stipulé dans son contrat qu'elle se ferait appeler madame
_Lavoisier de Rumford_. M. de Rumford, qui y avait consenti, le trouva
mauvais. Elle persista: «J'ai regardé comme un devoir, comme une
religion, écrivait-elle en 1808, de ne point quitter le nom de
Lavoisier... Comptant sur la parole de M. de Rumford, je n'en aurais pas
fait un article de mes engagements civils avec lui si je n'avais voulu
laisser un acte public de mon respect pour M. Lavoisier et une preuve de
la générosité de M. de Rumford. C'est un devoir pour moi de tenir à une
détermination qui a toujours été une des conditions de notre union; et
j'ai dans le fond de mon âme l'intime conviction que M. de Rumford ne me
désapprouvera pas, et qu'après avoir pris le temps d'y réfléchir...
il me permettra de continuer à remplir un devoir que je regarde comme
sacré.»
Ce fut encore là une espérance trompée. Après des agitations domestiques
que M. de Rumford, avec plus de tact, eût rendues moins bruyantes, la
séparation devint nécessaire; et elle eut lieu à l'amiable le 30 juin
1809.
Depuis cette époque, et pendant vingt-sept ans, aucun événement, on
pourrait dire aucun incident ne dérangea plus madame de Rumford dans sa
noble et agréable façon de vivre. Elle n'appartint plus qu'à ses amis et
à la société, tantôt étendue, tantôt resserrée, qu'elle recevait avec
un mélange assez singulier de rudesse et de politesse, toujours de
très-bonne compagnie et d'une grande intelligence du monde, même dans
ses brusqueries de langage et ses fantaisies d'autorité. Tous les lundis
elle donnait à dîner, rarement à plus de dix ou douze personnes, et
c'était ce jour-là que les hommes distingués, français ou étrangers,
habitués de la maison ou invités en passant, se réunissaient chez elle
dans une sorte d'intimité momentanée promptement établie, entre des
esprits si cultivés, par le plaisir d'une conversation sérieuse ou
piquante, toujours variée et polie, dont madame de Rumford jouissait
elle-même plus qu'elle n'en prenait soin. Le mardi, elle recevait
tous ceux qui venaient la voir. Pour le vendredi étaient les réunions
nombreuses, composées de personnes fort diverses, mais appartenant
toutes à la meilleure compagnie de leur sorte, et venant toutes avec un
grand plaisir entendre là l'excellente musique que faisaient ensemble
les artistes les plus célèbres et les plus habiles amateurs.
Sous l'Empire, outre son agrément général, la maison de madame de
Rumford avait un mérite particulier; la pensée et la parole n'y étaient
pas officielles; une certaine liberté d'esprit et de langage y régnait,
sans hostilité, sans arrière-pensée politique; uniquement de la liberté
d'esprit, l'habitude de penser et de parler à l'aise sans s'inquiéter
de ce qu'en saurait et dirait l'autorité. Précieux mérite alors, plus
précieux qu'on ne peut le supposer aujourd'hui. Il faut avoir vécu sous
la machine pneumatique pour sentir tout le charme de respirer.
Quand la Restauration fut venue, au milieu du mouvement des partis et
des débats parlementaires, ce ne fut plus la liberté qui manqua aux
hommes de sens et de goût: un autre mal pesa sur eux: le mal de l'esprit
de parti, des préventions et des animosités de parti; mal incommode et
funeste, qui rétrécit tous les horizons, répand sur toutes choses un
faux jour, roidit l'intelligence, aigrit le coeur, fait perdre aux
hommes les plus distingués cette étendue d'idées, cette générosité de
sentiments qui leur conviendraient si bien, et enlève autant d'agrément
à leur vie que de richesse à leur nature et de charme à leur caractère.
Ce fléau de la société, dans les pays libres, pénétra peu, très-peu dans
la maison de madame de Rumford; comme naguère la liberté, l'équité ne
s'en laissa point bannir. Non-seulement les hommes des partis les plus
divers continuèrent de s'y rencontrer, mais l'urbanité y régnait entre
eux: il semblait que, par une convention tacite, ils laissassent à
la porte de ce salon leurs dissentiments, leurs antipathies, leurs
rancunes, et qu'évitant de concert les sujets de conversation qui les
auraient contraints de se heurter, ils eussent d'ailleurs l'esprit aussi
libre, le coeur aussi tolérant que s'ils ne se fussent jamais enrôlés
sous le joug des partis.
Ainsi se perpétuait, dans la maison de madame de Rumford et selon son
désir, l'esprit social de son temps et du monde où elle s'était formée.
Je ne sais si nos neveux reverront jamais une société semblable, des
moeurs si nobles et si gracieuses, tant de mouvement dans les idées
et de facilité dans la vie, un goût si vif pour le progrès de la
civilisation, pour l'exercice de l'esprit, sans aucune de ces passions
âpres, de ces habitudes inélégantes et dures qui l'accompagnent souvent,
et rendent pénibles ou impossibles les relations les plus désirables. Ce
qui manquait au XVIIIe siècle, ce qu'il y avait de superficiel dans ses
idées et de caduc dans ses moeurs, d'insensé dans ses prétentions et de
vain dans sa puissance créatrice, l'expérience l'a révélé avec éclat;
nous l'avons appris à nos dépens. Nous savons, nous sentons le mal que
nous a légué cette époque mémorable, Elle a prêché le doute, l'égoïsme,
le matérialisme. Elle a touché d'une main impure, et flétri pour quelque
temps de nobles et beaux côtés de la nature humaine. Mais si le XVIIIe
siècle n'eût fait que cela, si tel eût été seulement son principal
caractère, croit-on qu'il eût amené à sa suite tant et de si grandes
choses, qu'il eût à ce point remué le monde? Il était bien supérieur à
tous ses sceptiques, à tous ses cyniques. Que dis-je, supérieur? Il leur
était essentiellement contraire, et leur donnait un continuel démenti.
En dépit de la faiblesse de ses moeurs, de la frivolité de ses formes,
de la sécheresse de telle ou telle doctrine; en dépit de sa tendance
critique et destructive, c'était un siècle ardent et sincère, un siècle
de foi et de désintéressement. Il avait foi dans la vérité, car il a
réclamé pour elle le droit de régner en ce monde. Il avait foi dans
l'humanité, car il lui a reconnu le pouvoir de se perfectionner et a
voulu qu'elle l'exerçât sans entrave. Il s'est abusé, égaré dans cette
double confiance; il a tenté bien au delà de son droit et de sa force.
Il a mal jugé la nature morale de l'homme et les conditions de l'état
social. Ses idées comme ses oeuvres ont contracté la souillure de ses
vices. Mais, cela reconnu, la pensée originale, dominante, du XVIIIe
siècle, la croyance que l'homme, la vérité, la société sont faits l'un
pour l'autre, dignes l'un de l'autre et appelés à s'unir, cette juste et
salutaire croyance s'élève et surmonte toute son histoire. Le premier,
il l'a proclamée et a voulu la réaliser. De là sa puissance et sa
popularité sur toute la face de la terre.
De là aussi, pour descendre des grandes choses aux petites et de la
destinée des hommes à celle des salons, de là la séduction de cette
époque et l'agrément qu'elle répandait sur la vie sociale. Jamais on
n'avait vu toutes les conditions, toutes les classes qui forment l'élite
d'un grand peuple, quelque diverses qu'elles eussent été dans leur
histoire et fussent encore par leurs intérêts, oublier ainsi leur passé,
leur personnalité, se rapprocher, s'unir au sein des moeurs les plus
douces, et uniquement occupées de se plaire, de jouir et d'espérer
ensemble pendant cinquante ans, qui devaient finir entre elles par les
plus terribles combats.
C'est là le fait rare, le fait charmant que j'ai vu survivre encore et
s'éteindre dans les derniers salons du XVIIIe siècle. Celui de madame de
Rumford s'est fermé le dernier.
Il s'est fermé avec une parfaite convenance, sans que le découragement
y eût pénétré, sans avoir accepté aucune métamorphose, en demeurant
constamment semblable à lui-même. Les hommes ont leur caractère original
qu'ils tiennent à garder jusqu'au bout, leur brèche où ils veulent
mourir. Le maréchal de Villars enviait au maréchal de Herwick le coup de
canon qui l'avait tué. Le parlement britannique n'avait point d'orateur
qui ne vît d'un oeil jaloux lord Chatham tombant épuisé dans les bras de
ses voisins, au milieu d'un sublime accès d'éloquence. Le président Molé
eût tenu à grand honneur de finir ses jours sur son siège, en rendant
justice à l'État contre les factieux. Vespasien disait: «Il faut qu'un
empereur meure debout.» Madame de Rumford avait passé sa vie dans le
monde, à rechercher pour elle-même et à offrir aux autres les plaisirs
de la société. Non que le monde l'absorbât tout entière, et qu'elle
n'eût, dans l'occasion, les plus sensés et les plus sérieux conseils à
donner à ses amis, les bienfaits les plus abondants et les plus soutenus
à répandre sans bruit sur le malheur. Mais enfin le monde, la société
étaient sa principale affaire; elle vivait surtout dans son salon. Elle
y est morte en quelque sorte debout, le 10 février 1836, entourée, la
veille encore, de personnes qu'elle se plaisait à y réunir, et qui
n'oublieront jamais ni l'agrément de sa maison, ni la solidité de ses
amitiés.