VI

_Circulaire adressée aux préfets_ (29 _septembre_ 1830) _par M. Guizot,

ministre de l'intérieur, sur les élections à la Chambre des députés_.

Monsieur le Préfet,

Par ordonnances royales des 13, 15, 28 et 29

septembre 1830, cent onze collèges électoraux ont été convoqués. Près de

60,000 électeurs exerceront leurs droits; plus d'un quart de la Chambre

des députés doit sortir d'une élection nouvelle.

Cette élection, quoique partielle, suffira pour indiquer l'état

général de la France. Elle est attendue comme un événement grave; elle

contribuera puissamment à déterminer le caractère de notre révolution;

elle présagera notre avenir.

Dans une circonstance si importante, monsieur le préfet, vous ne serez

pas surpris que je vous entretienne plus spécialement des devoirs de

l'administration. Ses intentions ne sauraient être que conformes à ses

devoirs.

Ces devoirs sont simples. La mauvaise politique d'un pouvoir trop

faible pour se passer d'artifices les compliquait en les défigurant. Un

gouvernement national se fie à la France du choix de ses députés. Il

ne rend pas l'administration responsable des votes que recèle l'urne

électorale. Assurer l'entière liberté des suffrages en maintenant

sévèrement l'ordre légal, voilà toute son ambition. Comme la Charte, les

élections désormais doivent _être une vérité_.

Vous sentez, monsieur le préfet, quelle scrupuleuse impartialité vous

est imposée. Le temps n'est pas si éloigné où la puissance publique,

se plaçant entre les intérêts et les consciences, s'efforçait de faire

mentir le pays contre lui-même, et de le suborner comme un faux témoin.

En dénaturant sa mission, en excédant ses droits, elle a compromis ainsi

même sa légitime influence. Ce n'est que par une réaction de justice,

de probité, de modération, que l'administration peut reconquérir cette

autorité morale qui lui est si nécessaire, et qui fait sa principale

force. Il faut que les pouvoirs s'honorent pour s'affermir.

Ainsi, monsieur le préfet, quelque importance que le gouvernement

attache au résultat des élections, n'oubliez jamais qu'il l'attend avec

trop de sécurité pour prétendre, même indirectement, à les dominer.

C'est par votre administration seule que vous devez influer sur

l'opinion publique.

La France, d'ailleurs, ne connaît-elle pas sa situation? Heureuse et

fière d'une révolution qu'elle a faite, elle n'aspire qu'à en recueillir

les fruits; elle ne veut que jouir en paix, de sa conquête. La liberté

dans l'ordre, le progrès dans le repos, le perfectionnement sans combat,

voilà ce qu'elle ne pouvait obtenir du gouvernement qui n'est plus;

voilà ce qu'elle espère du gouvernement qu'elle s'est donné. Sa longue

persévérance, sa générosité dans la victoire, lui semblent des droits

à tous les biens d'une civilisation croissante et d'une constitution

réglée. Mais elle n'entend pas que ces biens soient ajournés par la

faiblesse, compromis par l'imprudence, détruits par les passions. Elle a

mis toute sa force aux ordres de sa sagesse.

Les élections en feront foi, monsieur le préfet; telle est ma

conviction. Celles qui présagèrent, il y a trois mois, la chute du

pouvoir absolu élevèrent la France bien haut dans l'opinion des

peuples. Celles qui se préparent, moins difficiles, moins laborieuses,

attesteront encore, après le triomphe, tout ce que quinze années

d'amélioration lente, de liberté combattue, donnent aux peuples

d'expérience, de prudence et de fermeté.

La France agira, monsieur le préfet, et l'administration veillera pour

elle. Votre tâche est de maintenir liberté aux opinions et force à la

loi. En l'accomplissant, vous aurez aussi une part honorable dans le

résultat des élections.

Les lois qui règlent parmi nous les questions électorales ont été

éclaircies, complétées par l'expérience et la discussion. Les

modifications que la loi transitoire du 12 septembre a dû apporter à

cette législation ne sauraient amener de difficultés essentielles.

Si toutefois quelques questions vous semblaient encore obscures et

incertaines, ne craignez pas de me consulter; je vous ferai connaître

les précédents et mon opinion. Vous saurez cependant que la règle, en

ces sujets, réside dans le texte des lois et la jurisprudence des cours

royales. Vous demeurerez donc responsable des décisions que vous aurez

à prendre; les tribunaux les jugeraient, et ce n'est pas le ministre

de l'intérieur que les lois ont constitué le gardien de l'unité de

jurisprudence, c'est la Cour de cassation.

Vous le voyez, monsieur le préfet, le gouvernement n'exige de vous que

l'observation religieuse des lois; il n'attend de vous que ce que lui

offrent déjà votre loyauté et votre patriotisme. Vous pouvez dire à tous

quelle est sa pensée, il ne la cache ni ne l'impose. Venu de la nation,

il ne la redoute pas; il compte sur elle comme elle peut compter

sur lui. Imitez-le, monsieur le préfet; que l'administration soit

consciencieuse pour que l'élection le soit aussi. Le gouvernement

n'en sera pas moins puissant. Sous l'heureuse constitution que nous

possédons, l'autorité doit s'appuyer sur la liberté même et se relever

en la protégeant.

Recevez, monsieur le préfet,

l'assurance de ma parfaite considération.

Le ministre secrétaire d'État

au département de l'intérieur,

GUIZOT.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) · 第 25 / 53 题