VII

_Notice sur madame de Rumford par M. Guizot.

(Écrite en_ 1841.)

Il y a cinq ans, dans une bonne et agréable maison qui n'existe plus,

située au milieu d'un beau jardin qu'a remplacé une rue, se réunissait

deux ou trois fois par semaine une société choisie et variée; des gens

du monde, des savants, des lettrés, des étrangers et des nationaux; des

hommes d'autrefois et des hommes d'aujourd'hui; des vieillards et des

jeunes gens; des membres du gouvernement et de l'opposition. Parmi

les personnes qui se voyaient là, beaucoup ne se rencontraient point

ailleurs; et ailleurs, si elles s'étaient rencontrées, elles se seraient

probablement mal accueillies, peut-être même à peine tolérées. Mais

là, tous se traitaient avec une extrême politesse, presque avec

bienveillance. Non que personne y fût attiré par quelque intérêt,

quelque dessein qui le contraignît de dissimuler ses sentiments; ce

n'était pas une maison de patronage politique ou littéraire, où l'on

vînt pour pousser sa fortune ou préparer son succès. Le goût de la bonne

compagnie, les plaisirs de l'esprit et de la conversation, le désir de

prendre sa part dans ces incidents journaliers de la vie sociale qui

font l'amusement du monde poli et le délassement du monde occupé,

c'était là le seul motif, c'était l'attrait qui réunissait chez madame

de Rumford une société si empressée, et, dans cette société, tant

d'hommes distingués et si divers.

Fontenelle, Montesquieu, Voltaire, Turgot, d'Alembert, s'ils revenaient

parmi nous, seraient bien surpris de nous voir remarquer une telle

maison et ses habitudes comme quelque chose de singulier et de rare.

C'était l'esprit général, la vie habituelle de leur temps: temps de

noble et libérale sociabilité, qui a remué de bien grandes questions et

de bien grandes choses, et n'en a pris que ce qu'elles ont de doux, le

mouvement de la pensée et de l'espérance, laissant à ses héritiers le

fardeau de l'épreuve et de l'action.

Quand l'héritage s'est ouvert, quand notre génération, au début de

l'Empire, est entrée en possession de la scène du monde, le XVIIe

siècle, clos la veille, était déjà loin, bien loin de nous. Un abîme

immense, la Révolution, nous en séparait. Le passé tout entier, un passé

de plusieurs siècles, et le XVIIIe siècle comme les autres, s'y était

englouti. Aucun des grands hommes qui avaient fait la force et la gloire

de cette grande époque ne vivait plus. Ces salons de Paris, théâtre et

instrument de leurs succès, cette société si brillante, si passionnément

adonnée aux plaisirs de l'esprit, avaient disparu comme eux. Au lieu de

se chercher et de se réunir, comme naguère, pour s'animer ensemble du

même mouvement, la noblesse, l'Église, la robe, les hommes d'affaires,

les lettrés, toutes les classes de l'ancien régime, ou plutôt leurs

débris, car de toutes choses il ne restait que des débris, se

séparaient, s'évitaient presque, rentraient chacune dans les habitudes

et les intérêts de leur situation spéciale. A l'élan commun des idées

succédaient la dispersion et l'isolement des coteries. Émigrés,

constituants, conventionnels, fonctionnaires impériaux, savants, gens

de lettres, autant de coteries pensant et vivant chacune à part,

indifférentes ou malveillantes l'une pour l'autre.

Le XVIIIe siècle avait aussi la sienne; pure coterie comme les autres,

mais seule héritière du caractère dominant de l'époque, seule fidèle

aux moeurs et aux goûts de cette société philosophique qui avait péri

elle-même dans la ruine de la grande société qu'elle avait démolie.

Une femme de soixante-dix-neuf ans, deux académiciens, l'un de

quatre-vingt-deux ans, l'autre de soixante-seize, voilà quels centres

restaient, en 1809, à cette société qu'en 1769 tant de gens, et de si

puissants, s'empressaient d'attirer et de grouper autour d'eux. Le salon

de madame d'Houdetot, celui de M. Suard, celui de l'abbé Morellet,

étaient presque les seuls asiles où l'esprit du vieux siècle se déployât

encore à l'aise et avec vérité. Non que sa mémoire ne fût en grand

honneur ailleurs, et que beaucoup de gens ne fissent profession de lui

appartenir; comment les hommes nouveaux, les enfants de la Révolution et

de l'Empire, auraient-ils renié le XVIIIe siècle? Mais qu'ils étaient

loin de lui ressembler! La politique les absorbait, la politique

pratique, réelle; toutes leurs pensées, toutes leurs forces étaient

incessamment tendues, soit vers les affaires du maître, soit vers leurs

propres affaires; point de méditation, point de loisir; du mouvement, du

travail, puis encore du travail et du mouvement. Le XVIIIe siècle aussi

s'occupait fort de politique, mais par goût, non par nécessité;

elle tenait beaucoup de place dans les esprits, peu dans la vie; on

réfléchissait, on dissertait, on projetait beaucoup; on agissait peu.

En aucun temps les matières politiques n'ont été l'objet d'une

préoccupation intellectuelle si générale et si féconde; aucun temps

peut-être n'a été plus étranger à l'esprit politique proprement dit,

à cet esprit simple, prompt, judicieux, résolu, léger dans la pensée,

sérieux dans l'action, qui ne voit que les faits et ne s'inquiète que

des résultats.

A part même cette opposition de la science et de la pratique, quel

abîme entre la politique qu'on faisait il y a trente ans, et celle que,

cinquante ans plus tôt, on aurait voulu faire! Qu'étaient devenues les

doctrines, les espérances qui avaient enchanté et remué tout un

peuple, tous les peuples? Comment les hommes d'affaires du XIXe siècle

tenaient-ils les promesses des philosophes du XVIIIe? Les uns hardiment,

les autres timidement et avec embarras, désertaient les idées et les

institutions dont le nom seul, la seule perspective avaient fait leur

fortune. Le despotisme, un despotisme savant, raisonneur, et qui

prétendait s'ériger en système, voyait à son service les enfants des

plus doctes théories de liberté. Plusieurs, gens d'honneur et de coeur,

attachés dans l'âme à leur ancienne foi, protestaient de temps en temps,

mais sans conséquence, contre les insultes et les coups qu'on lui

portait autour d'eux. La plupart, en défendant Voltaire contre Geoffroi

et les incrédules contre les dévots, se jugeaient quittes envers la

philosophie et la liberté. Mais qu'auraient dit les philosophes,

qu'aurait dit Voltaire lui-même, malgré ses dédains pour la métaphysique

et ses complaisances pour le pouvoir, s'ils avaient assisté à un dîner

de l'archichancelier, ou à une séance du Conseil d'État impérial?

Croit-on que le XVIIIe siècle se fût reconnu là, qu'il eût accepté ses

héritiers pour représentants?

Ils ne lui ressemblaient pas davantage pour les manières, le tour

d'esprit, le ton, les habitudes et les formes extérieures. Hommes du

monde autant que lettrés, les philosophes du XVIIIe siècle avaient

passé leur vie dans les plus douces et plus brillantes régions de cette

société par eux tant attaquée. Elle les avait accueillis, célébrés;

ils s'étaient mêlés à tous les plaisirs de son élégante et agréable

existence; ils partageaient ses goûts, ses moeurs, toutes ses finesses,

toutes les susceptibilités d'une civilisation à la fois vieillie et

rajeunie, aristocratique et littéraire; ils étaient de cet ancien régime

démoli par leurs mains. Mais les philosophes de la seconde génération,

les vrais fils de la Révolution et de l'Empire, n'étaient point de

l'ancien régime, et ne l'avaient connu que pour le renverser. Entre

ceux-ci et la bonne compagnie du XVIIIe siècle, aucun lien, rien de

commun; au lieu des salons de madame Geoffrin, de mademoiselle de

Lespinasse, de madame Trudaine, de la maréchale de Beauvau, de madame

Necker, ils avaient vécu dans les assemblées publiques, les clubs et les

camps. Des événements immenses, terribles, Avaient remplacé pour eux les

plaisirs de société et les succès d'Académie. Bien loin d'être façonnés

pour l'agrément des relations sociales dans une vie oisive et facile,

tout en eux portait l'empreinte des temps si actifs et si lourds qu'ils

avaient eu à traverser. Leurs manières n'étaient ni élégantes, ni

douces; ils parlaient et traitaient brusquement, rudement, comme

toujours pressés et n'ayant pas le loisir de songer à tout et de tout

ménager. Corrompus, ils s'établissaient sèchement dans un égoïsme

grossier et cynique; honnêtes gens, il manquait aux formes de leur

conduite, aux dehors de leurs vertus, ce fini, cette harmonie qui

semblent n'appartenir qu'à la longue et paisible possession d'une

situation ou d'un sentiment. Peu de goût pour la conversation, les

lectures, les visites, toutes ces occupations sans but, ces délassements

sans nécessité, où naguère tant de gens trouvaient un emploi

demi-sérieux, demi-frivole, de leur esprit et de leur temps. Pour eux,

leur temps et leur esprit étaient absorbés par leurs affaires et leurs

intérêts; leur plaisir, c'était le repos.

Parmi ces hommes du régime nouveau, quelques philosophes, quelques

écrivains, la plupart sans fonctions et suspects à l'Empire, avaient

presque seuls quelque besoin et quelque habitude de se réunir, de

causer, de rechercher et de goûter en commun quelques jouissances

intellectuelles. Ils formaient une coterie libérale, grande admiratrice

du XVIIIe siècle, et qui se flattait bien de le continuer. Mais, née

surtout de la Révolution, elle en portait le sceau bien plus que celui

de l'époque antérieure. Quoique des hommes fort étrangers à tout

acte révolutionnaire y fussent mêlés, à tout prendre, l'esprit

révolutionnaire y dominait avec ses mérites et ses défauts, plus

d'indépendance que d'élévation, plus d'âpreté que d'indépendance, ami

de l'humanité et de ses progrès, mais méfiant, envieux, insociable pour

quiconque n'acceptait pas son joug, unissant aux préjugés de coterie

les haines de faction. La coterie était d'ailleurs fort concentrée en

elle-même; peu de mélange des classes et des habitudes diverses; peu de

familiarité avec les gens du monde proprement dit; rien qui rappelât la

composition et le mouvement de l'ancienne société philosophique; toutes

les petites manies des lettrés de profession vivant seuls et entre eux;

sans parler de je ne sais quelle discordance dans les manières, tour

à tour familières et tendues, également dépourvues de réserve et

d'abandon. Ou je me trompe fort, ou dans les réunions de la _Décade

philosophique_, et malgré la communauté de beaucoup d'idées, les maîtres

du XVIIIe siècle que je nommais tout à l'heure, Montesquieu, Voltaire,

Buffon, Turgot, d'Alembert, Diderot même et Rousseau, les moins mondains

de leur temps, se seraient quelquefois sentis dépaysés et étrangers.

Dans des salons bien différents, au faubourg Saint-Germain, au milieu

des restes de l'aristocratie, remise, ou à peu près, de ses désastres,

ils n'auraient pas, au premier abord, éprouvé la même surprise; ils

auraient reconnu les manières, le ton, toutes les formes et les

apparences sociales de leur époque. Peut-être même auraient-ils pris

plaisir à retrouver certaines traditions de l'ancien régime, et ce

lien des souvenirs communs, si puissant entre les hommes même les plus

divers. Mais en revanche, que de choses plus graves les auraient bientôt

repoussés! Quelle profonde opposition de sentiments et d'idées! En vain

auraient-ils cherché là quelque trace de cette ouverture d'esprit, de

cette libéralité de coeur, de ce goût pour les plaisirs et les progrès

intellectuels qui distinguaient, cinquante ans auparavant, une si

notable portion de l'aristocratie française, et avaient si puissamment

concouru au mouvement du siècle. Au lieu de cela, le retour de toutes

les prétentions, de toutes les pédanteries aristocratiques; un repentir

amer de s'en être un moment départi; un puéril empressement à rentrer

sous le joug, à reprendre du moins la livrée des vieilles habitudes, des

vieilles maximes; une arrogante antipathie pour les lumières, l'esprit,

les philosophes, et tout ce qui pouvait leur ressembler.

Dans quelques coins pourtant de ce camp de l'ancien régime, l'opposition

au gouvernement impérial, l'influence de M. de Chateaubriand, le seul

fait de l'indépendance envers un despote et de l'enthousiasme pour

un grand écrivain, ramenaient du mouvement moral, de la générosité

politique, et devenaient même çà et là, entre les débris de

l'aristocratie et ceux de la philosophie du dernier siècle, une source

de sympathie. A coup sûr Montesquieu et Voltaire se seraient trouvés

plus à l'aise dans le salon de madame de Duras que dans celui

de l'archichançelier; et M. Suard causait plus librement, plus

sympathiquement avec M. de Chateaubriand qu'avec Chénier. Mais cette

petite coterie, plus animée, plus libérale, était alors comme perdue

dans la grande coterie aristocratique; les idées religieuses la

séparaient des philosophes dont les idées politiques l'auraient

rapprochée; et malgré quelques points de contact avec eux, malgré une

assez fréquente similitude de sentiments, de voeux, de goûts, de moeurs,

en somme elle leur paraissait plus opposée que favorable, et se livrait

au mouvement de réaction dont le XVIIIe siècle était l'objet.

Une autre coterie, plus restreinte encore, il est vrai, tenait de plus

près à ce siècle, et semblait devoir en reproduire assez bien l'image.

Elle ralliait les débris de cette portion du côté gauche de l'Assemblée

constituante qui voulait, en 1789, la monarchie constitutionnelle, rien

de moins, rien de plus, et où siégeaient MM. de Clermont-Tonnerre, de La

Rochefoucauld, de Broglie, Mounier, Malouet, etc.: pur et patriotique

parti, dont les idées devaient ouvrir et clore notre révolution, mais ne

suffisaient pas à l'accomplir. Parmi ces hommes de sens et de bien, ceux

qui restaient, la plupart du moins, fidèles à leurs principes et à leur

cause, étrangers au gouvernement impérial, ou ne le servant qu'avec

réserve et dignité, formaient chez madame de Tessé, chez la princesse

d'Hénin, etc., une petite société de moeurs élégantes, d'opinions

libérales, étrangère à la sottise aristocratique, à la rancune

révolutionnaire, liée par ses habitudes à l'ancien régime, par ses

sentiments au nouvel état, aux besoins nouveaux du pays.

Il semble que là fût aussi la place des débris philosophiques du XVIIIe

siècle, et que les hommes si peu nombreux qui en restaient se dussent

fondre dans cette coterie, où plusieurs d'entre eux allaient en effet

souvent et avaient des amis. Mais une différence réelle les en séparait

et ne permettait pas que la société du XVIIIe siècle se trouvât là

vraiment représentée. La politique avait été la principale, presque

l'unique affaire des Constituants; elle était le lien, le caractère

dominant de leur coterie. Issus de la philosophie et de la littérature

de leur temps, ils n'étaient cependant ni lettrés ni philosophes; ils

honoraient les doctrines et les lettres, mais en gens qui les tiennent

de la seconde main, et n'en font ni leur affaire ni leur plaisir. Or,

l'école du XVIIIe siècle, sa véritable école, celle qui lui servait de

centre et lui donnait l'impulsion, était essentiellement philosophique

et littéraire: la politique l'intéressait, mais comme l'un des objets de

sa méditation, comme une application d'idées qui venaient de plus loin

et s'étendaient fort au delà. De nos jours, purs politiques que nous

sommes, nous nous figurons que c'est là la plus attrayante, la première

préoccupation de l'esprit, et c'est presque uniquement pour avoir

enfanté des constitutions et rappelé les peuples à la liberté que le

XVIIIe siècle nous paraît grand. Étroite présomption! Un champ bien plus

vaste, bien plus varié que la société humaine, s'ouvre devant l'esprit

humain; et dans ses jours de force et d'éclat, il est loin de se

satisfaire et de s'épuiser dans l'étude des relations des hommes.

Politique sans doute dans ses voeux et ses résultats, le XVIIIe siècle

était bien autre chose encore, et prenait à ses idées, à leur vérité, à

leur manifestation, un plaisir tout à fait indépendant de l'emploi

qu'en pourraient faire des publicistes ou des législateurs. C'est là

le caractère de l'esprit philosophique, bien différent de l'esprit

politique qui ne s'attache aux idées que dans leur rapport avec les

faits sociaux et pour les appliquer. Certaines fractions, certaines

coteries du XVIIIe siècle, les économistes, par exemple, s'occupaient

spécialement de politique; mais le siècle en général, la société

du siècle dans son ensemble aspirait surtout aux conquêtes et aux

jouissances intellectuelles de tout genre, en tout sens, à tout prix; et

la pensée de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, se fût trouvée en prison

si on l'eût astreinte à ne s'exercer que sur les formes de gouvernement

et la destinée des nations.

Les derniers contemporains de ces grands hommes, les survivants de

l'école philosophique, M. Suard et M. l'abbé Morellet n'étaient pas

doués à coup sûr d'une pensée si active et si étendue. M. Suard n'avait

aucun vif désir de savoir ni de produire; quoique la littérature lui

eût seule ouvert les portes du monde, il était bien plus homme du monde

qu'homme de lettres. Esprit difficile, paresseux, d'une élégance et

d'un dédain aristocratique, pourvu qu'il menât une vie honorable, semée

d'intérêts doux et de relations agréables, peu lui importait de déployer

ses facultés et de se faire un nom. Depuis que le travail n'était

plus pour lui une nécessité, il le prenait et le quittait comme un

passe-temps, lisant et écrivant à loisir, sans but, pour son seul

plaisir, avec une sorte d'épicurisme intellectuel qui n'avait pourtant

rien d'égoïste ni d'indifférent. Les études de l'abbé Morellet avaient

été plus sérieuses, plus patientes, mais très-spéciales; l'économie

politique et quelques applications de ce qu'il avait appris en Sorbonne

l'avaient presque exclusivement occupé. Il semble qu'à l'un et à l'autre

de ces deux hommes la société des Constituants, avec les traditions

de leur temps, ses habitudes élégantes, son estime des lettres et ses

principes politiques, dût pleinement suffire. Pourtant il n'en était

rien; à l'exemple de leurs maîtres, ils avaient tous deux des besoins

intellectuels plus variés; ils prenaient aux idées, aux mouvements de

l'esprit humain, un intérêt plus désintéressé, si je puis ainsi parler,

plus exempt de toute direction particulière, de toute application

prochaine. Et séparés, comme on vient de le voir, de toutes des coteries

que j'ai nommées d'abord, ils ne sympathisaient qu'à demi avec celle-là

même qui tenait de plus près à leurs opinions, à leurs souvenirs; il

leur en fallait une qui fût une image plus complète, plus fidèle, de

leur temps et de la société au sein de laquelle ils s'étaient formés.

Telle était, en effet, la leur. D'anciennes relations de même origine et

de même goût, M. de Boufflers, M. Dupont de Nemours, M. Gallois, etc.,

quelques académiciens dont M. Suard avait appuyé la candidature, et qui

lui formaient un petit parti dans l'Académie, quelques jeunes gens dont

il encourageait le talent avec une bienveillance qui n'avait rien de

banal, quelques membres du Sénat ou d'autres corps, qui faisaient

profession d'indépendance, quelques étrangers qui ne se seraient pas

pardonné de quitter Paris sans avoir connu les derniers contemporains de

Voltaire et de ce siècle dont la gloire a pénétré plus loin que

celle d'aucun autre, voilà de quoi cette société se composait. On se

réunissait le jeudi chez l'abbé Morellet, le mardi et le samedi chez M.

Suard; quelquefois plus souvent pour un cercle choisi. Les mercredis,

madame d'Houdetot donnait à dîner à un certain nombre de personnes

invitées une fois pour toutes, et qui pouvaient y aller quand il leur

plaisait. Elles s'y trouvaient en général huit, dix, quelquefois

davantage. Point de recherches, point de bonne chère; le dîner n'était

qu'un moyen, nullement un but de réunion. Après le dîner, assise au coin

du feu, dans son grand fauteuil, le dos voûté, la tête inclinée sur la

poitrine, parlant peu, bas, remuant à peine, madame d'Houdetot assistait

en quelque sorte à la conversation, sans la diriger, sans l'exciter,

point gênante, point maîtresse de maison, bonne, facile, mais prenant

à tout ce qui se disait, aux discussions littéraires, aux nouvelles de

société ou de spectacle, au moindre incident, au moindre mot spirituel,

un intérêt vif et curieux; mélange piquant et original de vieillesse et

de jeunesse, de tranquillité et de mouvement.

On trouvait chez M. Suard moins de facilité, moins de laisser-aller; là,

peu _d'a parte_ entre les voisins, peu d'interruptions au gré de telle

ou telle fantaisie, une conversation presque toujours générale et

suivie. C'était l'usage de la maison et on y tenait; il en résultait

quelquefois, surtout au commencement de la soirée, un peu de gêne et de

froideur. Mais en revanche, là régnaient une liberté plus sérieuse et

bien plus de variété réelle. M. Suard ne craignait d'aborder ni de voir

aborder chez lui aucun sujet. Nulle part la franchise de la pensée et du

langage n'était aussi grande, aussi ouvertement autorisée, provoquée par

le maître de la maison. Les hommes qui ne l'ont pas vu ne sauraient se

figurer, et bien des hommes qui l'ont vu ont oublié quelle était alors

la timidité des esprits, la retenue des entretiens; à quel point, dès

que le moindre contact avec la politique se laissait entrevoir, les

figures devenaient froides et les paroles officielles. Un censeur de

cette époque montrait à quelqu'un de ses amis certains passages d'une

pièce de théâtre qu'il était chargé d'examiner: «Vous ne voyez là

point d'allusions, lui disait-il; le public n'en verra point «eh bien!

monsieur, il y en a, et je me garderai bien de les autoriser.» De 1809

à 1814, tous étaient à peu près comme le censeur; tous se conduisaient

comme s'il y eût eu des allusions là où personne n'en eût pu voir; et

sur tout sujet politique, ou seulement philosophique, toute conversation

un peu sérieuse en était frappée de mort. M. Suard n'avait jamais

souffert que cette mort pénétrât chez lui: nul homme n'était plus

étranger à toute menée, à toute intention politique, plus modéré au fond

dans ses opinions et ses désirs; il n'avait même, pour l'action et les

affaires, ni goût ni talent. Mais la liberté de la pensée et de la

parole était sa vie, son honneur; il se fût senti avili à ses

propres yeux d'y renoncer, et il la maintenait au profit de tous.

La conversation ne manquait pas d'ailleurs chez lui d'étendue et

de variété; aucune habitude, aucune préoccupation spéciale n'en

rétrécissait le champ; philosophie, littérature, histoire, arts,

antiquité, temps modernes, pays étrangers, tous les sujets y étaient

accueillis avec faveur. Les idées jeunes et nouvelles, fussent-elles

même peu en accord avec les traditions du XVIIIe siècle, n'y

rencontraient point une hostilité repoussante; on leur pardonnait de

déplaire en faveur du mouvement d'esprit qu'excitait leur nouveauté; car

on avait besoin surtout de ce mouvement; on vivait, en fait d'idées et

de connaissances, sur un fonds depuis longtemps exploité; ainsi que les

mêmes personnes, les mêmes réflexions, les mêmes anecdotes revenaient

souvent; et l'activité, bien que réelle, n'était ni féconde ni

progressive. Mais on y sentait incessamment cette sincérité, ce

désintéressement de l'esprit qui font peut-être le plus grand charme

de la pensée et de la conversation. On se réunissait, on causait

sans nécessité, sans but, par le seul attrait des communications

intellectuelles. Ce n'était pas sans doute le sérieux d'amis passionnés

de la vérité et de la science; mais c'était encore moins l'étroit

égoïsme ou le mesquin travail des gens qui ne font cas que de l'utile et

n'agissent ou ne parlent qu'avec un dessein spécial, en vue de

quelque résultat déterminé. On ne recherchait pas, il est vrai, on ne

reproduisait pas les idées pour elles-mêmes et pour elles seules; on

leur demandait quelque chose au delà, un plaisir social, mais rien de

plus.

Et c'était précisément là ce qui distinguait, il y a trente ans, cette

coterie de toutes les autres, ce qui en faisait l'image la plus vraie,

la seule image de la société qui, cinquante ans auparavant, avait animé

Paris, et l'Europe au nom de Paris.

Image bien froide sans doute, bien pâle. Cinquante ans auparavant, la

coterie philosophique ne se resserrait pas autour de deux vieillards;

elle était partout, chez les gens de cour, d'église, de robe, de

finance; hautaine ici, complaisante là, tantôt endoctrinant, tantôt

divertissant ses hôtes, mais partout jeune, active, confiante, recrutant

et guerroyant partout, pénétrant et entraînant la société tout entière.

Et le mouvement ne se renfermait pas dans Paris; il en partait pour

se répandre en tous sens et y revenir plus vif, plus général. Grimm

adressait sa correspondance à l'impératrice de Russie, à la reine de

Suède, au roi de Pologne, à huit ou dix princes souverains tous avides

des moindres faits, des moindres bruits venus de ce grand atelier de

travail et de plaisir intellectuel. Il n'était pas besoin d'être prince

souverain pour entretenir à Paris un correspondant: en Allemagne, en

Italie, en Angleterre, de simples particuliers, riches et curieux,

voulaient avoir le leur, et de mois en mois, de semaine en semaine, être

tant bien que mal informés de tout ce qu'on faisait, disait ou pensait

à Paris. On s'adressait à d'Alembert, à Diderot, à Grimm lui-même pour

leur demander des correspondants de moindre figure; et des jeunes gens

sans fortune, sans nom, à leur début dans les lettres, trouvaient là un

moyen d'existence, comme ils en trouvent maintenant dans les journaux.

Certes, c'était là une autre société que cette petite coterie

philosophique de 1809, si faible, si isolée. C'était un autre état

intellectuel que celui dont le salon de M. Suard pouvait donner l'idée.

Cependant le fond, sinon l'éclat, la direction, sinon le mouvement,

étaient les mêmes; c'était le même goût des plaisirs et des progrès de

l'esprit, également éloigné de la méditation pure et de l'application

intéressée; le même mélange de sérieux et de légèreté; le même besoin

de nouveauté pour la pensée sans désir bien vif d'innovation dans

les situations sociales et la vie; le même penchant à s'occuper des

questions et des intérêts politiques, avec la même prépondérance de

l'esprit philosophique et littéraire sur l'esprit politique. Le grand

tableau n'existait plus; le dessin qui en restait était fidèle et pur.

Madame de Rumford avait été élevée au milieu de ce monde dont les

diverses coteries que je viens de rappeler étaient, en 1809, les

derniers débris. Son père, M. Paulze, d'abord receveur général, ensuite

fermier général des finances, homme très-éclairé dans la science et

très-habile dans la pratique de son état, avait épousé une nièce du

fameux contrôleur général, l'abbé Terrai. Celui-ci faisait grand cas

des lumières et de l'expérience de son neveu, qui donnait souvent à son

oncle, sur l'administration des finances, d'excellents conseils, fort

bien compris, car l'abbé Terrai était homme de beaucoup d'esprit, et

assez mal suivis, comme il devait arriver à un ministre qui ne voulait

se brouiller avec personne à la cour, et qui ne recevait pas du pays de

quoi suffire en même temps aux besoins de l'État et aux fantaisies de

tout le monde. Une longue correspondance, entre l'abbé Terrai et M.

Paulze, a été conservée, en grande partie du moins, dans la famille du

fermier général, et contient, sur les mesures financières de ce temps,

des renseignements fort curieux.

L'administration compte en France trois grandes époques. Elle a été

créée au XVIIe siècle sous Louis XIV. Au XVIIIe, de 1750 à 1789, elle

est entrée dans les voies du progrès scientifique et dela civilisation

universelle. C'est de nos jours, et d'abord par l'impulsion de

l'Assemblée constituante, qu'elle a reçu sa forme systématique, et pris

dans la société, aussi bien que dans le gouvernement, une influence

destinée, si je ne me trompe, à s'accroître encore, en se combinant avec

les institutions libres.

La seconde de ces époques a rendu à la France des services à mon avis,

trop peu connus et mal appréciés. Aux grandes questions de l'ordre moral

appartient la prééminence. Je ne m'en étonne ni ne m'en plains. Ces

questions, soulevées alors avec tant d'éclat et d'effet, ont éclipsé

toutes les autres. L'administration s'est effacée devant la politique;

ses travaux, ses projets étaient modestes au milieu, selon les uns, du

bouleversement, selon les autres, de la régénération de la société.

Un grand fait pourtant date de ce temps, la création des sciences qui

planent au-dessus de l'administration et lui révèlent les lois des faits

qu'elle est appelée à régir. Personne n'a encore entrevu, et peut-être

ne saurait encore entrevoir le rôle que ces sciences sont destinées

à jouer dans le monde. Rôle immense, quoiqu'il ne doive et ne puisse

jamais être le premier. Au XVIIIe siècle en appartiendra le principal

honneur: c'est là son oeuvre la plus originale.

La partie théorique de cette oeuvre n'a point à se plaindre de la

renommée. Elle fit grand bruit en naissant. Les diverses écoles

économistes, leurs systèmes, leurs débats n'ont jamais cessé d'attirer

puissamment l'attention publique. Mais la partie pratique de

l'administration française dans la seconde moitié du XVIIIe siècle,

l'esprit général qui y présidait, son respect pour la science et pour

l'humanité, ses efforts, d'une part pour assurer l'empire des principes

sur les faits, de l'autre pour diriger les faits et les principes vers

le bien de la société tout entière, les résultats positifs de ces

efforts, les innombrables et inappréciables améliorations accomplies,

ou commencées, ou préparées, ou méditées à cette époque dans tous

les services publics, les travaux, en un mot, et les mérites des

administrateurs de tout genre et de tout rang qui ont eu alors en main

les affaires du pays, c'est ce qu'ont trop effacé les orages et les

triomphes de la politique, ce qui n'a pas obtenu sa juste part de

reconnaissance et de célébrité.

La maison de M. Paulze était l'un des foyers de ces utiles études,

de ces salutaires réformes. Là se réunissaient Turgot, Malesherbes,

Trudaine, Condorcet, Dupont de Nemours; là dans des conversations à la

fois sérieuses et faciles, sans préméditation savante, sans autre but

que la vérité, les questions étaient posées, les faits rapportés, les

idées débattues. M. Paulze n'y fournissait pas seulement le tribut de

ses lumières personnelles; il avait institué à la ferme générale un

bureau chargé de recueillir, sur l'impôt et le commerce de la France,

sur le mouvement des ports, sur tout ce qui intéresse la richesse

nationale, tous les renseignements statistiques. Il entretenait, dans

le même dessein, avec un grand nombre de négociants et de banquiers

étrangers, une correspondance assidue. Ces documents étaient

libéralement communiqués aux hommes éclairés qui fréquentaient sa

maison. L'abbé Raynal, entre autres, ami particulier de M. Paulze, y

puisa la plupart des faits et des détails qu'il a consignés dans son

_Histoire philosophique des deux Indes_, et qui en sont la seule partie

encore importante aujourd'hui.

Cette société, ces conversations, n'avaient rien qui pût entrer dans

l'éducation de mademoiselle Paulze, ni influer directement sur elle.

Mais, à vivre et à se développer dans une telle atmosphère, elle apprit

deux choses, le plus salutaire enseignement que l'enfance puisse

recevoir et léguer à toute la vie, l'estime des études sérieuses et le

respect du mérite personnel.

Elle avait à peine treize ans quand l'abbé Terrai voulut la marier à

la cour. Son père, peu touché de cette fantaisie, préféra un de ses

collègues dans la ferme générale, M. Lavoisier, et l'abbé Terrai n'en

prit point d'humeur. Le mariage fut célébré dans la chapelle de l'hôtel

du contrôleur général, le 16 décembre 1771.

En passant de la maison de son père dans celle de son mari, madame

Lavoisier changea d'horizon sans changer d'habitudes. Au mouvement des

sciences économiques succéda celui des sciences physiques, et la société

des savants à celle des administrateurs. Les hommes spéciaux témoignent

quelquefois un grand dédain pour l'intérêt que les gens du monde peuvent

porter à leurs travaux; et s'il s'agissait en effet d'en juger le mérite

scientifique, ils auraient pleinement raison. Mais l'estime, le goût

du public pour la science, et la manifestation fréquente, vive, de ce

sentiment, sont pour elle d'une haute importance, et jouent un grand

rôle dans l'histoire. Les temps de cette sympathie, un peu fastueuse

et frivole, ont toujours été pour les sciences, des temps d'élan et

de progrès; et à considérer les choses dans leur ensemble, l'histoire

naturelle et la chimie ont profité de l'existence sociale de M. de

Buffon et de M. Lavoisier, aussi bien que de leurs découvertes.

Soit affection pour son mari, soit disposition naturelle, madame

Lavoisier s'associa à ses travaux comme un compagnon ou un disciple.

Ceux-là même qui ne l'ont connue que bien loin de la jeunesse ont pu

démêler que, sous une apparence un peu froide et rude, et presque

uniquement préoccupée de sa vie de société, c'était une personne capable

d'être fortement saisie par un sentiment, par une idée, et de s'y

adonner avec passion. Elle vivait dans le laboratoire de M. Lavoisier,

l'aidait dans ses expériences, écrivait ses observations sous sa dictée,

traduisait, dessinait pour lui. Elle apprit à graver pour qu'il fût sûr

d'un ouvrier exact jusqu'au scrupule, et les planches du _Traité de

Chimie_ furent bien réellement l'oeuvre de ses mains. Elle publia, parce

qu'il le désirait, la traduction d'un ouvrage du chimiste anglais Kirwan

«sur la force des acides et la proportion des substances qui composent

les sels neutres:» et elle avait acquis, de la science qu'ils

cultivaient ensemble, une intelligence si complète que lorsque, en 1803,

onze ans après la mort de Lavoisier, elle voulut réunir et publier ses

mémoires scientifiques, elle put se charger seule de ce travail, et

l'accomplit en effet, en y joignant une préface parfaitement simple, où

ne se laisse entrevoir aucune ombre de prétention.

Un intérieur ainsi animé par une affection réciproque et des occupations

favorites, une grande fortune, beaucoup de considération, une bonne

maison à l'Arsenal, recherchée par les hommes les plus distingués, tous

les plaisirs de l'esprit, de la richesse, de la jeunesse, c'était là, à

coup sûr, une existence brillante et douce. Cette existence fut frappée,

foudroyée par la Révolution, comme toutes celles qui l'entouraient. En

1794, madame Lavoisier vit monter le même jour sur l'échafaud son père

et son mari, et n'échappa elle-même, après un emprisonnement assez

court, qu'en se plongeant, avec la patience la plus persévérante, dans

la plus complète et silencieuse obscurité.

Dès le début de la Révolution, M. Lavoisier, quelque favorables que

fussent ses idées à la réforme de l'État, avait considéré l'avenir avec

effroi. C'était un homme d'un esprit juste et calme, d'un caractère doux

et modeste, qui poursuivait avec désintéressement, au sein d'une vie

heureuse, de nobles et utiles travaux, et que les orages politiques

dérangeaient beaucoup trop pour qu'il y plaçât ses espérances. En juin

1792, le roi lui fit offrir le ministère des contributions publiques. M.

Lavoisier le refusa par cette lettre pleine d'élévation, de simplicité

et de droiture:

«Sire,

Ce n'est ni par une crainte pusillanime, bien éloignée de mon caractère,

ni par indifférence pour la chose publique, ni, je l'avouerai même, par

le sentiment de l'insuffisance de mes forces que je suis contraint de me

refuser à la marque de confiance dont Votre Majesté veut bien m'honorer

en me faisant offrir le ministère des contributions publiques. Témoin,

pendant que j'ai été attaché à la trésorerie nationale, des sentiments

patriotiques de Votre Majesté, de ses tendres sollicitudes pour le

bonheur du peuple, de son inflexible sévérité de principes, de son

inaltérable probité, je sens, plus vivement que je ne puis l'exprimer,

ce à quoi je renonce en perdant l'occasion de devenir l'organe de ses

sentiments auprès de la nation.

Mais, Sire, il est du devoir d'un honnête homme et d'un citoyen de

n'accepter une place importante qu'autant qu'il a l'espérance d'en

remplir les obligations dans toute leur étendue.

Je ne suis ni jacobin, ni feuillant. Je ne suis d'aucune société,

d'aucun club. Accoutumé à peser tout au poids de ma conscience et de ma

raison, jamais je n'aurais pu consentir à aliéner mes opinions à

aucun parti. J'ai juré, dans la sincérité de mon coeur, fidélité à la

Constitution que vous avez acceptée, aux pouvoirs constitués par le

peuple, à vous, Sire, qui êtes le Roi constitutionnel des Français,

à vous dont les vertus et les malheurs ne sont pas assez sentis.

Convaincu, comme je le suis, que le Corps législatif est sorti des

limites que la Constitution lui avait tracées, que pourrait un ministre

constitutionnaire? Incapable de composer avec ses principes et avec sa

conscience, il réclamerait en vain l'autorité de la loi à laquelle tous

les Français se sont liés par le serment le plus imposant. La résistance

qu'il pourrait conseiller, par les moyens que la Constitution donne à

Votre Majesté, serait présentée comme un crime; il périrait victime de

ses devoirs et l'inflexibilité même de son caractère deviendrait la

source de nouveaux malheurs.

Sire, permettez que je continue de consacrer mes veilles et mon

existence au service de l'État dans des postes moins élevés, mais où je

pourrai rendre des services peut-être plus utiles, et probablement plus

durables. Dévoué à l'instruction publique, je chercherai à éclairer le

peuple sur ses devoirs. Soldat citoyen, je porterai les armes pour

la défense de la patrie, pour celle de la loi, pour la sûreté du

représentant inamovible du peuple français.

Je suis avec un profond respect, de Votre Majesté,

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) · 第 26 / 53 题