CHAPITRE XIV

INSURRECTIONS LÉGITIMISTE ET RÉPUBLICAINE.--OPPOSITION

PARLEMENTAIRE.--FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832.

État des esprits après la mort de M. Casimir Périer;--dans le

gouvernement;--dans les divers partis.--Insurrection légitimiste

dans les départements de l'Ouest.--Principe et sentiments du parti

légitimiste.--Mme la duchesse de Berry.--Principe et sentiments du parti

républicain.--Ses préparatifs d'insurrection à Paris.--Manifeste ou

_Compte rendu_ de l'opposition parlementaire.--Ses motifs et son

caractère.--Courage et insuffisance du cabinet.--On pense à M.

de Talleyrand comme premier ministre.--Voyage de M. de Rémusat

à Londres.--M. de Talleyrand s'y refuse.--Mort du général

Lamarque.--Insurrection républicaine des 5 et 6 juin 1832.--Énergique

résistance du parti de l'ordre.--Le roi parcourt Paris.--Je me rends

aux Tuileries.--Visite aux Tuileries de MM. Laffitte, Odilon-Barrot et

Arago.--Leur conversation avec le roi.--Faiblesse croissante du cabinet

malgré sa victoire.--Ses deux fautes.--Mise en état de siège de

Paris.--Arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de

Neuville et Berryer.--Tentative du roi pour conserver le cabinet en

le fortifiant.--M. Dupin.--Urgence de la situation.--Le roi nomme

le maréchal Soult président du conseil et le charge de former un

cabinet.--Le duc de Broglie est appelé à Paris.--Il fait de mon

entrée dans le cabinet la condition de la sienne.--Objections et

hésitation.--Le maréchal Soult fait une nouvelle proposition à M. Dupin,

qui refuse.--On me propose et j'accepte le ministère de l'instruction

publique.--Formation du cabinet du 11 octobre 1832.

(16 mai--11 octobre 1832.)

Le 15 mai 1832, pendant que M. Casimir Périer vivait encore, le

_Journal des Débats_, défenseur éprouvé et interprète presque avoué du

gouvernement, disait: «C'est une erreur étrange que de s'obstiner à

confondre le système et le ministère du 13 mars, comme si le système

était né et devait s'éteindre avec tel ou tel homme. Non pas, à Dieu ne

plaise, qu'il entre dans notre pensée de rabaisser le moins du monde les

immenses services rendus par l'homme au système! M. Casimir Périer a

courageusement accepté la mission de faire prévaloir le système que tous

les esprits éclairés et tous les bons citoyens avaient déjà reconnu et

proclamé le seul capable de sauver la France. Cette mission, il l'a

remplie avec une énergie et un talent qui lui assurent une mémoire

immortelle. Mais M. Casimir Périer n'a point créé son système; il n'a

eu que le mérite de le discerner et de l'adopter franchement. C'est la

force de l'opinion nationale qui a poussé aux affaires M. Casimir Périer

et ses collègues; c'est le système qui a fait le ministère du 13 mars,

et non pas le ministère du 13 mars qui a fait le système. Le système du

13 mars a pris naissance au moment même de la Révolution de Juillet.

Ce n'est autre chose que le système de la monarchie constitutionnelle

opposé à la république pure, ou à la monarchie républicaine, ce qui se

ressemble beaucoup. Ce système était né avant M. Casimir Périer; il

lui survivra si le malheur veut que M. Casimir Périer soit enlevé à la

France.»

Le surlendemain 17 mai, M. Casimir Périer était mort, et _le Moniteur_,

en l'annonçant officiellement, s'exprimait en ces termes: «La nation

s'est attachée au système que le ministère du 13 mars s'appliquait à

faire triompher: à l'intérieur, la Charte; à l'extérieur, la paix. Il

n'appartiendrait pas au caprice de quelques individus d'y rien changer;

c'est le voeu du pays, car ce fut l'esprit des élections de 1831 et

des majorités parlementaires dans la session qui les suivit.

Constitutionnellement, ce système doit donc rester intact, il est dans

la pensée des trois pouvoirs. Politiquement, il est dans la nature des

choses; c'est la base du nouveau droit public consacré par le traité du

15 novembre[25].Devant l'Europe et devant les Chambres, c'est donc

un système convenu, et la bonne foi comme la responsabilité des

dépositaires de l'autorité royale leur commande de préserver d'aucune

atteinte les principes dont l'application leur a été confiée. Que la

France, veuve d'un grand citoyen, sache donc bien qu'il n'y a rien de

changé dans ses destinées politiques; c'est elle-même qui se les est

faites; elle seule pourrait les changer, et elle ne le veut pas. Elle

veut toujours la paix, elle veut toujours la Charte; et son gouvernement

restera fidèle à la mission qu'il a reçue de lui conserver ces deux

biens.»

[Note 25: Adopté par la Conférence de Londres et ratifié par les cinq

puissances pour régler la séparation de la Belgique et de la Hollande.]

Les malveillants et les esprits qui se croient sagaces parce qu'ils sont

soupçonneux virent dans ce langage tout autre chose que le désir de

rassurer la France: c'était, dirent-ils, l'explosion de la jalousie du

Roi envers M. Casimir Périer, et de son dessein de ne voir ou de ne

laisser voir dans ses ministres que les instruments de sa politique, en

s'en attribuant à lui-même tout l'honneur. Louis XIV disait: «L'État,

c'est moi;» le roi Louis-Philippe veut dire: «Mon gouvernement, c'est

moi[26].» Les prétextes, légers mais spécieux, ne manquaient pas à

cette imputation: ce prince avait des vivacités d'impression et des

intempérances de langage qui lui donnaient quelquefois les airs de

défauts qu'au fond il n'avait pas et de fautes qu'en définitive il ne

faisait pas: il aimait la popularité et il était enclin à croire le

public injuste envers lui; deux penchants qu'il a patriotiquement

surmontés pour soutenir la politique qu'il jugeait bonne et pour servir

les vrais intérêts de la France. Mais, dans cette lutte intérieure, il

voulait avoir au moins le mérite de son sacrifice, et que la France sût

bien que, si elle jouissait des bienfaits de l'ordre, de la liberté

légale et de la paix, c'était à lui surtout qu'elle les devait. Or, le

gouvernement représentatif a ce résultat inévitable que ce ne sont pas

les délibérations du Conseil, mais les effets de la scène qui frappent

le public; il peut arriver que le Roi soit pour beaucoup dans la

politique qui prévaut, mais les ministres en sont toujours les acteurs;

c'est à eux surtout que vont les honneurs du succès comme les travaux et

les périls du combat, car ils y engagent toute leur destinée. Et puis

ils sortent des rangs du pays; ils sont ses représentants immédiats

et comme ses champions d'élite pour son service et sa défense. Il est

naturel que ses regards et ses sentiments se portent d'abord sur eux;

c'est même l'un des principaux mérites du régime constitutionnel qu'il

en soit ainsi, et que la royauté n'ait pas à subir les chances de

l'arène. Mais si la sécurité du trône y gagne, il peut arriver que

l'amour-propre du prince en souffre; et s'il en souffre injustement, si

la part qui lui revient effectivement dans l'adoption, le maintien et

le succès de la bonne politique ne lui est pas faite dans l'opinion

publique, si en même temps le cours des idées populaires et des hommes

qui les représentent tend à le repousser de plus en plus dans l'ombre,

si d'autres amours-propres s'élèvent en face de l'amour-propre royal

et lui contestent ses satisfactions légitimes, alors surviennent

ces susceptibilités d'influence ou de renommée, ces inquiétudes sur

l'injustice et l'ingratitude publiques, ces mouvements naturels du coeur

humain que le plus sage prince ne réussit guère à supprimer absolument,

et qui lui prêtent, pour peu qu'il s'y laisse aller, des apparences que

la conduite la plus modérée, la plus constitutionnelle, ne suffit

pas toujours à effacer. C'est la difficile situation dont le roi

Louis-Philippe, dans son attitude et son langage, n'a pas toujours tenu

assez de compte, et dont il a eu injustement à souffrir.

[Note 26: _Pièces historiques_, n° XV.]

Les rois oublient trop d'ailleurs avec quelle rapidité leurs moindres

impressions, et les dispositions qu'ils laissent entrevoir en se hâtant

de les contenir, fournissent à leur entourage les occasions d'un zèle où

le public croit reconnaître leur propre pensée. Peu de jours après la

mort de M. Casimir Périer, j'étais aux Tuileries, dans le salon de la

Reine; un membre de la Chambre des Députés, homme de sens et très-dévoué

au Roi, dit à l'un des officiers intimes de la cour: «Quel fléau que

le choléra, Monsieur, et quelle perte que celle de M. Périer!--Oui

certainement, monsieur; et la fille de M. Molé, cette pauvre madame

de Champlâtreux!» comme pour atténuer, en le comparant à une douleur

très-légitime mais purement de famille, le deuil public pour la mort

d'un grand ministre. Je ne doute pas que si le roi Louis Philippe eût

entendu ce propos, il n'en eût senti l'inconvenance; mais les serviteurs

ont des empressements qui vont fort au delà des désirs des rois, et

celui-là croyait plaire en repoussant M. Casimir Périer dans la foule

des morts que le choléra avait frappés.

Non-seulement rien, dans le langage du Roi et de son gouvernement après

la mort de M. Casimir Périer, ne laissa paraître un tel sentiment;

mais ce langage, comme on le voit dans _le Moniteur_ que je viens

de rappeler, fut remarquablement modeste. En donnant à la France la

certitude que la politique d'ordre et de paix du cabinet du 13 mars

serait maintenue, on n'en faisait point remonter au Roi le mérite; son

nom n'était pas même prononcé; c'était à la France elle-même qu'on

reportait l'honneur du passé et l'espérance de l'avenir: «La France a

fait elle-même ses destinées; elle seule pourrait les changer et elle ne

le veut pas.»

La France en effet ne le voulait pas; mais sa volonté confuse et

chancelante serait demeurée vaine si la volonté précise et constante du

roi Louis Philippe n'était venue en aide et aux ministres qu'il avait

adoptés, et aux majorités parlementaires que ses ministres avaient

ralliées autour du trône. Roi, Chambres, cabinet du 13 mars, tous

avaient droit de réclamer la politique d'ordre et de paix comme la leur,

car ils l'avaient tous efficacement soutenue. Et les collègues que M.

Casimir Périer laissait après lui avaient droit aussi de parler en

leur propre nom, car ils étaient sincèrement résolus à poursuivre et à

défendre son oeuvre, en fidèles héritiers.

Mais M. Casimir Périer à peine mort, on reconnut combien son héritage

était lourd, et lui-même nécessaire pour le garder. C'est une remarque

vulgaire qu'on ne mesure bien la place que tenait un homme que lorsque

elle est vide; et le vide se fait durement sentir quand la nécessité

d'agir devient pressante au moment même où manque le grand acteur.

Dans les meilleurs jours du ministère de M. Casimir Périer, les partis

ennemis n'avaient pas cessé de conspirer: quand ils virent la France

troublée par le choléra et le premier ministre lui-même atteint, ils

jugèrent le moment favorable pour redoubler leurs efforts. Dans le cours

du mois de mai 1832, pendant que le chef du cabinet était aux prises,

dans les rues avec une terreur anarchique et dans son lit avec la

mort, les légitimistes soulevèrent dans l'Ouest la guerre civile;

les républicains s'armèrent pour une grande insurrection dans Paris;

l'opposition parlementaire se réunit pour préparer, en l'absence

des Chambres, sous le nom de _Compte rendu_ ou _Manifeste à nos

commettants_, une attaque générale et solennelle contre la politique

qu'elle avait combattue pendant la session.

Entre les mobiles qui peuvent pousser les hommes à conspirer ou à se

soulever pour renverser le gouvernement établi, l'un des plus puissants,

le plus puissant peut-être, c'est l'idée du droit à rétablir au sein

même du gouvernement, du pouvoir légitime à mettre à la place d'un

pouvoir usurpateur. On parle beaucoup de la puissance des intérêts, et

bien des gens croient faire preuve de sagacité et de bon sens en disant

que l'intérêt seul fait agir les hommes. Ce sont de vulgaires et

superficiels observateurs. L'histoire est là pour montrer quel degré

d'oppression, d'iniquité, de souffrance, de malheur peuvent supporter

les hommes, quand les intérêts personnels sont seuls en jeu, avant de

recourir, pour se délivrer, aux conspirations et aux insurrections. Si

au contraire ils croient, ou si seulement certains groupes d'hommes dans

la société croient que le pouvoir qui les gouverne n'a pas en lui-même,

par son origine et sa nature, droit de les gouverner, tenez pour certain

que les conspirations et les insurrections naîtront et renaîtront

obstinément parmi eux. Tant l'idée du droit a d'empire sur les hommes!

Tant la dignité instinctive de leur nature leur inspire le besoin de

ne se soumettre qu'au pouvoir qui, dans leur pensée, a droit à leur

obéissance, et de le chercher jusqu'à ce que leurs yeux, en s'élevant,

le voient en effet au-dessus d'eux!

Telle est la puissance de cette idée qu'elle peut jeter ceux qu'elle

possède dans l'injustice et l'imprudence extrêmes, et faire taire en eux

non-seulement la voix de l'intérêt personnel, des affections de famille,

du sens commun, du péril évident et vain, mais la voix même de la patrie

et des devoirs qu'elle impose à ses enfants. Après de longs et violents

troubles civils, ce que cherche surtout la patrie, son plus général

désir comme son plus impérieux besoin, c'est la présence, en fait, d'un

gouvernement juste et sage, qui lui assure l'ordre et la liberté, qui

protège équitablement tous les droits, tous les intérêts, et dirige

bien, au dehors comme au dedans, les affaires communes de la société.

C'est l'infirmité des choses humaines que les meilleures ont souvent de

tristes origines, et que la violence se rencontre dans le berceau des

plus utiles institutions et des plus nécessaires pouvoirs. Mais quand

les pouvoirs et les institutions sortis de leur berceau grandissent et

se développent régulièrement, quand le gouvernement, plus ou moins issu

de la force plus ou moins légitime, s'acquitte bien de sa mission et

satisfait aux voeux comme aux besoins généraux de la société, ce que

demande, ce qu'a droit de demander alors la patrie, c'est qu'on ne

conspire plus, qu'on ne se soulève plus, que, si l'on est mécontent ou

triste, on se tienne à l'écart, on attende les arrêts du temps, et qu'en

attendant on la laisse jouir de son repos, de sa prospérité, de ses

libertés, qu'on ne lui donne pas à recommencer sans cesse ce dur et

périlleux travail de l'enfantement d'un gouvernement voué, dès qu'il

sera né et quoi qu'il fasse, à se défendre contre une guerre à mort.

Mais ne comptez pas que, chez les hommes exclusivement préoccupés

de l'origine et du titre primitif des pouvoirs, ce cri de la patrie

l'emporte sur leur propre passion; ne vous flattez pas qu'en présence

d'un gouvernement auquel ils ne reconnaissent pas le droit de gouverner,

ils reconnaissent ses mérites et s'y résignent; ils seront envers lui,

mille fois plus exigeants qu'ils ne l'ont été, qu'ils ne le seraient

encore envers le gouvernement dont ils proclament le droit; ils

persisteront à voir en lui un péché originel pour lequel il n'y a point

de rédemption. Ils feront plus: ils ne tiendront, en l'attaquant, nul

compte, je ne dis pas seulement des périls de l'entreprise, mais des

chances de succès; ils seront aussi aveugles dans l'appréciation de

leurs forces qu'obstinés dans la poursuite de leur dessein; ils se

lanceront dans des tentatives désespérées, indifférents au risque de

relancer leur patrie dans le chaos et les ténèbres des révolutions.

Que sera-ce si de grands exemples de dévouement et de courage viennent

ajouter leur empire à celui des principes? C'est l'honneur de l'humanité

que les causes malheureuses et tenues pour légitimes font des héros et

des martyrs. Et quand des héros et des martyrs ont apparu, peu importe

le petit nombre des fidèles; peu importent la faiblesse des moyens et

l'incertitude des espérances; l'enthousiasme se joint au devoir; les

plaisirs de l'émotion et de l'action tiennent lieu des joies de la force

et des sourires de la fortune; on se satisfait, on s'exalte dans le

sentiment des périls qu'on affronte pour son chef ou pour sa foi; on se

complaît dans le mépris des lâches qui désertent la bonne cause. Et les

politiques voient avec surprise se déployer dans les tentatives les plus

insensées, les plus dénuées de chance, des prodiges de persévérance et

d'énergie, d'intelligence et de vertu.

Ce fut à une double explosion de tels adversaires qu'aussitôt après

la mort de M. Casimir Périer se trouva en butte le cabinet qui lui

survivait: les légitimistes et les républicains se levèrent en même

temps, réclamant les uns et les autres, au nom de leur principe, le

droit exclusif de gouverner la France. Les grands conseillers du parti

légitimiste, les politiques clairvoyants qui vivaient à Paris, M. de

Chateaubriand, M. Berryer, le duc de Fitz-James, n'étaient point d'avis

de l'insurrection et s'efforcèrent de la prévenir. M. Berryer se rendit,

en leur nom, dans l'Ouest pour en détourner madame la duchesse de Berry

qui venait d'y arriver. Parmi les chefs vendéens eux-mêmes, plusieurs

des principaux avaient, dès l'origine, averti la princesse que

l'entreprise leur semblait inopportune, que les armes et les munitions

leur manquaient, qu'ils ne pouvaient promettre ni un grand soulèvement,

ni de bonnes chances de succès. A plusieurs reprises, on délibéra, on

hésita, on fut sur le point de renoncer. Mais les passions oisives, et

qui entrevoyent un terme à leur oisiveté, sont, de toutes, les plus

ingouvernables; d'Écosse en Italie, d'Italie en France, entre le vieux

roi Charles X à Holyrood, madame la duchesse de Berry à Massa et ses

correspondants dans les départements du Midi et de l'Ouest, les fils

du complot étaient noués, les plans formés, les agents en mouvement;

bravant les périls de la mer et de la terre, se vouant avec courage à

une vie errante et dure, la principale personne du parti et du dessein

était arrivée sur les lieux, au milieu de ses amis. Princesse, femme

et mère, que de causes d'illusion pour elle et d'entraînement autour

d'elle! Être venue si légèrement, s'en retourner sans avoir rien

fait, c'était pis que la défaite; c'était une nouvelle et plus fatale

abdication. Il y a des impressions qui décident de la conduite des

partis et auxquelles se soumettent ceux-là même qui les jugent et les

déplorent: préparée depuis longtemps, avortée à Marseille, déconseillée

et presque décommandée dans l'Ouest à la veille de l'exécution, la prise

d'armes légitimiste éclata enfin, avec la mère de Henri V à la tête, au

moment même où le chef du cabinet du 13 mars descendait au tombeau.

Dans le parti républicain, chefs et soldats, la situation et les

dispositions étaient les mêmes: là aussi les chefs n'avaient nulle envie

de l'insurrection et ne croyaient pas à son succès. Quelque vive que

fût son hostilité, je ne pense pas que M. de La Fayette entrât alors

activement, comme il l'avait fait sous la Restauration, dans les

complots de renversement. M. Armand Carrel, clairvoyant et dédaigneux,

ne leur portait guère plus de goût que de confiance. M. Garnier Pagès

savait très-bien qu'il était plus propre à fronder la monarchie à

la tribune en y faisant apparaître la République, qu'à attaquer le

gouvernement du Roi dans les rues en y promenant le drapeau républicain.

M. Godefroi Cavaignac lui-même, malgré l'âpreté de ses passions, avait

trop d'esprit pour s'abandonner aveuglément à celles de ses aveugles

amis. Mais parmi les républicains, bien plus encore que parmi les

légitimistes, le sentiment et l'avis des chefs étaient de peu de valeur;

en toute occasion, ils étaient emportés dans le mouvement de leur

peuple, n'ayant pas plus le courage de s'en séparer que la force de le

contenir. M. Casimir Périer mort, tous les démocrates, politiques ou

anarchiques, crurent leur jour venu et reprirent leurs allures de

violence et d'agression. Les sociétés secrètes se réunirent: les _Amis

du peuple_ brisèrent les scellés que l'autorité avait fait apposer sur

la maison où ils tenaient leurs séances; le commissaire de police et les

officiers municipaux qui se présentèrent furent maltraités. Au nom de la

souveraineté du peuple comme au nom de la légitimité, dans les rues

de Paris comme dans les campagnes de l'Ouest, la guerre civile se

rallumait.

En présence de cette fermentation, et pour chercher aussi sa part dans

les chances de succès que semblait ouvrir à tous les partis, légaux

ou illégaux, la mort de M. Casimir Périer, l'opposition parlementaire

voulut faire un acte solennel. Sa situation était difficile: la tribune

était fermée; les députés ne pouvaient, en usant d'un droit incontesté,

venir, chacun à son tour et dans la mesure de ses opinions et de ses

désirs, porter au pouvoir des coups divers et pourtant tous sentis. Il

fallait qu'ils parlassent tous en commun, d'une seule voix, et en dehors

du théâtre naturel où toutes leurs voix avaient mission de se faire

entendre. Ils eurent grand'peine à se mettre d'accord sur l'expression

unique d'idées et d'intentions très-différentes: les opposants

constitutionnels et dynastiques demandaient à rester sous le drapeau de

la monarchie; les républicains voulaient que celui de la république se

fît entrevoir. De ce conflit forcé d'aboutir à un concert, il résulta,

sous le nom de _Compte rendu_, une sorte de cantate politique en prose,

résumé vague des idées déjà si vagues que l'opposition avait produites

dans les Chambres ou dans les journaux, et répétition monotone des

griefs qu'elle avait déjà si souvent répétés. Ni la modération de M.

Odilon Barrot ne parvint à effacer le caractère dur et agressif de ce

document ni le savoir-faire littéraire de M. de Cormenin à y répandre

un peu de nouveauté et de verve. L'oeuvre fut pompeusement vulgaire,

quoique des gens d'esprit y eussent mis la main, et la pièce resta

froide en même temps que l'acte était plein d'amertume et d'hostilité.

Le cabinet mutilé résistait avec courage à toutes ces attaques; il

réprimait à Paris les tentatives de sédition anarchique, combattait

dans l'Ouest l'insurrection légitimiste, poursuivait au dehors les

négociations qui devaient raffermir la paix européenne, restait fidèle

enfin, en principe et en fait, à la politique du chef qu'il n'avait

plus. Pourtant il se sentait faible et perdait de jour en jour du

terrain. Sa conduite était bonne, mais impuissante. Dans les temps

orageux et quand les événements se pressent, la bonne conduite même

ne suffit pas au gouvernement; il y faut une certaine mesure de cette

autorité supérieure, naturelle et générale, que donnent ou la grandeur

éprouvée du caractère, ou l'éclat continu du talent, ou la force d'une

situation élevée et indépendante; à ces conditions seulement, le pouvoir

impose à ses adversaires, même dans le combat, et inspire d'avance

confiance et zèle à ses amis. Elles avaient disparu du cabinet avec

M. Casimir Périer; sa politique lui survivait, mais il n'avait pas

de successeur; la couronne avait les mêmes pensées et des ministres

également dévoués, mais elle avait perdu son champion et la majorité des

Chambres son chef.

Le public sentait ce vide plus vivement encore que les ministres, et

peut-être que la couronne elle-même. Le 19 mai, en suivant le convoi de

M. Casimir Périer, M. Royer-Collard s'entretenait avec M. de Rémusat et

lui témoignait ses inquiétudes pour l'avenir: «Que va-t-il arriver?

lui dit-il; la situation est bien grave; à qui va-t-on s'adresser pour

refaire du gouvernement? Nous avons perdu M. Cuvier, rude coup pour la

science; mais nous n'avons pas perdu le Cuvier de la politique; M. De

Talleyrand est le Cuvier de la politique. Pense-t-on à lui!»

Bien des gens y pensaient, plutôt comme à une combinaison possible et

plausible qu'avec la conviction que, mise en pratique, elle serait bonne

et efficace. On avait besoin d'un homme considérable et d'un homme

habile; M. de Talleyrand était certainement l'un et l'autre. On ne se

demandait pas si son habileté était celle qui convenait au gouvernement,

et au gouvernement libre, de la France profondément agitée. Les

diplomates ont le privilège de grandir aux yeux de leur pays sans avoir

porté le poids de ses affaires et de ses épreuves intérieures. Après

les catastrophes de 1848, nous étions, le prince de Metternich et moi,

réfugiés ensemble à Londres; je lui dis un jour: «Expliquez-moi, je vous

prie, mon prince, comment et pourquoi la Révolution de Février s'est

faite à Vienne. Je sais pourquoi et comment elle s'est faite à Paris;

mais en Autriche, sous votre gouvernement, je ne sais pas.--J'ai

quelquefois gouverné l'Europe, me dit-il avec un sourire mêlé d'orgueil

et de tristesse, mais l'Autriche, jamais.» M. de Talleyrand aurait pu

en dire à peu près autant à ceux qui voulaient l'appeler à gouverner la

France; il la servait très-bien à Londres, et l'eût, je crois, trouvée

ingouvernable à Paris. Mais, quand on cherche des ministres, c'est bien

souvent pour sortir d'embarras plutôt que pour suffire au besoin public.

Il importait, en tout cas, de savoir si, de son côté, M. de Talleyrand

pensait à devenir chef du cabinet, s'il en accepterait la proposition,

s'il n'était pas nécessaire de la lui avoir faite avant de lui présenter

toute autre combinaison, s'il en avait lui-même quelqu'une en vue,

enfin s'il était disposé à prêter, comme ambassadeur, son concours à

un nouveau ministère qui continuerait la politique du 13 mars, et s'il

croyait toucher à la complète solution de la question belge qui, bien

que très-avancée, n'était pas encore définitivement réglée. Le général

Sébastiani, encore souffrant et sans illusion sur les périls de la

situation du cabinet et de la sienne propre, s'entretenait de tout cela

avec M. de Rémusat, et lui dit un jour: «Ne pourriez-vous pas nous aider

à savoir à quoi nous en tenir?» M. de Rémusat s'y prêta volontiers et

partit pour Londres, sans aucune mission précise, sans porter à M. de

Talleyrand aucune proposition, uniquement pour causer avec lui comme

il avait causé avec le général Sébastiani, et pour bien connaître sa

pensée, soit sur l'avenir du cabinet français, soit sur l'état de

l'affaire belge et ses chances de conclusion.

La conversation de M. de Talleyrand fut parfaitement sensée et

clairvoyante. Il n'avait pas la moindre envie d'être ministre en France;

content de sa position à Londres, il avait à coeur de continuer ce qu'il

y faisait, et il espérait toujours le mener à bien, quoique souvent

contrarié et entravé, plutôt par ce qui venait de France que par

l'Europe. Tout ce qu'il souhaitait à Paris, c'était un ministère qui

maintînt la politique du 13 mars, et qui sût, comme M. Casimir Périer,

la pratiquer et en répondre, auprès du Roi comme dans les Chambres, avec

autorité et dignité. Il tint ce langage à M. de Rémusat très-ouvertement

et avec l'intention marquée que partout on sût bien que telle était sa

résolution. On s'en félicita en Angleterre, où il était regardé comme le

plus efficace partisan de la paix et des bons rapports entre les deux

nations, et où la chance de son éloignement avait déjà causé quelque

inquiétude. Un organe quasi officiel du cabinet whig, le journal _le

Globe_ s'en expliqua en ces termes que quelques personnes crurent, sinon

inspirés, du moins approuvés par M. de Talleyrand lui-même: «Nous avons

reçu ce matin le manifeste des députés de l'opposition en France. Nous

n'avons pas le temps de l'examiner en détail: nous nous contenterons de

dire qu'il nous paraît simplement une sèche et froide répétition des

divers points de politique, intérieure et extérieure, sur lesquels

l'opposition a combattu le gouvernement du roi Louis-Philippe. Il est

évident que le triomphe de ce parti conduirait rapidement à une guerre

générale. En se rendant aux eaux de Bourbon-l'Archambault, le prince de

Talleyrand traversera Paris. Il n'est pas probable qu'à son âge et

avec ses habitudes, il s'engage dans une tâche aussi rude que celle de

premier ministre en France; mais on peut espérer, dans l'intérêt des

deux pays et de l'humanité en général, qui ont si grand besoin du

maintien de la paix, que le roi Louis-Philippe le consultera sur la

formation de son nouveau ministère et sur le choix d'un président du

Conseil investi de pleins pouvoirs.»

Pendant qu'on s'entretenait ainsi à Londres du nouveau cabinet à former

à Paris, tout l'établissement de 1830; monarchie et dynastie, Roi et

ministres, étaient en proie à la plus violente attaque et au plus grand

péril qu'ils eussent encore eu à subir: l'insurrection des 5 et 6 juin

1832 éclatait.

C'est le vice et le malheur des conspirateurs révolutionnaires qu'ils

sont condamnés aux mensonges les plus contradictoires, et passent tour

à tour de l'audace à l'hypocrisie, de l'hypocrisie à l'audace. Quand

l'insurrection des 5 et 6 juin 1832 eut échoué, quand il fallut se

justifier d'y avoir pris part ou la justifier de ses desseins, il y

eut comme un concert, entre tous ceux qui y étaient directement ou

indirectement intéressés, pour en dissimuler la gravité et en dénaturer

le caractère: tous soutinrent qu'il n'y avait eu dans l'événement aucune

préméditation, aucun projet politique; la mort du général Lamarque, de

ce vaillant défenseur de la liberté et de l'honneur national, avait

vivement ému le peuple qui n'avait voulu, en se portant en masse autour

de son cercueil, que lui rendre un éclatant hommage. Si la lutte s'était

engagée, ce n'étaient point les amis du général Lamarque qui en avaient

pris l'initiative; ils avaient été insultés, provoqués, menacés,

attaqués par la police et la troupe, les sergents de ville et les

dragons. Ici, un homme sur un balcon s'était refusé à ôter son chapeau

devant le convoi; là, un étendard populaire avait été jeté dans la boue;

ces incidents et d'autres semblables, les précautions excessives, les

bravades offensantes des agents ou des partisans du pouvoir, avaient

jeté l'irritation dans la foule; le combat avait commencé çà et là,

involontairement, fortuitement, partiellement, en plus d'un lieu

peut-être selon le désir et sur la provocation des serviteurs de la

police. Qui avait porté les premiers coups? Qui s'était livré aux plus

grands excès? On ne le savait pas; on ne le saurait jamais; tout était à

déplorer, rien à imputer aux amis du général Lamarque, du peuple et de

la liberté.

Le temps a marché; le jour s'est levé sur le passé; la France a changé

de régime et de maître; le roi Louis-Philippe est tombé; la République a

eu son heure; on a pu s'en vanter au lieu de s'en défendre; la crudité

des assertions a remplacé, chez ses partisans, l'hypocrisie des

dénégations; même avant, et à plus forte raison depuis le 24 février

1848, ils ont proclamé, affirmé, démontré que l'insurrection des 5 et 6

juin 1832 avait été une grande tentative républicaine; ils ont multiplié

les détails et les preuves. Leurs sociétés publiques et secrètes, la

_Société de l'Union de Juillet_, la _Société des Droits de l'Homme_, la

_Société des Amis du peuple_, s'étaient jointes au convoi du général

Lamarque, portant leurs noms inscrits sur leurs drapeaux. Les cris:

_A bas Louis-Philippe! Vive la République!_ avaient retenti sur leur

passage. C'était pour servir la cause de la République que des élèves

de l'École polytechnique et des autres grandes écoles publiques étaient

venus se placer dans leurs rangs. Si quelques-uns avaient cédé à

l'entraînement sans connaître le but, ils avaient été bientôt éclairés:

«Mais enfin où nous mène-t-on? demanda l'un d'eux dans le peloton où

il marchait.--A la République, lui répondit un décoré de Juillet qui

conduisait le peloton, et tenez pour certain que nous souperons ce soir

aux Tuileries.» Quand le cortège arriva à la place de la Bastille, un

officier du 12e léger s'avança vers le premier groupe, et dit au chef:

«Je suis républicain; vous pouvez compter sur nous.» A la vérité,

en moins d'une heure, les républicains honnêtes purent voir qu'ils

n'étaient pas seuls, ni les maîtres dans le cortège; le drapeau rouge et

le bonnet rouge, ces symboles du régime de la Terreur, s'y montrèrent

hardiment: «Il y avait là, dit M. de La Fayette lui-même, quelques

jeunes fous qui voulaient me tuer en l'honneur du bonnet rouge.» Bien

simples étaient ceux qui ne l'avaient pas prévu; c'est, chez nous, la

condition de la République d'avoir pour armée de tels fous et les bandes

désordonnées qui marchent derrière les fous. Quand le régime républicain

n'est ni dans les idées, ni dans les moeurs, ni dans la volonté des

classes amies naturelles de l'ordre, quand les intérêts réguliers et

tranquilles ne lui portent ni confiance ni goût, ce régime est voué à

l'alliance, c'est-à-dire à la domination des mauvaises passions; hors

d'état de supporter la liberté, il ne peut trouver un moment quelque

force que dans la violence et l'anarchie. Les républicains des 5 et 6

juin 1832 n'allèrent pas jusqu'à cette épreuve; mais elle ne leur eût

pas plus manqué qu'à leurs disciples de 1848 s'ils avaient eu huit jours

de succès.

Quand leur défaite fut évidente, quand la prolongation de la lutte

ne fut plus, pour les plus passionnés d'entre eux, qu'une question

d'honneur personnel et de foi au delà du tombeau, alors se déployèrent

ces courages et ces dévouements héroïques qui peuvent honorer les plus

mauvaises causes, et qui leur conservent, jusque dans leurs revers, une

force redoutable, même quand elle est vaine. Presque au même moment, le

6 juin pour les uns, le 7 pour les autres, une centaine de républicains

à Paris, dans le cloître Saint-Méry, et une cinquantaine de légitimistes

au château de la Pénissière, près de Clisson dans la Vendée, entourés

d'ennemis, de feu et de ruines, combattirent à toute outrance, et

moururent aux cris, les uns de _Vive la République!_ les autres de _Vive

Henri V!_ donnant leur vie comme un sacrifice humain, dans l'espoir de

servir peut-être ainsi un jour un avenir qu'ils ne devaient pas voir.

Il n'y a, en ce monde, que deux grandes puissances morales, la foi et le

bon sens. Malheur aux temps où elles sont séparées! Ce sont des temps où

les révolutions avortent et où les gouvernements tombent.

La défense de l'ordre contre l'insurrection fut aussi courageuse et

presque aussi passionnée que l'attaque. Il y avait alors, et dans la

garde nationale appelée à réprimer l'émeute, et dans toute la population

étrangère aux factions, une vraie et active indignation contre ceux qui,

sans nécessité, sans provocation, sans motifs qu'ils pussent avouer,

pour la seule satisfaction de leurs idées ou de leurs passions

personnelles, venaient troubler la paix publique, et rejeter dans de

nouvelles crises révolutionnaires la patrie à peine relevée et encore si

lasse de toutes celles qu'elle avait subies. Les chefs militaires qui,

sous la forte et laborieuse discipline de l'Empire, avaient appris le

respect de l'autorité et le dévouement, s'étonnaient de trouver dans ces

soldats d'un jour, propriétaires, marchands, artisans, une ardeur si

empressée et si ferme. Le digne représentant des vieux guerriers, le

maréchal Lobau, avec son rude visage, sa gravité brusque, sa parole

brève, comme s'il eût été pressé de ne plus parler, rendait témoignage

de la bonne conduite de ces troupes si nouvelles pour lui, et dont

il avait hésité à prendre le commandement. Son chef d'état-major, le

général Jacqueminot, aussi brave et plus expansif, racontait avec une

émotion familière les nombreux traits de libre et patriotique courage

dont il avait été témoin. Trois des chefs qui avaient agi sous leurs

ordres, M. Gabriel Delessert, bourgeois né militaire, disait le maréchal

Lobau dans son rapport, et les généraux Schramm et Tiburce Sébastiani,

rendirent, de ce qu'ils avaient fait avec la garde nationale et la

troupe de ligne, des comptes détaillés qui étaient lus dans les corps

de garde, les cafés, dans tous les lieux publics, avec de vives

démonstrations de satisfaction militaire et populaire. Dans la matinée

du 6 juin, pendant que, sur plusieurs points, la lutte était encore

flagrante, le Roi parcourut à cheval tous les quartiers de Paris,

passant en revue les diverses troupes qu'il rencontrait, s'arrêtant

là où la population était amassée, presque partout accueilli par de

bruyantes acclamations, et se portant de sa personne au-devant des

groupes silencieux et suspects, comme pour défier, par son tranquille

courage, la plus brutale inimitié. Aux personnes de sa suite qui

l'engageaient à prendre un peu garde, il répondait: «Soyez tranquilles;

j'ai une bonne cuirasse; ce sont mes cinq fils.» Le bruit courut le

lendemain que, dans cette promenade, des insurgés, à portée et au moment

de tirer sur le Roi, en avaient été détournés par sa confiante attitude

autant que par leur propre péril.

Dès que j'appris l'insurrection, je me rendis aux Tuileries, pressé de

savoir exactement ce qui se passait et de voir si je pourrais aider

en quelque manière au rétablissement de l'ordre public. Je trouvai là

plusieurs membres de l'une et de l'autre Chambres, entre autres M.

Thiers, animés du même sentiment que moi. Le Roi venait d'arriver de

Saint-Cloud avec la reine, à qui il avait dit: «Amélie, il y a du

trouble à Paris; j'y vais;--J'y vais avec vous, mon ami.» Le Conseil

des ministres se réunit. Nous causions dans un salon voisin, avec les

personnes, soit de la maison du Roi, soit du dehors, qui allaient et

venaient, cherchant et apportant des nouvelles et des avis. On a dit que

le nombre des visiteurs n'était pas grand et qu'ils avaient l'air plus

troublé qu'empressé. Je ne me souviens pas d'en avoir été frappé. J'ai

tant vu les faiblesses et les bassesses humaines, et je m'y attends

tellement que, lorsqu'elles paraissent, je ne leur fais guère l'honneur

de les remarquer. Ce dont je suis sûr, c'est que, chez les hommes

politiques présents ce jour-là aux Tuileries, il y avait, à côté d'une

sérieuse inquiétude, une ferme adhésion au gouvernement du Roi et un

parti bien pris de le soutenir.

Le jour même de la promenade du Roi dans Paris, au moment où il en

revenait et pendant que le Conseil des ministres était assemblé, on vint

lui dire que trois députés de l'opposition, tous trois signataires du

_Compte rendu,_ MM. Laffitte, Odilon-Barrot et Arago, arrivaient aux

Tuileries et demandaient à être admis auprès de lui. Il quitta le

Conseil et s'empressa de les recevoir. La démarche n'avait, de leur

part, rien que d'opportun et d'honorable: regardant l'insurrection comme

à peu près vaincue et l'ordre matériel comme bien près d'être rétabli,

ils venaient, avec une conviction sincère et une intention loyale, faire

auprès du Roi la même tentative que, par le _Compte rendu_, ils avaient

faite auprès du public, c'est-à-dire le presser de changer de système,

et de mettre la politique de laisser-aller et de concession, qu'ils

appelaient la politique de confiance, à la place de la politique de

résistance. Ils ont eux-mêmes signé, de cette conversation qui fut

longue et animée, une sorte de procès-verbal qui a été plusieurs fois

publié, et dont personne, que je sache, n'a contesté la fidélité. Ce ne

fut, à vrai dire, qu'une paraphrase du _Compte rendu_, sous la forme

plus développée et plus vive d'une controverse, M. Laffitte y fut doux

et quelquefois embarrassé; M. Odilon-Barrot modéré, respectueux et

presque affectueux; M. Arago inconsidéré, amer, et par moments assez

emporté pour que le Roi lui dît: «Monsieur Àrago, n'élevez pas tant la

voix.» En relisant aujourd'hui cet entretien, je pense, et tout lecteur

indifférent pensera, je crois, comme moi, que le Roi y garda constamment

l'avantage, et pour le fond des idées, et pour l'appréciation des faits,

et pour la verve dans la discussion. Il y fit pourtant une faute,

grave dès lors et que le temps devait aggraver. Soit par un mouvement

d'amour-propre, soit pour donner à la politique qu'il soutenait plus de

force en en faisant prévoir la durée, il la revendiqua, avec quelque

impatience, comme la sienne propre et presque son oeuvre à lui seul,

donnant ainsi, à un reproche qui lui était dès lors adressé, plus de

vraisemblance qu'il n'avait de fondement. La vérité comme la prudence

auraient voulu qu'en prenant justement sa part dans la politique d'ordre

et de paix, il fît en même temps la part des Chambres, et de la majorité

qui s'y était formée à l'appui de son gouvernement, et des conseillers

que cette majorité lui avait fournis, surtout du ministre éminent qu'il

venait de perdre, et dont l'énergie lui avait été si nécessaire. A ce

moment, en causant avec MM. Laffitte, Odilon-Barrot et Arago, le roi

Louis-Philippe aurait bien fait de se rappeler ce qu'il dit un jour à M.

d'Haubersaert: «Savez-vous que si je n'avais pas trouvé M. Périer au

13 mars, j'en étais réduit à avaler Salverte et Dupont tout crus?» Il

serait resté ainsi dans ce rôle de roi constitutionnel dont, en fait,

il était bien décidé à ne jamais sortir, et il n'eût pas fourni à

ses ennemis les apparences dont ils se sont fait contre lui de si

dangereuses armes.

A cette occasion, je trouve sur mon propre compte, dans quelques

écrits du temps, un prétendu fait que je relèverai, contre mon usage,

uniquement à cause de la singulière transformation qu'il a subie de

récit en récit. On a dit d'abord: «Au moment où la calèche dans laquelle

se trouvaient les trois députés traversait la grille du palais, un ami

commun, qui venait de l'intérieur, les aborda et leur dit: «Allez vite,

Guizot en sort.[27]» Un peu plus tard, cette invitation aux trois

députés de se hâter, pour opposer leur influence à la mienne, est

devenue une invitation de s'arrêter pour échapper à leur propre péril:

«Trois heures sonnaient lorsqu'une calèche découverte, dans laquelle se

trouvaient MM. Arago, Odilon-Barrot et Laffitte, entra dans la cour des

Tuileries. Un inconnu, s'étant alors élancé à la tête du cheval, le

saisit par la bride en s'écriant: «Prenez garde, messieurs; M. Guizot

sort de l'appartement du Roi; vos jours ne sont pas en sûreté.[28]» Il

n'y a point de si sotte calomnie qui ne trouve quelqu'un pour la dire

et plus d'un pour la croire; pourtant je suis sûr que, si les hommes

honorables mis en scène ont eu connaissance de celle-ci, ils ont haussé

les épaules; et je me serais étonné de la rencontrer dans un livre

sérieux si je ne savais que l'esprit de parti explique tout, même la

crédulité perverse des gens D'esprit.

[Note 27: _La Fayette et la Révolution de_ 1830, par B. Sarrans jeune,

t. II, p. 384.]

[Note 28: _Histoire de Dix Ans_, par M. Louis Blanc, t. III, p. 305.]

Le succès semblait grand pour le cabinet; il avait vaincu la plus hardie

et la plus violente insurrection qui se fût encore élevée contre le

gouvernement nouveau; M. Casimir Périer lui-même n'avait pas été mis en

face de tels périls. Mais le cabinet, où M. Casimir Périer n'était plus,

avait en lui-même des faiblesses que la lutte, même heureuse, devait

développer; et à peine vainqueur, il prit deux mesures qui lui firent

plus de mal qu'il ne retira de fruit de sa victoire. En mettant Paris en

état de siège, et en faisant brusquement arrêter M. de Chateaubriand, le

duc de Fitz-James, M. Hyde de Neuville et M. Berryer, comme complices

de la guerre civile qu'ils s'étaient efforcés d'empêcher, il rendit à

l'opposition, dans l'ordre légal et moral, le terrain qu'elle avait

perdu dans les rues, et il se réduisit à la nécessité de se défendre

contre les partis qu'il venait de vaincre.

Les jurisconsultes les plus indépendants comme les plus éclairés

différèrent entre eux, et on pouvait certainement différer d'avis sur la

légalité de l'état de siège établi à Paris par l'ordonnance du 6 juin

1832. Quelques mois plus tard, et après la chute du cabinet, quand

la question fut débattue dans les Chambres, je demandai à l'un

des magistrats les plus versés dans le droit criminel, et mon ami

particulier, à M. Vincens Saint-Laurent, alors président de chambre à la

Cour royale de Paris, de m'en bien expliquer les diverses faces; et il

me remit à ce sujet une note si complète et si précise que je prends

plaisir à la publier, aussi bien dans l'intérêt de la vérité qu'en

souvenir du savant et impartial auteur[29].Quoi qu'il en fût du fond de

la mesure, la plupart des membres de l'opposition, députés ou écrivains,

avaient mauvaise grâce à en contester la légalité, au moment d'une

insurrection flagrante, quand ils avaient admis sans contestation et

même provoqué le même acte dans les départements de l'Ouest, contre un

péril bien moins grave. Mais indépendamment de la question de droit, il

y avait là, pour le cabinet, une question de conduite, et ce fut sur

celle-là que porta sa principale erreur. Quand même la légalité de la

mise en état de siège de Paris et du renvoi des insurgés devant les

conseils de guerre n'eût été douteuse pour personne, il eût mieux fait

de n'y pas recourir. Il poursuivait les prévenus à raison de faits

récents, évidents, palpables, et au milieu d'un mouvement d'opinion

très-vif contre l'insurrection; il pouvait se confier aux juridictions

ordinaires du soin de faire justice; pourvu qu'on ne perdît pas de temps

en inutiles procédures, les jurés de Paris auraient probablement été

plus sévères pour les insurgés que ne le furent, dans leur court

exercice, les conseils de guerre blessés et intimidés par la crainte de

passer pour des commissions serviles[30]. Et si la répression légale

avait manqué, si la faiblesse des jurés avait rendu aux accusés

leur arrogance naturelle, elle aurait probablement suscité un accès

d'indignation et d'alarme publique où le gouvernement aurait puisé la

force dont il aurait eu besoin. M. de Montalivet, en sympathie avec le

premier cri des amis de l'ordre au milieu du péril et du combat, crut

faire et fit certainement acte de courage en engageant sa responsabilité

dans une telle mesure; mais ce fut le courage d'un jeune et ardent

défenseur de la société et de la royauté attaquées, non d'un ferme et

prévoyant politique. Le roi Louis-Philippe s'y trompa moins que ses

ministres, car au premier moment il repoussa l'idée de l'état de

siège[31]; et j'ai déjà cité de M. Casimir Périer des paroles qui

prouvent que, s'il eût vécu, le pouvoir ne se fût pas exposé à l'échec

qu'au nom de la Charte la Cour de cassation lui fit subir.

[Note 29: _Pièces historiques_, n° XVI.]

[Note 30: Ce qui prouve la vraisemblance de cette conjecture, c'est

le nombre des condamnations que prononça le jury contre les accusés

poursuivis à raison de l'insurrection des 5 et 6 juin, lorsque l'arrêt

de la Cour de cassation du 29 juin eut déclaré l'incompétence des

conseils de guerre, et fait renvoyer toutes ces affaires devant la Cour

d'assises. Je joins aux _Pièces historiques_, n° XVII, le tableau de ces

condamnations, qui s'élèvent à quatre-vingt-deux et dont j'ai trouvé

les détails dans les _Mémoires de M. Gisquet_, alors préfet de police;

ouvrage qui, par la nature et la précision des renseignements qu'il

contient, a plus d'importance et d'intérêt historique qu'en général on

ne lui en a attribué.]

[Note 31: Il avait, en thèse générale, de l'éloignement pour cette

mesure, et il en écarta l'idée en novembre 1831, à l'occasion de

l'insurrection, encore flagrante, des ouvriers de Lyon. J'insère, dans

les _Pièces historiques_, n° XVIII, une lettre qu'il écrivit à ce sujet,

le 29 novembre 1831, au maréchal Soult, en mission à Lyon.

Je joins à cette lettre une lettre du comte d'Argout, alors ministre du

commerce et des travaux publics, au maréchal Soult, en date du novembre

1831, et qui contient, sur la question du tarif des salaires et des

rapports entre les fabricants et les ouvriers, les instructions

formelles du cabinet, instructions parfaitement conformes au bon sens

pratique comme aux principes de la science. Je n'ai eu que récemment

connaissance de cette dépêche.]

Pour être une faute de nature différente, l'arrestation de MM. de

Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer ne fut pas une

faute moins grave. C'étaient là, pour le gouvernement de 1830, des

ennemis, non des insurgés ni des conspirateurs: ils ne voulaient pas

sa durée et n'y croyaient pas; mais ils ne croyaient pas davantage à

l'opportunité et à l'efficacité des complots et de la guerre civile

pour le renverser; c'étaient d'autres armes qu'ils cherchaient pour lui

nuire; c'était avec d'autres armes que les prisons et les procès

qu'il fallait les combattre. La Restauration avait donné, en pareille

circonstance, un sage et noble exemple: MM. de La Fayette, d'Argenson

et Manuel étaient, à coup sûr, contre elle, de plus sérieux et plus

redoutables conspirateurs que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde

de Neuville et Berryer ne voulaient et ne pouvaient l'être contre le

gouvernement de Juillet. De 1820 à 1822, le duc de Richelieu et M. de

Villèle avaient, contre ces chefs libéraux, de bien autres griefs et

de bien autres preuves que le cabinet de 1832 n'en pouvait recueillir

contre les chefs légitimistes qu'il fit arrêter. Pourtant ils ne

voulurent jamais ni les emprisonner, ni les traduire en justice; ils

comprirent que le pouvoir qui veut mettre un terme aux révolutions ne

doit pas porter, dans les hautes régions de la société, la guerre à

outrance. C'est en frappant les grandes têtes que les révolutionnaires

s'efforcent d'enflammer la lutte et de compromettre irrévocablement les

peuples dans leur cause. Les politiques d'ordre et de paix sociale ont

à tenir la conduite contraire; il ne leur convient pas d'illustrer

les partis qu'ils combattent, et de signaler si haut leurs principaux

ennemis. Il y eut défaut de tact et d'esprit politique dans

l'arrestation de ces quatre hommes considérables qui furent presque

aussitôt rendus à la liberté, MM. de Chateaubriand, de Fitz-James et

Hyde de Neuville, parce que les juges de Paris ne trouvèrent contre eux

aucune charge, M. Berryer, parce que les jurés de Blois le déclarèrent

innocent.

Sous le poids de ces fautes et d'une situation trop forte pour lui,

le cabinet se trouva bientôt plus faible qu'il ne l'était avant

l'insurrection qu'il avait vaincue: ses ennemis redevinrent ardents et

agressifs; ses amis se montrèrent inquiets et impatients. Le général

Sébastiani ne manquait point de savoir-faire avec les personnes; mais

les graves difficultés des affaires dont il avait à répondre, sa morgue

froide dans les discussions et quelques phrases malheureuses l'avaient

rendu très-impopulaire; et, ce qui est pire, à peine guéri d'une maladie

grave, il restait fatigué et usé; ses qualités manquaient des dehors qui

auraient pu les faire reconnaître ou pardonner; il avait beaucoup de

jugement et de courage sans agrément et sans éclat; il était roide sans

être imposant, et on le croyait souple auprès du Roi. M. de Montalivet,

jeune et dévoué, passait aussi pour trop docile, ou du moins trop peu

indépendant; sa fortune d'ailleurs avait commencé à la cour, non dans

les Chambres, et les pouvoirs politiques n'ont de goût que pour les

grandeurs qui se sont faites sous leur aile et par leur influence.

Depuis la mort de M. Casimir Périer, le baron Louis se plaisait peu dans

les affaires; il ne se sentait plus l'appui dont il avait besoin pour

conduire à son gré les finances de l'État. Déjà vieux, il avait fait

entrer dans le cabinet son neveu, l'amiral de Rigny, et après avoir

ainsi pourvu aux intérêts de sa famille qu'il avait fort à coeur, il

était prêt à sortir volontiers d'une barque peu sûre. Vivement attaqué,

le ministère était peu défendu et peu propre à se défendre lui-même avec

vigueur.

Le Roi aurait bien voulu le rajeunir en le gardant et le fortifier sans

le changer. On oublie aisément ce qui manque quand on a ce qui plaît.

Les conseillers qui restaient au Roi depuis la mort de M. Périer étaient

fidèles, courageux, sensés; tous pensaient comme lui, ou se laissaient

aisément persuader par lui; aucun d'eux ne lui faisait obstacle ni

ombre. Que leur manquait-il? De l'influence et du talent de parole dans

les Chambres. Si le Roi parvenait à leur adjoindre un ou deux hommes

doués de ces dons et attachés aussi à la politique d'ordre et de paix,

il obtenait ce dont il avait besoin en conservant ce qui lui convenait.

M. Dupin s'offrait naturellement à sa pensée. Le Roi le fit appeler à

Saint-Cloud et l'y retint tout un jour, s'efforçant de le faire entrer

dans le cabinet, et se promettant d'en tirer grand profit dans les

Chambres, sans qu'il en coûtât trop cher à sa propre influence dans le

gouvernement et à son renom personnel en Europe. Mais M. Dupin avait

aussi ses susceptibilités et ses exigences que le Roi n'avait pas

prévues. Quand les circonstances le lui ont commandé, il a souvent

déployé avec courage, au service de la bonne cause, la verve naturelle

et éloquente de son spirituel bon sens; mais il n'a nul goût pour les

grandes tâches et les responsabilités pesantes; les fonctions publiques

lui plaisent bien plus qu'il n'aspire au pouvoir politique; tout

engagement général, toute longue et fidèle solidarité répugnent à la

mobilité de son esprit, aux boutades de son caractère et aux calculs de

sa prudence. Il aime à servir, non à se dévouer; et même quand il sert,

il se dégage autant qu'il peut, reprenant sans cesse, par de brusques

inconséquences, quelque portion ou quelque apparence de l'indépendance

qu'il a semblé sacrifier. Il écouta avec perplexité les propositions

du Roi; il discuta, objecta, hésita, fit à son tour, plus ou moins

obscurément, ses réserves et ses demandes, entre autres que deux

ministres, le général Sébastiani et M. de Montalivet sortissent du

cabinet., et qu'il y eût un président du Conseil, condition dont ses

amis, a-t-il dit, lui faisaient une loi. Le Roi hésita à son tour; et

après deux ou trois conversations, troublé tantôt par les hésitations du

Roi, tantôt par les siennes propres, M. Dupin, pour s'y soustraire sans

rien accepter ni refuser, partit tout à coup pour la campagne. Là des

messages répétés vinrent le chercher. Il revint, rentra en négociation,

parut un moment céder aux instances; et sur de nouvelles hésitations,

soit du Roi, soit de lui-même, il repartit, laissant au Roi peu d'espoir

de le décider à devenir ministre et peu de regret de n'y pas réussir.

Au dedans et au dehors, la situation devenait pressante: la guerre

civile légitimiste échouait dans l'ouest comme l'insurrection

républicaine à Paris; mais en échouant elle ne finissait pas; et à

Paris, devant un cabinet sans force et sans avenir, les troubles étaient

toujours près de recommencer. Les affaires de la Belgique étaient à la

fois réglées et en suspens. Pour vider effectivement cette question,

il fallait faire exécuter par la force le traité du 15 novembre 1831,

adopté par la Conférence de Londres, et que toutes les puissances

avaient ratifié, mais auquel le roi de Hollande refusait toujours de se

soumettre. Les Chambres belges et le roi Léopold réclamaient ardemment

cette action définitive. M. de Talleyrand, venu à Paris en se rendant

aux eaux de Bourbon-l'Archambault, insistait pour qu'un cabinet fût

enfin formé, capable d'accomplir cette oeuvre et de reprendre en Europe

la consistance et la confiance que M. Casimir Périer y avait acquises.

Pour suffire à de telles circonstances, la convocation prochaine des

Chambres françaises devenait nécessaire, et le cabinet encore

debout était évidemment hors d'état de suffire aux Chambres. Le roi

Louis-Philippe ne pressentait guère de loin et ne devançait pas

la nécessité; mais quand elle était près, il la reconnaissait et

l'acceptait sans humeur: il mit de côté ses regrets, ses préférences,

ses hésitations, et chargea le maréchal Soult de lui présenter, en

qualité de président du Conseil, la formation d'un nouveau cabinet.

Par son caractère comme par sa situation, le maréchal était propre à

cette tâche qui lui plaisait fort, et qu'il a remplie plusieurs fois,

toujours avec efficacité. Il n'avait, en politique, point d'idées

arrêtées, ni de parti pris, ni d'alliés permanents. Je dirai plus: à

raison de sa profession, de son rang, de sa gloire militaire, il se

tenait pour dispensé d'en avoir; il faisait de la politique comme il

avait fait la guerre, au service de l'État et du chef de l'État, selon

leurs intérêts et leurs desseins du moment, sans se croire obligé à rien

de plus qu'à réussir, pour leur compte en même temps que pour le sien

propre, et toujours prêt à changer au besoin, sans le moindre embarras,

d'attitude et d'alliés. Mais dans cette indifférence, et, pour ainsi

dire, dans cette aptitude volontaire à une sorte de polygamie politique,

il ne manquait ni d'esprit de gouvernement, ni de résolution dans les

moments difficiles, ni de persévérance dans les entreprises dont il

s'était chargé. On aurait eu tort de compter sur son dévouement, tort

aussi de se méfier de son service. Il lui fallait ses sûretés et

ses avantages personnels: cela obtenu, il ne craignait point la

responsabilité, et se plaisait au contraire à couvrir de son nom le Roi,

qui ne trouvait en lui ni volontés obstinées, ni prétentions incommodes,

quelquefois seulement certaines susceptibilités spontanées ou calculées,

mais faciles à calmer. C'était d'ailleurs un esprit inculte et rude,

un peu confus et incohérent, mais sensé, fécond en ressources, d'une

activité infatigable, robuste comme toute sa personne; et il avait, dans

la pratique de la vie, une autorité naturelle, grande dans l'armée, même

sur ses égaux, grande sur ses subordonnés administratifs, et dont il

savait quelquefois se prévaloir dans l'arène politique, avec un art

efficace quoique peu raffiné, pour imposer à ses adversaires, ou pour

échapper aux embarras de la discussion.

En nommant un président du Conseil et en le chargeant de la formation

d'un nouveau cabinet, le Roi savait bien qu'il renonçait à conserver les

principaux éléments de l'ancien, et ni le général Sébastiani, ni M. de

Montalivet ne se faisaient illusion sur leur chute imminente. Malgré son

goût pour les affaires, le général Sébastiani savait prendre galamment

son parti quand il jugeait la retraite inévitable, et il mettait alors

son habileté comme son honneur à donner au Roi et au pays les meilleurs

conseils. Il indiqua lui-même son successeur dans le département des

affaires étrangères, et engagea le Roi à y appeler le duc de Broglie

comme l'homme le plus propre à maintenir dignement, dans les Chambres et

en Europe, la politique de paix si fermement pratiquée par M. Casimir

Périer, mais encore menacée et difficile. M. de Talleyrand donna au Roi

le même conseil; il n'avait, avec le duc de Broglie, point de relations

intimes; mais il savait quelle estime on lui portait en Angleterre, et

il était sûr de trouver en lui, pour sa propre mission à Londres, un

loyal et efficace appui. Le duc de Broglie n'était pas à Paris; après

avoir présidé le conseil général de l'Eure, il était retourné dans sa

terre. M. de Rémusat partit sur-le-champ pour aller l'inviter, de la

part du Roi et du maréchal Soult, à venir se concerter avec eux pour la

formation du nouveau cabinet dans lequel on s'était dès lors assuré que

M. Thiers était prêt à entrer.

Le duc de Broglie se rendit à cette invitation, et se montra disposé, en

arrivant, à accepter, sous la présidence du maréchal Soult, le ministère

des affaires étrangères; mais, dès le premier moment, il fit de mon

entrée dans le cabinet la condition _sine quâ non_ de la sienne. Le

maréchal, ceux des anciens ministres qui devaient rester, quelques-uns

des nouveaux ministres près d'entrer, le Roi lui-même, furent troublés.

Tous me faisaient l'honneur de tenir, sur moi personnellement, le

meilleur langage; mais j'étais si impopulaire! J'avais servi la

restauration; j'étais allé à Gand; j'avais profondément blessé le

parti révolutionnaire en attaquant non-seulement ses excès, mais ses

principes. Ma présence dans le Conseil serait une cause d'irritation qui

aggraverait les difficultés déjà si graves de la situation. Le duc de

Broglie fut inébranlable, et pendant quelques jours, la négociation avec

lui fut comme rompue.

On retourna à M. Dupin. Il s'était retiré dans sa terre de Raffigny,

au fond des montagnes de la Nièvre. Le maréchal Soult lui envoya, le

5 octobre 1832, un de ses aides de camp en l'engageant à venir se

concerter avec lui sur la composition du nouveau cabinet dont il avait

naguère consenti à faire partie. M. Dupin a publié lui-même la lettre du

maréchal et sa réponse en date du 7 octobre; refus péremptoire, avec

une longue explication de ses motifs. A travers des retours sur les

tentatives du mois précédent, des appels aux souvenirs de quelques-uns

des acteurs, et les réserves ou les habiletés du langage, on y entrevoit

clairement un secret frisson devant les missions qui entraînent une

grande responsabilité et de grands hasards, une préférence marquée pour

le rôle de libre tirailleur politique, qui, sans déserter son camp,

choisit à son gré le moment de l'attaque ou de la retraite, et aussi

un peu d'humeur de ce que, depuis son départ, on avait tenté plusieurs

combinaisons sans l'y comprendre et en traiter avec lui. Il déclinait

formellement en finissant, non-seulement l'entrée dans le ministère,

mais l'invitation de se rendre à Paris pour en causer.

Il y a toujours, dans les négociations de ce genre et dans les

dissentiments qui en font l'embarras, des motifs plus grands et des

motifs plus petits que ceux qu'on déclare: ou bien les hommes qu'on

essaye d'associer dans la même oeuvre, et qui s'y refusent, ont au fond

de l'âme le sentiment qu'ils ne croyent pas aux mêmes principes et ne

se gouvernent pas par les mêmes instincts; ou bien quelques prétentions

personnelles, quelques susceptibilités cachées, quelque permanent

désaccord d'habitudes, de relations, de goûts, de moeurs, leur rendent

le rapprochement incommode et la vie commune difficile. Ce ne sont pas

des circonstances purement accidentelles qui décident de la sympathie

ou de l'antipathie des esprits, et ils n'hésiteraient pas tant à s'unir

s'ils n'étaient pas sérieusement divers et séparés.

Soit qu'on s'y attendît ou non, sur le refus de M. Dupin, on revint au

duc de Broglie; on s'inquiéta moins de mon impopularité; le Roi et le

maréchal Soult en prenaient aisément leur parti; des amis communs,

surtout M. de Rémusat, avaient efficacement combattu, dans l'esprit

naturellement large et libre de M. Thiers, cette objection vulgaire. On

s'avisa d'un expédient qui lui enlevait presque toute sa valeur. Au lieu

de me rappeler au ministère de l'intérieur, on me proposa le ministère

de l'instruction publique. J'étais, dans ce département, ce qu'on

appelle une spécialité. Le 31 juillet 1830, la commission municipale, si

ardente dans le mouvement populaire, m'y avait nommé. Le public pensait

que j'y convenais, et mes amis que cela me convenait: «Je ne souhaite

pas vivement, je l'avoue, m'écrivait le 29 septembre 1832 M.

Royer-Collard, que mes amis soient mis à des épreuves qui passent

les forces humaines. Le temps de gouverner n'est pas venu. C'est à

l'anarchie que notre temps est voué, pour longues années. Nous n'y

périrons pas, j'en suis convaincu, mais nous sommes bien loin de l'avoir

épuisée; elle a encore bien des phases connues et inconnues à nous

présenter.» Et le 14 octobre suivant, quand il apprit la formation du

cabinet: «Puisque vous deviez rentrer, comme vous le dites, dans la

fournaise, j'aime mieux que ce soit par le ministère de l'instruction

publique. Vous irez à la brèche, mais vous aurez le mérite d'y aller;

vous n'y êtes pas exposé en signe de provocation. Que puis-je vous dire

que vous ne sachiez? Vous connaissez à fond l'état de notre société,

la maladie des esprits, la contradiction des principes du nouveau

gouvernement. Le courage ne vous manquera pas, ni sans doute la

prudence, dont la part aujourd'hui doit être fort grande. Vous aurez à

conserver la majorité; je suis très-porté à croire que cela n'est point

impossible, mais il y faudra de l'art. Parlez de moi, je vous prie, au

duc de Broglie; vous savez combien je l'estime et je l'honore. Pour lui

aussi, j'aime mieux les affaires étrangères. Vos deux ministères sont

les meilleurs.»

Je n'aurais point hésité à rentrer dans la position de lutte directe,

déclarée et quotidienne où m'avait placé, en 1830, le ministère

de l'intérieur. Je n'hésitai pas davantage à prendre celle où mon

impopularité, comme on disait, semblait, en 1832, avoir pour le

cabinet moins d'inconvénient. On a dit que je prenais plaisir à braver

l'impopularité; on s'est trompé, je n'y pensais pas. La physionomie

comme le dessein du nouveau cabinet me convenaient parfaitement.

C'était, sauf M. Dupin, l'union des hommes qui, en 1830, avaient

proclamé et soutenu les premiers la politique de résistance à l'esprit

révolutionnaire, et de ceux qui, depuis 1831, avaient aidé M. Casimir

Périer à la pratiquer avec conséquence et vigueur. Le ministère de

l'instruction publique avait d'ailleurs pour moi, et par mes souvenirs,

et par ce que j'espérais y faire, un véritable attrait. La formation

du cabinet ne rencontra plus aucun obstacle, et il se constitua le 11

octobre 1832, se donnant à peine cinq semaines pour se préparer à la

session des Chambres, qui furent immédiatement convoquées pour le 19

novembre suivant.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) · 第 14 / 53 题