M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX.

Caractère général de la politique extérieure de la France, de 1792

à 1814;--de 1814 à 1830.--Le congrès de Vienne.--La

Sainte-Alliance.--Caractère général de la politique extérieure du

gouvernement de 1830;--de la politique extérieure de l'opposition après

1830.--De l'alliance anglaise.--Question belge.--Le roi Louis-Philippe,

le roi Léopold et M. de Talleyrand dans la question belge.--Rapports de

M. Casimir Périer et de M. de Talleyrand.--Question polonaise.--Vitalité

de la Pologne.--On n'a jamais tenté sérieusement de la rétablir.--Ce

qu'auraient pu faire les Polonais en 1830.--Le général Chlopieki et sa

lettre à l'empereur Nicolas.--Que le gouvernement du roi Louis-Philippe

n'a jamais donné de fausses espérances aux Polonais.--Comment et par qui

ils ont été induits en illusion.--Question italienne.--Le Piémont et

Naples, de 1830 à 1832.--Insurrection dans les petits États italiens

gouvernés par des princes de la maison d'Autriche et dans les États

romains.--Première occupation des Légations par les Autrichiens.--Ils

les évacuent.--Le prince de Metternich et M. Casimir Périer sur les

affaires d'Italie.--Le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France

à Rome.--Démarche des grandes puissances auprès du pape pour

lui conseiller des réformes.--Édits du pape.--Nouvelle

insurrection.--Seconde occupation des Autrichiens.--Expédition

d'Ancône.--L'amiral Roussin devant Lisbonne.--Grande situation de

M. Casimir Périer en Europe.--Pourtant son succès est incomplet et

précaire.--Son propre sentiment à ce sujet.--Explosion du choléra à

Paris.--Mon sentiment sur la conduite du gouvernement et du peuple de

Paris pendant le choléra.--Visite du duc d'Orléans et de M. Casimir

Périer à l'Hôtel-Dieu.--Mort de M. Cuvier.--Maladie, mort et obsèques de

M. Casimir Périer.

(13 mars 1831--16 mai 1832.)

Tous les moralistes, prédicateurs religieux ou observateurs philosophes,

s'accordent à dire que rien n'est plus difficile à l'homme que de sortir

de la mauvaise voie quand il y a longtemps marché. Et les moralistes

chrétiens, qui sont les plus profonds de tous, affirment que la volonté

humaine ne suffit pas seule à une telle oeuvre, et qu'un secours

surhumain, l'action de Dieu sur l'âme, est nécessaire pour que le

repentir, devenu efficace, amène dans l'homme la régénération.

Les politiques, chrétiens ou non, pourraient tenir sur les nations le

même langage. Il leur est bien plus difficile de se réformer qu'elles ne

le pensent. Quand elles ont vécu longtemps sous l'empire d'une passion,

quand elles ont tenu longtemps, par leur propre impulsion ou par celle

de leurs chefs, une certaine conduite, il faut bien du temps et de bien

grands efforts pour que l'intérêt même et la nécessité surmontent la

routine, et les décident à entrer franchement et de bonne grâce dans de

nouvelles voies.

C'est peut-être en matière de politique extérieure, et quand il s'agit

d'introduire dans les rapports des peuples la justice et le bon sens,

que l'oeuvre de la réforme est le plus laborieuse et lente: «Telle est,

dit Adam Smith, l'insolence naturelle du coeur de l'homme que, pour

atteindre au but de ses désirs, il ne consent à employer les bons moyens

qu'après avoir épuisé les mauvais.» Plus naturellement encore que

l'individu isolé, les peuples débutent, dans leurs relations au dehors,

par l'insolence et la violence. Que la puissance, le progrès, la

grandeur, la gloire soient leur passion, je n'ai garde de m'en étonner

ni de m'en plaindre; s'ils ne ressentaient pas cette passion, c'est

qu'ils seraient tombés ou bien près de tomber dans le pire des égoïsmes,

celui de l'apathie. Comme les individus, les nations sont faites pour

vivre entre elles en société, et la société, c'est le mouvement,

l'émulation, le développement, tantôt par le concert, tantôt par la

lutte des idées, des intérêts et des forces. Ainsi s'est fondée, ainsi a

vécu depuis dix-neuf siècles la Chrétienté, le plus vaste et le plus bel

exemple de la société entre des peuples et des États divers. Mais quand

je dis que cet exemple est beau, je me contente à bon marché, et je ne

pense qu'au fait général de la grande société chrétienne sans considérer

la conduite qu'y ont tenue entre eux les gouvernements et les peuples.

Quoique moralement supérieure à celle de toutes les autres sociétés de

l'histoire, la politique des États chrétiens les uns envers les autres

n'en a pas moins été jusqu'ici voisine de la barbarie. Barbarie des

spectateurs comme des acteurs, des gouvernés comme des gouvernants.

C'est surtout au delà de leurs frontières qu'à travers l'éclat des

guerres et l'habileté des négociations se sont déployées les passions

grossières et ignorantes des princes et des peuples. L'imperfection des

gouvernements a toujours été grande, mais bien plus grande dans les

affaires du dehors que dans celles du dedans. La politique extérieure a

été le théâtre favori de la violence brutale ou habile, de la fraude

et de la badauderie, de l'égoïsme imprévoyant et de la crédulité

emphatique. Dans aucune autre de leurs fonctions, les gouvernements

n'ont été si indifférents au bien ou au mal, si légers ou si pervers, ou

si chimériques; sur aucun autre sujet, les peuples ne se sont montrés si

ignorants de leurs droits et de leurs intérêts véritables, si prompts à

n'être que des instruments et des dupes.

La Révolution française s'était promis et avait promis au monde la

réforme de ce mal comme de tous les autres. Quand elle disait: «Plus

de guerres, plus de conquêtes,» quand elle posait en principe que la

justice et la morale devaient régler les rapports des États entre eux

comme comme ceux des citoyens dans chaque État, elle était sincère et

croyait vraiment marcher au but qu'elle proclamait. C'était sa destinée

de faire éclater à la fois les plus nobles ambitions et les plus

mauvaises passions de l'humanité, et d'expier son orgueil dans les

démentis et les mécomptes. Elle a suscité la plus violente et la plus

inique politique extérieure que le monde eût encore connue, la politique

de propagande armée et de conquête indéfinie, le bouleversement par

la guerre de toutes les sociétés européennes, pour en faire sortir,

aujourd'hui la république partout, demain la monarchie universelle.

C'est dans cette ornière que de 1792 à 1814, au mépris du bon sens comme

du droit, la politique extérieure de la France a marché.

Comment et par qui commença la lutte? De qui vint la provocation?

Quels furent, au premier moment, les torts mutuels de la France et de

l'Europe? Quelles nécessités, réelles ou imaginaires, justifient ou

du moins expliquent, de l'une et de l'autre part, l'agression et la

résistance? Je ne regarde pas à ces questions; je me borne à marquer le

fait dominant, le caractère essentiel des relations de la France avec

l'Europe, de 1792 à 1814: ce fut la guerre, la guerre de révolution

et de conquête, l'atteinte incessante à la vie des gouvernements et à

l'indépendance des nations.

En 1814, la France et l'Europe sortirent de cette détestable voie;

d'autres maximes prévalurent dans la politique extérieure des États.

Il ne fut plus question ni d'une domination unique en Europe, ni de

la propagande des idées ou des institutions par les armes. Des États

très-diversement constitués et gouvernés, des monarchies absolues,

des monarchies constitutionnelles, de petites républiques prirent ou

reprirent tranquillement leur place dans la société européenne. La

guerre cessa d'être le régime habituel des gouvernements et des peuples.

On ne vit plus les territoires et les nations changer tous les deux

ou trois ans de nom et de maître. Avec la paix et le respect des

traditions, le droit reprit dans la politique extérieure de l'Europe

quelque empire.

On a beaucoup attaqué les deux puissances qui, de 1814 à 1830, ont le

plus influé sur cette politique, le congrès de Vienne d'abord, puis la

Sainte-Alliance; on a violemment critiqué l'organisation que le congrès

de Vienne donna à l'Europe, et l'empire que la Sainte-Alliance y

prétendit exercer. Je n'examine et ne conteste point ces critiques: il

est vrai, le congrès de Vienne a plus d'une fois disposé arbitrairement

des territoires et de leurs habitants sans grand égard pour leurs

droits, leurs intérêts et leurs voeux; l'égoïsme des grandes puissances

naguère victorieuses a tenu dans ses délibérations plus de place qu'une

vue haute et libre des besoins de l'ordre européen; ses combinaisons

géographiques et diplomatiques n'ont pas toujours été justes ni

heureuses. La Sainte-Alliance avait grand effroi du progrès de la vie et

de la liberté politique en Europe; elle a fait grand abus, surtout grand

étalage, du droit d'intervention dans les États étrangers, posant en

principe général et permanent ce qui ne peut être qu'une exception

momentanée, un accident justifié par quelque grand, direct et clair

intérêt. Je ne me fais l'apologiste ni de la Sainte-Alliance, ni du

congrès de Vienne; mais je relève deux faits méconnus ou passés sous

silence par leurs ennemis. Tous les reproches qu'on leur adresse,

les gouvernements qui, dans les époques précédentes, de 1792 à 1814,

dominaient en Europe, les avaient encore plus mérités. Bien plus

violemment et plus continûment que le congrès de Vienne, la Convention

et l'empereur Napoléon Ier avaient disposé du sort et du partage des

États, terres et âmes. Ils étaient bien plus violemment intervenus dans

les affaires des peuples étrangers, tantôt détrônant leurs rois, tantôt

leur en imposant de nouveaux, et changeant leurs lois ou leurs alliances

aussi bien que leur sort politique. L'empereur Napoléon Ier n'avait-il

pas porté son droit d'intervention jusqu'à vouloir régler la législation

commerciale de tout le continent européen, et trouver, dans les entraves

imposées à la nourriture ou au vêtement de toutes les familles chez tous

les peuples, des armes pour sa lutte contre l'Angleterre? Je sais tout

ce qui se peut dire pour défendre, pour expliquer du moins les erreurs

et les violences de cette orageuse époque; je sais aussi les services

qu'à travers ce qu'elle lui a coûté elle a rendus à la France, et le

bien qui est resté de ses oeuvres, même après ses revers. Mais les faits

que je viens de mettre en lumière n'en sont pas moins certains; le bon

sens comme la justice veulent qu'on applique à toutes les époques ou la

même indulgence, ou la même sévérité; et à tout prendre, il y avait en

Europe, après le travail du congrès de Vienne et sous la domination de

la Sainte-Alliance, plus de liberté et de respect du droit que sous le

régime de la Convention ou de l'empereur Napoléon Ier.

En 1830, après la Révolution de juillet, le mouvement qui éclata, en

fait de politique extérieure, n'était qu'un retour routinier vers les

pratiques de l'époque révolutionnaire et impériale, une rechute dans la

guerre de propagande et de conquête; rechute d'autant plus inopportune

et périlleuse qu'elle était dénuée de tout grand et spécieux motif. La

France venait de faire, envers l'étranger, acte de la plus complète et

de la plus fière indépendance; et cet acte, loin de lui attirer aucune

agression, aucune menace, était reconnu et accepté de toutes les

puissances européennes avec un empressement qui marquait, sinon leur bon

vouloir, du moins leur prudence et leur désir d'éviter avec nous tout

grand conflit. Jamais politique ne fut moins originale, plus empruntée à

d'anciennes impressions, plus dépourvue de l'intelligence des temps que

celle où M. Mauguin, le général Lamarque et leurs amis s'efforcèrent

alors d'entraîner le pays et son gouvernement nouveau. Rien, ni dans sa

situation, ni dans ses relations avec l'Europe, n'appelait la France

dans une telle voie, et la plupart de ceux qui l'y poussaient n'étaient

poussés eux-mêmes que par des réminiscences de vieillard ou des alarmes

d'enfant.

Une seule idée, un seul sentiment, au milieu des déclamations de

cette époque, avaient quelque ombre de grandeur: c'était le voeu

qu'indépendamment de tout intérêt direct et actuel, pour remplir une

mission de civilisation et de liberté, la France se fît partout en

Europe le redresseur des torts, le protecteur des faibles, le patron des

bonnes causes impuissantes à triompher par elles-mêmes. Je ne suis pas

de ceux qui sourient dédaigneusement à cette prétention et la traitent

de pure folie. Tel est maintenant dans le monde l'état des esprits, tels

sont, en dehors des circonscriptions territoriales, les liens intimes,

les rapports rapides et continus des peuples, qu'il y a, dans ce désir

d'une action lointaine exercée pour les droits et les intérêts des

portions diverses de la grande société humaine, une certaine mesure de

vérité et de puissance qui exige qu'on en tienne sérieusement compte.

Les grands politiques du XVIe siècle comprirent le rôle des sentiments

religieux, et leur firent une large part de respect et d'empire; de

nos jours, les sentiments sympathiques et libéraux des peuples les uns

envers les autres ont droit, de la part d'une politique éclairée, à la

même attention et aux mêmes ménagements.

Mais les avocats de cet apostolat général de la France au service de

l'humanité oublient un grand devoir et un grand fait dont une politique

sensée et morale doit constamment se préoccuper. Le devoir, c'est que

les premiers devoirs d'un gouvernement sont envers sa propre nation,

et qu'il lui doit le bon état intérieur, la justice, la prospérité, le

respect de ses droits, de ses voeux et de son sang, avant de rien devoir

aux peuples étrangers. Le fait, c'est que l'intervention, par les armes,

dans les affaires d'une nation étrangère n'y tourne presque jamais au

profit de la justice et de la liberté. Tantôt cette intervention donne à

un parti une domination factice et passagère, faisant au sein d'un même

peuple des vainqueurs et des vaincus par l'étranger; tantôt elle ranime

les susceptibilités nationales, les élève au-dessus des querelles

intérieures, et rallie contre l'étranger les vainqueurs et les vaincus

qu'il a faits. Et en définitive, la puissance intervenante se

trouve presque toujours obligée ou de se retirer impuissante devant

l'obstination du mal auquel elle voulait mettre un terme, ou d'opprimer

elle-même le peuple qu'elle était venue secourir.

C'est que l'indépendance nationale est, chez les peuples, un sentiment

si naturel, si puissant, si vivace, qu'il faut se garder avec grand soin

de le blesser, même quand les apparences du moment semblent inviter

l'intervention étrangère et lui promettre un facile succès. M. Dupin a

exprimé ce sentiment d'une façon excessive quand il a dit: «Chacun chez

soi, chacun pour soi;» les nations ne sauraient être à ce point isolées

et indifférentes les unes aux autres; mais malgré la brutalité de

l'expression, il y a, dans l'idée même, un grand fond de vérité. Quand

un peuple a vécu à travers les siècles, il devient une personne dont

l'égoïsme historique est légitime et respectable; c'est une famille à

qui il faut laisser faire elle-même, et comme elle l'entend, ses propres

affaires; c'est une maison où nul étranger n'a le droit d'entrer de

force, même pour y porter la justice ou la liberté.

La force et la guerre, d'ailleurs, sont de mauvais moyens pour rétablir

ou propager la justice et la liberté. C'est par les influences morales

et avec le concours du temps que de tels progrès s'accomplissent

réellement et sûrement. L'aspect et l'exemple d'un pays bien gouverné

sont plus puissants que les armées pour répandre les idées et les désirs

de bon gouvernement. Ce sont des germes qu'il faut semer et confier au

vent, laissant au sol où ils iront tomber et à ses propriétaires le soin

de les faire croître et de les cultiver comme il leur conviendra.

La Révolution française et l'empereur Napoléon Ier ont jeté un certain

nombre d'esprits, et quelques-uns des plus distingués, dans une

excitation fiévreuse qui devient une véritable maladie morale, j'allais

dire mentale. Il leur faut des événements immenses, soudains, étranges;

ils sont incessamment occupés à défaire et à refaire des gouvernements,

des nations, des religions, la société, l'Europe, le monde. Peu leur

importe à quel prix; la grandeur de leur dessein les enivre et les rend

indifférents aux moyens d'action, aveugles aux chances de succès. A les

entendre, on dirait qu'ils disposent des éléments et des siècles; et

selon qu'à l'aspect de leur ardent travail on serait saisi d'effroi ou

d'espérance, on pourrait se croire aux derniers jours du monde ou aux

premiers jours de la création.

Je l'ai dit ailleurs et je tiens à le redire ici: au milieu de cette

recrudescence révolutionnaire et de ces effervescences chimériques, ce

sera la gloire du roi Louis-Philippe d'avoir compris et pratiqué une

politique sensée, mesurée, patiente, régulière, pacifique. On en

attribue souvent tout le mérite à sa prudence et à un habile calcul

d'intérêt personnel. On se trompe: quand on a fait la part, même large,

de l'intérêt et de la prudence, on n'a pas tout expliqué ni tout dit.

L'idée de la paix, dans sa moralité et sa grandeur, avait pénétré

très avant dans l'esprit et dans le coeur du roi Louis-Philippe; les

iniquités et les souffrances que la guerre inflige aux hommes, souvent

par des motifs si légers ou pour des combinaisons si vaines, révoltaient

son humanité et son bon sens. Parmi les grandes espérances sociales, je

ne veux pas dire les belles chimères, dont son époque et son éducation

avaient bercé sa jeunesse, celle de la paix l'avait frappé plus que

toute autre, et demeurait puissante sur son âme. C'était, à ses yeux,

la vraie conquête de la civilisation, un devoir d'homme et de roi; il

mettait à remplir ce devoir son plaisir et son honneur, plus encore

qu'il n'y voyait sa sûreté.

Pour être modéré et prudent, il ne s'enfermait pas d'ailleurs dans une

sphère étroite et oisive. En même temps qu'il maintenait pour la France

la paix et refusait pour sa famille des trônes, il portait son action

hors de nos frontières et soutenait là aussi les intérêts légitimes de

la politique française. A côté du principe du respect des traités, il en

posait et pratiquait un autre, le respect de l'indépendance des États

limitrophes de la France et qui forment comme sa ceinture, la Belgique,

la Suisse, le Piémont, l'Espagne. M. Molé déclarait au baron de Werther

que, si des soldats prussiens entraient en Belgique, les soldats

français y entreraient en même temps. M. de Rumigny portait en Suisse,

et M. de Barante à Turin, des paroles analogues. La Belgique prenait en

effet, péniblement mais sans obstacle étranger, sa place parmi les États

européens. La Suisse accomplissait librement, dans ses constitutions

intérieures, les réformes qu'à tort ou à raison elle jugeait

nécessaires. Le Piémont, bien éloigné alors des innovations politiques,

se serrait contre l'Autriche, mais sans tomber sous sa dépendance, et en

ménageant avec soin la France dont il redoutait l'hostilité et pouvait

un jour désirer l'appui. L'époque se laissait déjà pressentir où

l'Espagne aurait besoin que la France reconnût et soutînt son nouveau

régime politique. Partout autour de notre territoire le gouvernement

du roi Louis-Philippe exerçait son action, écartant toute intervention

étrangère, protecteur sans ambition, mais efficace, de l'indépendance de

ses voisins et de l'influence comme de la sûreté de la France dans son

orbite naturelle: «Il faut, disait-il souvent, peser les intérêts et

mesurer les distances; loin de nous, rien ne nous oblige à engager la

France; nous pouvons agir ou ne pas agir, selon la prudence et l'intérêt

français; autour de nous, à nos portes, nous sommes engagés d'avance;

nous ne pouvons souffrir que les affaires de nos voisins soient réglées

par d'autres que par eux-mêmes et sans nous.»

A cette politique honnête et judicieuse, mais laborieuse et difficile,

il fallait en Europe un point d'appui. Elle y rencontrait, même chez

les puissances qui l'approuvaient hautement, des dissidences et des

méfiances toujours près de devenir des dangers. Elle avait besoin

d'avoir aussi des adhésions sincères et actives. Elle les trouva en

Angleterre. Non au prix d'aucune concession à tel ou tel intérêt

anglais, ni en vertu d'aucun engagement spécial et formel, mais par

le plus naturel et le plus efficace des liens, par la conformité des

politiques. Pour assurer la paix et le tranquille développement de ses

libertés, la France acceptait, tel qu'il existait, l'ordre européen.

Pour garder l'ordre européen et la paix, l'Angleterre acceptait

non-seulement le nouveau régime français, mais ses principales

conséquences en Europe, la chute du royaume des Pays-Bas, l'indépendance

de la Belgique, la dislocation prochaine de la coalition européenne

jusque-là en garde contre la France. Les deux gouvernements prenaient

l'un et l'autre le même intérêt général et supérieur pour règle de leur

conduite. Ils avaient l'un et l'autre le régime constitutionnel pour

drapeau. Malgré l'ancienne rivalité et les luttes récentes des deux

pays, l'entente leur était facile et presque commandée par leur nouvelle

situation. Le cabinet tory, le duc de Wellington et lord Aberdeen, en

reconnaissant promptement le roi Louis-Philippe, avaient ouvert cette

voie et auraient sans doute continué de la suivre. Le cabinet whig, lord

Grey et lord Palmerston, y marchèrent avec empressement et de bonne

grâce. L'Angleterre, animée pour la France d'une vive sympathie, y

poussait ses ministres; la France, bien qu'un peu surprise, y suivait

son Roi.

Ainsi se forma en 1830 et telle était, en se formant, l'alliance

anglaise. Mot impropre et qui exprime mal la relation des deux

gouvernements: plus tard, ils s'allièrent en effet dans certains moments

et pour des questions spéciales, en 1832 pour les affaires de Belgique,

en 1834 pour celles de Portugal; mais ils n'avaient point d'alliance

générale et permanente; ils n'étaient liés l'un à l'autre par aucun

engagement; ils agissaient le plus souvent de concert, mais en pleine

liberté et par ce seul motif qu'ils étaient du même avis. Et il faut

que, de nos jours, cette politique soit, pour la France, bien naturelle

et bien conforme à l'intérêt national, car elle a survécu à toutes

les révolutions et surmonté les plus divers obstacles; elle a été la

politique de la République éphémère de 1848; elle est encore aujourd'hui

celle du nouvel Empire. Comme le gouvernement du roi Louis-Philippe, ces

deux gouvernements ont voulu la paix et accepté l'ordre européen; et

comme lui, c'est dans la bonne entente avec l'Angleterre qu'ils ont

cherché le gage de la paix et un point d'appui pour agir efficacement

dans les questions européennes.

Avant que M. Casimir Périer arrivât au pouvoir, du mois d'août 1830 au

mois de mars 1831, tous ces principes de la politique extérieure du

régime nouveau avaient été pressentis et mis en pratique. Ils avaient

dicté ses résolutions et ses actes décisifs. Dans l'intérieur du

gouvernement, le roi Louis-Philippe employait toute son influence et sa

persévérante adresse à les faire accepter et suivre par ses plus divers

conseillers. Dans les Chambres, ils avaient été défendus contre les

déclamations révolutionnaires ou belliqueuses de M. Mauguin et du

général Lamarque, et contre les intempérances libérales de M. de

La Fayette. Pourtant ils étaient encore un peu confus, obscurs et

flottants. Ils n'avaient été que superficiellement discutés. Le public

n'en démêlait pas nettement toutes les conditions ni toutes les

conséquences. Surtout ils n'avaient pas encore subi l'épreuve des

grandes explosions et des grandes luttes européennes. Ce fut sous le

ministère de M. Casimir Périer, en 1831 et 1832, que la politique de la

paix fut vraiment mise en face de la guerre et contrainte d'en surmonter

toutes les tentations; ce fut alors que la question belge, la question

polonaise et la question italienne, arrivées à leur crise, amenèrent les

principes qui dirigeaient au dehors la conduite du gouvernement de 1830

à apparaître dans tout leur jour et à déployer toute leur vertu.

Dans la question belge, M. Casimir Périer avait une bonne fortune rare;

il était en complet accord avec les trois hommes qui devaient y exercer

le plus d'influence, le roi Louis-Philippe à Paris, le roi Léopold à

Bruxelles, et M. de Talleyrand à Londres. Et ces trois hommes, par le

tour de leur caractère et de leur esprit, convenaient parfaitement à la

politique que M. Casimir Périer s'était chargé de faire triompher. C'est

la disposition de notre temps, même parmi les gens d'esprit, de faire

peu de cas de l'action des personnes, et de ne voir dans les grands

événements que l'effet de causes générales qui en règlent le cours sans

que les individus dont le nom s'y mêle y soient rien de plus que des

nageurs emportés par le torrent, soit qu'ils s'y livrent, soit qu'ils

essayent de lui résister. On dirait que nous assistons à un drame

tout composé d'avance, et que nous mettons notre vanité à en traiter

dédaigneusement les acteurs, comme s'ils ne faisaient que réciter leur

rôle. Une expérience intelligente dément cette fausse appréciation

des forces qui président aux destinées des peuples; l'influence des

individus, de leur pensée propre et de leur libre volonté, y est

infiniment plus grande que ne le suppose aujourd'hui l'impertinence

philosophique de quelques-uns de leurs critiques. L'histoire n'est point

un drame arrêté dès qu'il commence, et les personnages qui y paraissent

font eux-mêmes en grande partie le rôle qu'ils jouent et le dénoûment

vers lequel ils marchent.

Je me trouvais au Palais-Royal le 17 février 1831, au moment où les

députés du Congrès belge vinrent présenter au roi Louis-Philippe la

délibération de cette assemblée qui avait élu son fils, le duc de

Nemours, roi des Belges. J'ai assisté à l'audience que leur donna et

à la réponse que leur fit le Roi[15]. Je ne dirai pas toutes les

hésitations, car il n'avait pas hésité, mais toutes les velléités,

tous les sentiments qui avaient agité, à ce sujet, l'esprit du Roi, se

révélaient dans cette réponse: l'amour-propre satisfait du souverain

à qui le voeu d'un peuple déférait une nouvelle couronne; le regret

étouffé du père qui la refusait pour son fils; le judicieux instinct des

vrais intérêts de la France, soutenu par le secret plaisir de comparer

son refus aux efforts de ses plus illustres devanciers, de Louis XIV et

de Napoléon, pour conquérir les provinces qui venaient d'elles-mêmes

s'offrir à lui; une bienveillance expansive envers la Belgique à qui il

promettait de garantir son indépendance après avoir refusé son trône.

Et au-dessus de ces pensées diverses, de ces agitations intérieures,

la sincère et profonde conviction que le devoir comme la prudence, le

patriotisme comme l'affection paternelle, lui prescrivaient la conduite

qu'il tenait et déclarait solennellement. Plus encore peut-être que sa

démarche même, ce langage du Roi, tout empreint de ses idées et de ses

sentiments personnels, caractérisait fortement dès lors sa politique,

et devait faire pressentir à ses ministres comme aux députés belges,

à l'Europe comme à la France, la persévérance qu'il mettrait à la

pratiquer.

[Note 15: _Pièces historiques_, n° VIII.]

Le prince que ce refus fit monter sur le trône de Belgique, le roi

Léopold, était merveilleusement propre à la difficile situation qu'il

acceptait. Consentant plutôt qu'empressé à devenir roi, et portant dans

l'ambition même une modération patiente qui semblait aller jusqu'à

l'indifférence, observateur sagace des dispositions des peuples, et

connaissant parfaitement l'Europe, ses souverains, leurs conseillers, le

caractère des hommes et les relations des États, il excellait dans

l'art de ménager les intérêts divers ou contraires, et savait attendre

l'occasion du succès aussi bien que la saisir. A peine roi, et pendant

qu'on discutait encore les limites de son royaume, il en affermit

sur-le-champ les fondements. Allemand par l'origine et Anglais par

l'adoption, il se fit Français par l'alliance en épousant la princesse

Louise, fille aînée du roi Louis-Philippe: il se trouva ainsi; dès ses

premiers pas, en bons rapports naturels et légitimes avec tous ses

puissants voisins, et armé de motifs sérieux ou spécieux, tantôt pour

se refuser, tantôt pour accéder à ce que, chacun dans son intérêt, ils

pouvaient lui demander. Des esprits superficiels affectent de mépriser

ces liens de famille entre les souverains, et de les tenir pour vains

entre les États. Étrange marque d'ignorance! de tels liens ne sont sans

doute ni infailliblement décisifs, ni toujours salutaires; mais toute

l'histoire ancienne et moderne et notre propre histoire sont là pour

démontrer leur importance et le parti qu'une politique habile en peut

tirer.

M. de Talleyrand, à Londres, soutenait de son adhésion personnelle, et

avec un sincère désir de réussir, la politique qu'il avait été chargé

d'y porter. Elle convenait à sa situation et à ses goûts, car c'était

une politique à la fois française et européenne. Quelque adonné qu'il

fût à son ambition et à sa fortune, M. de Talleyrand n'a jamais été

indifférent aux intérêts de la France, de sa sûreté et de sa grandeur.

Il y avait en lui du patriotisme à côté de l'égoïsme, et il cherchait

volontiers, dans le succès de la politique nationale, son propre succès.

C'était avec plaisir et zèle qu'il travaillait à défaire, dans la

Conférence de Londres, ce royaume des Pays-Bas qu'en 1814 la coalition

européenne avait fait contre la France. Et il avait en même temps la

satisfaction de servir, dans ce travail, l'ordre européen, et de s'y

livrer, avec le concours, contraint et triste, mais sérieusement

résigné, des mêmes puissances qui, à Vienne, en 1815, avaient consacré

cette organisation de l'Europe à laquelle il fallait faire brèche.

Les diplomates de profession forment, dans la société européenne, une

société à part, qui a ses maximes, ses moeurs, ses lumières, ses désirs

propres, et qui conserve, au milieu des dissentiments ou même des

conflits des États qu'elle représente, une tranquille et permanente

unité. Les intérêts des nations sont là en présence, mais non leurs

préjugés ou leurs passions du moment; et il peut arriver que l'intérêt

général de la grande société européenne soit, dans ce petit monde

diplomatique, assez clairement reconnu et assez fortement senti pour

triompher de toutes les dissidences, et faire sincèrement poursuivre le

succès d'une même politique par des hommes qui ont longtemps soutenu des

politiques très-diverses, mais ne se sont jamais brouillés entre eux, et

ont presque toujours vécu ensemble, dans la même atmosphère et au même

niveau de l'horizon.

Telle était, en 1830 et 1831, la Conférence de Londres, et M. de

Talleyrand y avait pris sa place avec une grande liberté d'allure et de

langage, pour son propre compte presque autant que pour celui de son

souverain, comme on entre chez soi et dans sa société habituelle. Il

ne fallait rien moins qu'une telle disposition des esprits et cette

intimité froide, mais réelle, de la diplomatie européenne, pour résoudre

pacifiquement la question belge et dissiper les nuages qui, des points

les plus divers, venaient à chaque instant l'obscurcir et menacer d'y

jeter la guerre. C'étaient tantôt les émeutes de Paris et les accès

belliqueux de l'opposition dans nos Chambres, tantôt les prétentions et

les bravades inconsidérées des Belges, tantôt l'obstination intraitable

du roi de Hollande, qui portaient au sein de la Conférence,

non-seulement l'inquiétude, mais le doute et l'hésitation dans son

oeuvre. Un de mes amis, et des plus judicieux, attaché à notre ambassade

à Londres, m'écrivait: «Nous sommes ici personnellement bien placés, et

nous continuerons à l'être bien aussi officiellement si le bon ordre se

maintient en France. On est très-bien disposé pour le Roi et pour son

gouvernement; mais il n'y a pas moyen d'effacer de leur esprit que la

propagande révolutionnaire qui les menace tous est permanente chez nous,

et qu'elle n'y est pas suffisamment réprimée... Nous faisons tout ce qui

est au pouvoir du zèle et de l'expérience pour simplifier la question

extérieure; en général elle est peu connue et peu comprise en France;

nos journaux parlent en ignorants du possible et de l'impossible, et

les confondent trop souvent. Ils n'ont bien apprécié, à propos de la

Belgique, ni les difficultés, ni les avantages d'abord de l'armistice,

puis de l'indépendance; nous verrons bientôt ce qu'ils diront de la

neutralité si péniblement obtenue et si combattue par la Prusse. Les

hommes d'État d'ici, à quelque parti qu'ils appartiennent, la regardent

comme ce qui doit le plus satisfaire la France raisonnable; cette

neutralité abat treize forteresses qui nous étaient opposées, rend la

guerre plus difficile à nous faire, et nous ôte, à nous, un prétexte de

la déclarer. Nos fiers-à-bras des boulevards en auront de l'humeur, mais

les bons esprits en seront contents. Ces derniers sont malheureusement

en trop petit nombre. Aussi, quand on fait de la politique, ne faut-il

travailler que pour l'histoire.»

Je ne sais si M. de Talleyrand ne pensait qu'à l'histoire en traitant,

à Londres, la question belge; mais il y déploya une judicieuse et ferme

habileté. C'était, je l'ai déjà dit, sa disposition naturelle de démêler

nettement, dans les affaires dont il était chargé, le but essentiel à

poursuivre, et de s'y attacher exclusivement, dédaignant et sacrifiant

toutes les questions, même graves, qui pouvaient l'affaiblir dans la

position à laquelle il tenait, ou le détourner du point qu'il voulait

atteindre. De 1830 à 1832, il fit à Londres largement usage de cette

méthode: représentant d'un pays et d'un gouvernement sur qui pesaient,

à cette époque, une foule de grandes questions, il ne vit dans les

affaires de France que la question belge, et dans la question belge

qu'un seul intérêt, l'indépendance et la neutralité de la Belgique. Il

faisait bon marché des autres problèmes et événements du temps, Pologne,

Italie, Espagne, Suisse; tantôt gardant, à leur sujet, le silence;

tantôt disant librement ce qu'il en pensait, et, en tout cas,

n'engageant, avec les autres diplomates ses collègues, point de

controverse inutile. Au fond et dans l'intérêt français, il avait raison

d'agir ainsi; la Belgique était, en ce moment, à la fois la grande et la

bonne affaire de la France, le point sur lequel elle pouvait arriver à

un résultat certain, prochain, pas trop chèrement acheté, et important

pour sa force comme pour sa sécurité en Europe. En concentrant sur la

question belge tous ses efforts, M. de Talleyrand jugeait bien de l'état

général des affaires et servait bien son pays.

En rétablissant l'ordre et en relevant le pouvoir à l'intérieur, M.

Casimir Périer faisait de la politique extérieure, et la plus efficace

qui se pût faire. Il était d'ailleurs, et sur l'importance de l'alliance

anglaise, et sur la question belge en particulier comme sur les affaires

générales de l'Europe, non-seulement en accord, mais en confiance avec

M. de Talleyrand, et ils avaient soin l'un et l'autre d'entretenir et

d'accroître cette confiance en s'en donnant mutuellement d'éclatantes

marques. M. Périer, qui écrivait très-rarement, faisait beaucoup valoir,

dans ses conversations à Paris, les services de M. de Talleyrand, et se

servait de son fils aîné, alors secrétaire d'ambassade à Londres, quand

il avait besoin de lui bien expliquer les exigences de la situation

intérieure, ou de se concerter intimement avec lui. M. de Talleyrand,

de son côté, élevait très-haut, auprès des représentants de l'Europe,

l'énergie, l'esprit politique, tous les mérites de M. Casimir Périer, et

ne laissait échapper aucune occasion de lui témoigner, avec son habileté

consommée dans l'art de plaire, la haute estime qu'il lui portait.

Quand l'armée française, en août 1831, entra soudainement en Belgique

pour en chasser les Hollandais victorieux, l'émotion fut vive à Londres

parmi les diplomates, et M. de Talleyrand eut quelque peine à calmer la

méfiance et à contenir l'humeur. En informant M. Casimir Périer qu'il y

avait réussi, il terminait sa lettre par ces mots: «J'espère, monsieur,

que vous serez content de moi.» Je me rappelle le petit mouvement

d'orgueilleux plaisir avec lequel M. Casimir Périer me montra cette

lettre, et à d'autres aussi sans doute. Il apportait d'ailleurs, dans

ses relations indirectes avec M. de Talleyrand, beaucoup de réserve,

attentif à ne pas blesser le général Sébastiani, en qui il avait

confiance et qui le secondait loyalement.

A la fin d'avril 1832, après dix-huit mois de discussions dans la

Conférence de Londres et de négociations entre les sept puissances qui y

étaient ou représentées ou intéressées, après de patients atermoiements

et des tentatives répétées pour amener, entre les prétentions des Belges

et l'opiniâtreté du roi de Hollande, une conciliation volontaire,

la question belge était enfin résolue pour l'Europe. Le cabinet de

Bruxelles avait accepté les vingt-quatre articles adoptés le 15 octobre

1831 par la Conférence pour régler la séparation de la Belgique et de

la Hollande. Les cabinets de Paris et de Londres, de plus en plus unis,

avaient ratifié pour leur compte ces articles, sans attendre l'adhésion

finale des trois puissances du Nord. Le comte Orloff, envoyé à La Haye

par l'empereur Nicolas pour déterminer le roi de Hollande à céder enfin,

avait échoué dans ses efforts, et était reparti pour Pétersbourg, en

remettant au roi Guillaume la déclaration que l'empereur son beau-frère

laisserait désormais la Hollande supporter seule les conséquences de son

obstination, et n'apporterait nul obstacle aux mesures que la Conférence

de Londres pourrait employer pour la contraindre. C'était, de la part de

l'empereur Nicolas, un éclatant sacrifice des liens de famille et de ses

propres sentiments politiques à la paix européenne. A la suite de cette

déclaration, l'Autriche, la Prusse et la Russie avaient, comme la France

et l'Angleterre, et sauf quelques réserves de convenance, ratifié le

traité des vingt-quatre articles. On ne pouvait pas encore dire que

l'oeuvre fût accomplie, car le roi de Hollande persistait à repousser ce

traité, et tout faisait pressentir que la force seule lui arracherait

son consentement; mais le succès de la France était assuré; son

gouvernement, c'est-à-dire le roi Louis-Philippe et M. Casimir Périer,

pensant et agissant de concert, quelles que fussent leurs petites

dissidences domestiques, avaient fait reconnaître et accepter par

l'Europe l'indépendance et les nouvelles institutions de la Belgique

comme les siennes propres. Et c'était sans trouble général, sans guerre,

par le seul empire de la justice et du bon sens reconnus en commun, que

ce profond changement dans l'ordre européen avait été accompli. Exemple

et spectacle plus grands encore que le résultat même ainsi obtenu.

C'eût été pour l'Europe un grand bonheur et un grand honneur que la

question polonaise pût être traitée et réglée en 1831 comme le fut la

question belge. Il y a eu et il y a encore, dans la destinée de la

Pologne, un remarquable et particulier caractère. Les conquêtes, les

démembrements d'États ont abondé en Europe; des provinces, des royaumes

ont bien souvent changé de maître et de nom. Des traités sont intervenus

après les guerres; le temps a passé sur les traités; les changements

territoriaux et nationaux, en dépit de leur amertume première, ont été

consacrés par la paix et le temps, et acceptés non-seulement par les

spectateurs indifférents, mais par les populations mêmes qui les avaient

subis. Rien de semblable n'est arrivé pour la Pologne; bientôt un siècle

se sera écoulé depuis le premier partage de ce malheureux pays; je ne

sais combien d'actes diplomatiques ont reconnu ses nouveaux maîtres;

d'immenses événements ont bouleversé le sort et absorbé l'intérêt de

l'Europe. Au milieu de tant d'iniquités et de calamités nouvelles, le

sort de la Pologne n'a pas cessé d'être senti comme une iniquité et une

calamité européenne. Ce fut le meurtre d'une nation, ont dit avec une

vérité terrible ses amis. En vain on a répondu que les fautes de la

Pologne elle-même, ses détestables institutions, ses dissensions

aveugles, son incurable anarchie avaient amené son malheur, et que le

suicide national avait provoqué le meurtre étranger. Les explications de

l'histoire ne sont pas les arrêts de la justice, et les raisonnements ne

peuvent rien contre les impressions de la conscience publique. Depuis

plus de soixante ans, la Pologne ne figure plus parmi les nations, et

toutes les fois que les nations européennes s'agitent, la Pologne aussi

se remue. Est-ce un fantôme? Est-ce un peuple? Je ne sais: il se peut

que la Pologne soit morte, mais elle n'est pas oubliée.

A côté de ce fait si frappant, j'en remarque un autre qui ne l'est pas

moins. Depuis que la conscience européenne est troublée du sort de la

Pologne, bien des remaniements de l'Europe ont été accomplis; bien

des maîtres puissants et divers ont disposé des peuples. Monarchie ou

république, conquérant ou congrès, aucun d'eux n'a sérieusement tenté

de rappeler la Pologne du tombeau, de guérir cette plaie européenne. Au

moment où le meurtre fut commis, ni la vieille France, ni la vieille

Angleterre, ne firent rien pour l'empêcher; la France et l'Angleterre

nouvelles n'ont pas été plus efficaces; ni la Révolution française, ni

l'empereur Napoléon n'ont fait entrer le rétablissement de la Pologne

dans leurs réels et énergiques desseins. On a prononcé des paroles; on

a entr'ouvert des perspectives; on a exploité des dévouements en

provoquant des espérances; rien de plus. L'extrême malheur a pu seul

puiser quelques illusions dans de tels mensonges. Tout le monde s'est

servi de la Pologne; personne ne l'a jamais servie.

C'est que, dans l'histoire si pleine des malheurs des peuples, il n'y a

point eu d'exemple d'une telle conquête, ni d'une telle situation

après la conquête. Ce n'est pas seulement un vaincu en présence de

son vainqueur; il y a en Pologne un vaincu et trois vainqueurs. Trois

vainqueurs comptés parmi les plus puissants États de l'Europe, et

toujours unis, par un même et permanent intérêt, dans la défense de

leur conquête, commune encore quoique partagée. Le vaincu est situé

à l'extrémité de l'Europe, ne rencontrant de sympathie et ne pouvant

trouver d'appui qu'à d'immenses distances, à travers les possessions de

ses vainqueurs. Et pour le plus redoutable des trois vainqueurs, pour la

Russie, la conservation de sa part de la Pologne n'est pas seulement une

question de gouvernement, un intérêt de souverain; c'est une passion

nationale: le peuple russe est encore plus ardent que l'empereur à

ne pas souffrir que la Pologne échappe à l'empire. Entre les nations

malheureuses, la Pologne a ce malheur particulier qu'elle a été trop

grande, et qu'encore aujourd'hui, dans sa ruine, son sort reste trop

grand. Que des réfugiés goths dans les montagnes des Asturies, que des

peuplades grecques en Epire, dans le Péloponèse ou en Thessalie,

aient lutté pendant des siècles contre les Arabes et les Turcs, leur

résistance, quoique douloureuse et glorieuse, était simple; ces débris

de nation n'aspiraient qu'à maintenir, dans quelque coin de leur patrie,

un reste de nationalité et d'indépendance locale. La Providence a

récompensé leur courage en agrandissant enfin leur destinée: mais ces

modestes héros ont longtemps combattu et souffert sans prétention

pareille, uniquement pour la défense de leur foi et de leurs obscurs

foyers. Les Polonais soulèvent et ne peuvent pas ne pas soulever, dès

qu'ils s'agitent, une grande lutte nationale et européenne. Il s'agit de

reconquérir et de reconstituer un grand royaume. La question polonaise

remet en question la paix et l'organisation de l'Europe entière.

Je ne m'étonne pas que tous les gouvernements qui ont déploré le sort de

la Pologne, et lui ont témoigné de la sympathie, n'en aient pas moins

regardé son rétablissement comme impossible, et ne l'aient jamais

sérieusement tenté. Ils auraient eu, pour leur propre compte et

aux dépens de leur propre nation, trop de forces à engager et trop

d'intérêts à compromettre dans une telle entreprise.

Les Polonais avaient, en 1830, une chance dont ils auraient pu tirer

grand parti s'ils avaient mieux jugé de leur situation et plus sensément

réglé leur ambition sur leur force. Pendant et après le congrès de

Vienne, l'empereur Alexandre, avec ce mélange de grandeur morale,

d'ambition russe et d'esprit chimérique qui le caractérisait, leur avait

assuré une existence nationale, des institutions, des libertés, des

droits. Des droits reconnus non-seulement dans leur patrie et par leur

souverain, mais en Europe, et par les puissances garantes de l'ordre

européen. Que ces institutions, ces libertés, bornées à la seule Pologne

russe, ne satisfissent pas le patriotisme polonais; que, là même où

elles avaient été proclamées, elles eussent été, depuis 1815, souvent

oubliées ou violées par le gouvernement russe; que la Pologne eût des

griefs constitutionnels à élever en même temps que des regrets nationaux

à ressentir; je ne conteste pas, je n'examine pas, je ne touche pas à

ces questions; je m'attache à un seul fait: une grande partie de la

nation polonaise avait une charte, point de départ et d'appui dans ses

essais de la vie publique et libre. Qu'elle s'y fût attachée comme à son

ancre; qu'elle l'eût exploitée et défendue comme son champ; qu'elle eût

déployé, pour conserver, pratiquer, reprendre ou étendre ses droits

légaux, l'énergie et le dévouement qu'elle a dépensés à tenter, dans les

plus mauvaises conditions possibles, les succès révolutionnaires; je ne

sais quels efforts elle eût eu à faire et quelles souffrances à subir,

ni à combien d'années de luttes et d'attente elle eût dû se résigner;

mais, à coup sûr, elle eût exercé plus d'action sur son propre

souverain; elle eût trouvé en Europe des sympathies, probablement même

des appuis plus efficaces que les émeutes des rues de Paris, et elle eût

eu infiniment plus de chances de ressaisir son rang parmi les nations.

Ce n'est point là, et après l'événement, le rêve d'un étranger; ce

fut, en novembre 1830, au moment où éclata l'insurrection polonaise,

non-seulement l'avis, mais la conduite du premier chef qu'elle se

choisit elle-même, et dont, trois semaines après, à l'unanimité moins

une voix, la diète polonaise fit un dictateur. Tout jeune encore, Joseph

Chlopicki avait combattu pour l'indépendance de sa patrie, et le héros

patriote de la Pologne, Kosciusko, touché de sa bravoure, l'avait

embrassé avec effusion en passant devant le front de l'armée. Quand il

n'y eut plus de Pologne, Chlopicki, décidé à ne pas servir ses nouveaux

maîtres, avait passé en France, et, de grade en grade, il était devenu

un officier général très-distingué dans la grande armée de Napoléon.

Rentré dans sa patrie après la paix de 1814, il y fut traité par

l'empereur Alexandre avec une faveur marquée; mais, trop fier pour se

plier au gouvernement du vice-roi de Pologne, le grand-duc Constantin,

il donna sa démission du service, et il vivait dans la retraite quand

le voeu, d'abord de l'armée et du peuple soulevés, puis de la diète

nationale, lui déféra le pouvoir suprême. Il l'accepta sans hésiter, et

s'en servit sur-le-champ pour réprimer le mouvement démagogique, tout

en soutenant le mouvement national; il ferma les clubs de Varsovie,

maintint l'ordre dans la ville, la discipline dans l'armée, et écrivit

à l'empereur Nicolas, lui exposant avec une ferme franchise les voeux

comme les griefs de la Pologne russe, et demandant pour elle justice et

espérance: «En ma qualité d'ancien soldat et de bon Polonais, j'ose,

sire, vous faire entendre la vérité: par un concours inouï de

circonstances, se trouvant dans une position peut-être trop hardie, la

nation n'en est pas moins prête à tout sacrifier pour la plus belle des

causes, pour son indépendance nationale et sa liberté modérée. Que notre

destinée s'accomplisse! Et vous, sire, remplissant à notre égard

les promesses de votre prédécesseur, prouvez-nous, par de nouveaux

bienfaits, que votre règne n'est qu'une suite non interrompue du règne

de celui qui a rendu l'existence à une partie de l'ancienne Pologne.

Vous tenez, sire, dans votre main, les destinées de toute une nation;

d'un seul mot, vous pouvez la mettre au comble du bonheur; d'un seul

mot, la précipiter dans un abîme de maux.»

Je n'ai rien à dire des événements qui suivirent cette lettre; je

n'écris pas l'histoire du temps; je ne rappelle que la part que j'y ai

prise et ce que j'ai pensé et senti en y assistant. Neuf mois plus tard,

quand l'imprévoyance révolutionnaire l'eut emporté en Pologne, quand le

dictateur Chlopicki, trop sensé pour se soumettre aux clubs de Varsovie,

se fut démis de tout pouvoir, quand le général Skrzynecki, moins

judicieux en politique, mais son digne successeur dans le commandement

de l'armée polonaise, eut succombé dans une lutte impossible, après les

massacres commis dans Varsovie par la démagogie déchaînée la veille de

sa ruine, quand Varsovie et la Pologne furent retombées au pouvoir des

Russes, pendant que Chlopicki, grièvement blessé dans la bataille de

Grochow où il avait combattu comme simple soldat, vivait modestement à

Cracovie où il s'était retiré, M. Mauguin, dans l'un de nos débats à

la Chambre des députés sur les affaires étrangères, parla des généraux

Chlopicki et Skrzynecki comme des chefs d'un parti timide et flottant,

qui avait lutté contre le parti national, et qui eût volontiers accepté

la pure restauration du despotisme russe; je me récriai contre ce

langage: «C'est une injure, dis-je, que de qualifier de la sorte ces

deux braves généraux; la lutte n'était pas entre eux et le parti

national, mais entre eux et les clubs de Varsovie. Ils ne voulaient

pas une restauration russe; mais ils avaient le bon sens de comprendre

qu'entre la Pologne et la Russie la lutte était peut-être inégale, et

que, dans cette énorme inégalité, il eût été peut-être utile à leur

patrie de se réserver une chance et quelques moyens de traiter.»

Je n'avais et n'ai jamais eu, avec ces deux vaillants chefs polonais,

aucune relation; mais leur cause, comme leurs sentiments, avaient ma

sympathie, et je prends plaisir à me rappeler aujourd'hui que je n'ai

pas manqué l'occasion de la leur témoigner.

On a dit que le gouvernement de 1830 avait trompé les Polonais en leur

laissant espérer un appui qu'il ne leur a jamais donné, ni voulu donner.

Les faits démentent absolument ce reproche. Dès les premiers jours de

l'insurrection, le consul de France à Varsovie, M. Raymond Durand,

déclara à plusieurs membres de la diète qu'ils ne devaient attendre de

son gouvernement ni encouragement, ni secours. Six semaines après,

vers la fin de janvier 1831, le duc de Mortemart, nommé ambassadeur

extraordinaire à Pétersbourg, se rendait à son poste: «À Berlin, dit

M. de Nouvion[16], il apprit que la diète polonaise était saisie d'une

proposition de déchéance de l'empereur Nicolas et de la famille des

Romanow; à quelque distance au delà de cette capitale, il rencontra, au

milieu d'une forêt, des agents du nouveau gouvernement de Varsovie

qui s'étaient portés sur son passage, afin de l'interroger sur les

dispositions de la France. C'était la nuit, par un froid rigoureux. La

conférence, commencée dans la neige, s'acheva, sur la route même, dans

la voiture de l'ambassadeur, dont les lanternes éclairaient seules cette

scène bizarre: «Mes instructions, dit M. de Mortemart, ne m'autorisent à

agir qu'en faveur du royaume de Pologne, tel qu'il a été constitué par

le congrès de Vienne; si les Polonais allaient au delà, ils n'auraient

pas à compter sur l'appui de la France.» Il établit ensuite comment la

France ne pouvait, pour soutenir, au mépris des principes par elle-même

proclamés, les prétentions de la Pologne, provoquer l'Europe à une

guerre désespérée, et il pressa les diplomates polonais de retourner au

plus tôt à Varsovie pour y déconseiller toute résolution violente. Mais

ceux-ci, loin de se rendre à son avis, se montrèrent pleins de confiance

dans le concours qu'ils attendaient de la France: «La démocratie

française, dirent-ils, sera maîtresse des événements, et la démocratie

française soutiendra la Pologne; votre Roi et vos Chambres seront forcés

par l'opinion publique de nous venir en aide;» et ils prononcèrent le

nom de M. de La Fayette comme étant le pivot sur lequel reposaient leurs

espérances. M. de Mortemart s'efforça vainement de les désabuser en leur

représentant que M. de La Fayette ne disposait pas de la France, et

que le gouvernement français, en eût-il le désir, serait dans

l'impossibilité de leur envoyer une armée. Comme il insistait pour

qu'ils engageassent leurs compatriotes à la modération, il n'en obtint

que cette réponse: «Le sort en est jeté; ce sera tout ou rien.--Eh!

bien, reprit M. de Mortemart, je vous le dis avec douleur, mais avec une

profonde conviction; ce sera rien.»

[Note 16: _Histoire du règne de Louis-Philippe 1er_, par Victor de

Nouvion, t. II, p. 189-192; ouvrage aussi recommandable par l'exactitude

des recherches historiques que par la probité des sentiments politiques.

M. le duc de Mortemart m'a donné l'assurance que les détails contenus

dans le récit de M. de Nouvion étaient parfaitement exacts.]

Quelques mois plus tard, en juillet 1831, quand la Pologne, après des

efforts héroïques, était près de succomber dans cette lutte dont elle

avait fait elle-même une guerre à mort, le cabinet français, pour

arrêter l'effusion du sang, pour donner aux Polonais un témoignage de

sympathie et au sentiment de la France quelque satisfaction, fit à

Pétersbourg une tentative de médiation, en en informant le gouvernement

de Varsovie et en l'engageant à tenir, dans son langage et dans la

conduite de la guerre, quelque compte de cette chance. Sur l'invitation

formelle de M. Casimir Périer, M. de Talleyrand fit en même temps à

Londres un effort, probablement sans en espérer grand'chose, pour

déterminer le cabinet anglais à se joindre à la démarche du cabinet

français. Mais en parlant à la Chambre des députés de cette tentative,

M. Casimir Périer prit soin d'en bien déterminer la portée, et de ne pas

laisser croire que le gouvernement du Roi voulût s'engager plus loin:

«Avant le 13 mars, dit-il, aucune médiation n'avait encore été offerte

pour la Pologne. Nous avons conseillé au Roi d'offrir le premier la

sienne. Ses alliés ont été pressés de s'unir à lui pour arrêter le

combat, pour assurer à la Pologne des conditions de nationalité mieux

garanties. Ces négociations se continuent; nous les suivons avec

anxiété, car le sang coule, le péril presse, et la victoire n'est pas

toujours fidèle. A quel autre moyen pouvions-nous recourir, messieurs?

Fallait-il, comme nous l'avons entendu dire, reconnaître la Pologne?

Même en supposant que la foi des traités, que le respect de nos

relations nous eussent donné le droit de faire cette reconnaissance,

elle eût été illusoire si des effets ne l'eussent suivie, et alors

c'était la guerre. J'en appelle à la raison de cette Chambre, car ici ce

n'est pas l'émotion et l'enthousiasme qui doivent prononcer, c'est la

raison; la France doit-elle chercher la guerre? Doit-elle recommencer la

campagne gigantesque où se perdit la fortune de Napoléon? Cette guerre

qu'on nous demande, y pense-t-on? C'est la guerre à travers toute la

largeur du continent européen; c'est la guerre universelle, objet de

tant d'ambitions délirantes, de tant de chimériques passions. Si du

moins on nous prouvait que cette croisade héroïque eût sauvé la Pologne!

mais non, messieurs: si la France fût sortie de sa neutralité, c'en

était fait de la neutralité qu'observent d'autres puissances, et quatre

jours de marche seulement séparent leurs armées de cette capitale qui

se défend à quatre cents lieues de nous. En présence de tels faits, qui

donc ose demander la guerre, non pour sauver la Pologne, mais pour la

perdre?»

A peine ces paroles étaient prononcées, que le cabinet anglais,

alléguant avec une rude franchise l'intérêt de la paix, la politique

générale de l'Angleterre et la vanité de toute intervention officielle

à Pétersbourg, refusait de joindre ses offres de médiation à celles du

cabinet français. Huit jours après, Varsovie tombait entre les mains

de ses démagogues, trois semaines après entre celles des Russes.

Les événements allaient plus vite que les dépêches. Les Polonais ne

pouvaient se plaindre de n'avoir pas été soutenus par le gouvernement du

roi Louis-Philippe; il ne leur avait donné aucun droit de compter sur

son appui.

Pourtant je comprends qu'ils s'y soient trompés, et que les plus

formelles déclarations du gouvernement Français et de ses agents n'aient

pas réussi à les détromper. Les journaux et les émeutes de Paris, les

discours et les correspondances de la plupart des chefs de l'opposition

devaient les jeter dans de grandes illusions. Même convaincus que le roi

Louis-Philippe et son cabinet ne leur viendraient pas en aide par la

guerre, ils pouvaient croire, comme ils le disaient au duc de Mortemart,

que ce cabinet serait renversé, et que l'opposition arrivée au pouvoir

agirait efficacement pour eux. Les apparences et les probabilités

superficielles devaient soutenir, échauffer même leurs passions et leurs

espérances. Les gens qui crient dans les Chambres et dans les rues

s'inquiètent peu des conséquences du bruit qu'ils font, et du sens qu'y

attacheront à l'autre extrémité de l'Europe les gens qui souffrent. Il

y avait d'ailleurs, dans les manifestations publiques en France pour

la Pologne, autre chose que des apparences et du bruit; le sentiment

national était sincèrement et vivement excité; un de mes amis, homme

d'un esprit rare et qui soutenait avec zèle M. Casimir Périer,

m'écrivait du fond de son département le 29 juin 1831, précisément

au moment où, après la mort du maréchal Diebitsch et du grand-duc

Constantin, le maréchal Paskéwitch prenait le commandement de l'armée

russe et préparait l'assaut de Varsovie: «L'état général des esprits me

préoccupe; je les ai vus s'altérer, se gâter rapidement depuis un mois.

Ce pays-ci est devenu méconnaissable si je le compare à ce qu'il m'a

paru au commencement de mai. Il y avait alors de l'amélioration, non pas

sur le mois d'octobre dernier, mais sur ce que le pays avait dû être

de février en avril. Aujourd'hui c'est un mélange d'irritation et de

découragement, de crainte et de besoin de mouvement; c'est une maladie

d'imagination qui ne peut ni se motiver, ni se traduire, mais qui

me paraît grave. Les esprits me semblent tout à fait à l'état

révolutionnaire, en ce sens qu'ils aspirent à un changement, à une

crise, qu'ils l'attendent, qu'ils l'appellent, sans qu'aucun puisse dire

pourquoi. Il faut que, pour votre compte, vous cherchiez et que vous

répétiez au gouvernement de chercher les moyens de guérir un tel mal.

Paris me semble rallié dans un sentiment énergique de résistance; mais

les départements n'en sont point là. Je ne puis trop vous prier de

réfléchir que nous ne sommes pas dans un moment de raison, où les moyens

tout raisonnés du système représentatif suffisent. Ne comptez pas trop

sur l'autorité de la Chambre, fût-elle bonne, et cherchez ailleurs. Je

suis persuadé qu'une guerre serait utile, bien entendu si l'on parvenait

à la limiter. Je serais disposé à la risquer en exigeant beaucoup pour

la Pologne. C'est bien plus populaire que la Belgique. Pourquoi? parce

que c'est plus dramatique. La France est, pour le moment, dans le genre

sentimental bien plus que dans le genre rationnel.»

C'était là toucher à un mal réel et en bien marquer le caractère; mais

loin de le guérir, le remède proposé n'eût fait que l'aggraver. A ce

vague état révolutionnaire des esprits, à ce besoin confus de mouvement,

la guerre, surtout une guerre à propos de la Pologne, eût substitué

l'état révolutionnaire positif, actif, avec toutes ses exigences et

toutes ses conséquences. La guerre peut être, dans certains moments, un

dérivatif utile à l'humeur agitée des peuples; mais ce dérivatif qui,

même lorsqu'il réussit, finit toujours par être bien chèrement payé,

n'est pas toujours applicable: sur aucune des questions que la

Révolution de 1830 avait soulevées en Europe, la France ne pouvait avoir

en 1831 une guerre ordinaire et limitée. Et une guerre qui aurait pris

bientôt le caractère révolutionnaire eût été d'autant plus dangereuse,

que la France ne l'aurait pas longtemps soutenue avec ardeur et

confiance: aucune nécessité véritable et claire, aucun intérêt national

et permanent ne l'y poussaient; l'impression du moment et le plaisir du

drame auraient bientôt disparu devant la souffrance des intérêts et

la lumière du bon sens. Il faut que les peuples qui veulent être bien

gouvernés renoncent à faire, de leurs impressions et de leurs goûts

dramatiques, la règle de leur gouvernement. Ils ont quelquefois, comme

les individus, ce que la médecine appelle des maux de nerfs, des

vapeurs; sous des institutions libres, ces dispositions se manifestent

bruyamment, et une politique intelligente en tient compte, mais dans

la mesure de ce qu'elles valent et en sachant bien qu'elles ne sont

nullement propres à une forte et longue action. C'est presque toujours,

pour les nations comme pour les individus, un mal à traiter par le seul

remède qui lui convienne, un bon régime soutenu et le temps. Ce fut

le mérite de M. Casimir Périer de ne point céder à ces fantaisies qui

n'étaient pas de vraies passions, et de persister à faire les affaires

de la France selon le droit public et l'intérêt bien entendu, comme un

homme sérieux fait les affaires d'un peuple sérieux.

Quoiqu'elle ait donné lieu de sa part à l'acte le plus hardi de la

politique française au dehors après 1830, la question italienne était,

en 1831, bien moins périlleuse pour le cabinet que la question belge ou

la question polonaise, et bien moins brûlante dans le public. Les

deux idées, ou plutôt les deux passions qui dominent et enflamment

aujourd'hui cette question, l'expulsion de l'Autriche et l'unité de

l'Italie, n'avaient pas éclaté à cette époque; elles étaient bien au

fond des coeurs et se manifestaient dans le langage ou le travail caché

des conspirateurs italiens; mais ils ne les déclaraient pas encore

hautement, comme leur prétention absolue et leur but avoué. J'ajourne ce

que j'ai à coeur de dire sur l'état général de l'Italie et la question

italienne en Europe au moment où cette question s'est manifestée dans

toute sa grandeur, pendant ma propre administration, de 1846 à 1848; je

ne veux parler ici que de la situation des affaires d'Italie en 1831 et

1832, de ce qu'en pensait alors le cabinet français, de ce qu'il y fit,

et de la part que je pris moi-même aux débats dont elle fut l'objet.

Il n'y avait, à cette époque, aux deux extrémités de l'Italie, et dans

les deux États les plus liés à la France, soit par la contiguïté des

territoires, soit par la parenté des souverains, dans le Piémont et

à Naples, point d'insurrection flagrante ni d'explosion évidemment

prochaine. Le roi de Naples, Ferdinand II, monté sur le trône depuis

la Révolution de Juillet et en rapports affectueux avec le roi

Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie, son oncle et sa tante, semblait

disposé à suivre leurs conseils et à introduire dans son gouvernement

des réformes. Le roi de Sardaigne, Charles-Félix, avait vu les

événements de 1830 en France avec grande inquiétude, mais sans mauvais

vouloir pour le nouveau roi; les deux souverains se connaissaient

personnellement; la reine Marie-Amélie était en correspondance

habituelle avec la reine Marie-Christine, sa soeur. Quand le nouvel

ambassadeur de France, M. de Barante, arriva à Turin, il y trouva

beaucoup de crainte des mouvements révolutionnaires, mais point de

méfiance du gouvernement français; on ne le croyait nullement disposé à

susciter ou à soutenir en Italie des troubles. Tout en s'appuyant sur

l'Autriche, le cabinet piémontais conservait envers elle son attitude

comme son sentiment d'indépendance et de réserve; il avait reçu

froidement, sans les repousser absolument, les offres de secours que

le prince de Metternich s'était empressé de lui faire contre les

révolutions; il était sincèrement résolu à vivre en bons termes avec

la France de 1830 et son gouvernement. De leur côté, les libéraux

piémontais, même les _carbonari_, accoutumés, depuis leur échec de 1821,

à la précaution et au silence, ne tentaient aucun mouvement; ils se

rapprochaient de M. de Barante, plutôt par curiosité que dans l'espoir

ou même avec le dessein de l'attirer dans leurs vues; un projet de

proclamation fut imprimé en épreuve et lui fut montré, bien plus

pour savoir ce qu'il dirait que pour lui donner officieusement une

information. Nous étions en correspondance intime, et il m'écrivit le 8

février 1831, avec une sagacité que les événements se sont chargés de

prouver: «Ce pays-ci est calme; le gouvernement est inquiet, mais ne

se trouve aucun parti à prendre; les chances d'un mouvement jacobin et

carbonaro semblent s'éloigner; les chances d'un progrès rapide dans

l'opinion générale en deviennent plus grandes. Tous les yeux sont fixés

sur nous. Le parti absolutiste, celui qui voudrait lutter et qui se fait

des chimères, se compte par individus. Les hommes des hauts emplois, la

noblesse passé cinquante ans, le Roi lui-même ne demandent que le _statu

quo_ gouverné sagement et avec égards pour tous. L'aristocratie plus

jeune dit qu'il faut que la révolution vienne d'en haut, pour ne pas

arriver d'en bas, et songe à de grandes réformes. D'autres, dans cette

classe, vont même beaucoup plus loin et voudraient marcher presque du

même pas que nous. On n'en est pas encore ici à compter pour beaucoup

l'opinion du Tiers-État qui a pourtant à peu près autant de valeur qu'en

France; on le ménage tous les jours de plus en plus, mais on ne l'admet

pas, et on l'ignore. C'est là, ce me semble, ce qui est le gage le plus

vraisemblable d'une révolution. Il y a une réforme sociale à faire, et

elles ne s'opèrent guère par ordonnances des rois.»

La mort du roi Charles-Félix, survenue le 27 avril 1831, et l'avènement

du roi Charles-Albert, son successeur, ne changèrent rien alors, en

Piémont, à cet état du gouvernement et du pays. De 1830 à 1832, la

portion de l'Italie que gouvernaient des princes de la maison de Bourbon

fut tranquille et en bons rapports avec la France de 1830 et son nouveau

roi.

Ce fut dans les petits États possédés par des princes de la maison

d'Autriche et dans les États du pape, à Modène, à Parme, à Bologne, à

Ancône qu'éclata l'insurrection. Le prince de Metternich avait hautement

déclaré la conduite que tiendrait l'Autriche en pareil cas: mettre ses

propres possessions italiennes à l'abri de l'incendie révolutionnaire

en l'étouffant chez ses voisins, protéger les princes de la maison

d'Autriche et les souverains italiens qui réclameraient son secours

contre les révolutions tentées dans leurs États, c'était là sa doctrine

publique et sa ferme résolution. M. de Metternich était à la fois un

praticien à vues positives et un théoricien à maximes savantes; d'un

esprit trop élevé pour ne pas connaître les besoins et les goûts de

l'esprit humain, il avait toujours soin de placer ses actes sous un

grand drapeau intellectuel; il allait sans hésiter à son but pratique,

mais en donnant, à ses adversaires comme à ses alliés, le plaisir ou

l'embarras de disserter philosophiquement sur la route. Il établit, sur

le droit d'intervention dans certains cas et certaines limites, des

principes que le gouvernement français de 1831 ne pouvait reconnaître,

car il avait exprimé naguère, à propos de la Belgique, des principes

en apparence contraires, mais qu'il ne devait pas non plus contester

absolument, car il était bien résolu à se mêler de ce qui se passerait

chez ses voisins si les intérêts de la France avaient évidemment et

gravement à en souffrir. Les principes généraux ont presque toujours le

tort de ne pas l'être assez pour embrasser tous les faits et convenir à

tous les cas; aussi sont-ils d'ordinaire des armes de discussion plutôt

que des règles de conduite. Le prince de Metternich envoya les troupes

autrichiennes à Modène et à Bologne, au nom du droit d'intervention

tel qu'il le définissait, mais en se hâtant de les retirer dès que les

insurrections furent réprimées, ce qui n'exigea ni un long temps, ni

un grand effort. M. Casimir Périer maintint le principe de

non-intervention, mais en déclarant «qu'il n'en résultait point un

contrat synallagmatique avec les insurrections de tous les pays, et que

l'appui prêté par la France à ses voisins de Belgique n'établissait,

entre elle et des nations éloignées, aucune espèce de solidarité du même

genre.» Les deux ministres voulaient à la fois veiller aux intérêts de

leur propre pays et maintenir la paix de l'Europe; et tout en discutant

ils se toléraient ou même s'entr'aidaient l'un l'autre dans leur travail

vers leur double but.

Mais il était évident que, tant que les États italiens où l'insurrection

avait éclaté, et surtout les États-Romains, resteraient dans la même

situation intérieure, l'insurrection y recommencerait sans cesse, et

qu'on verrait sans cesse, sur ce point, l'intervention nécessaire et la

paix de l'Europe compromise. Il y a un degré de mauvais gouvernement que

les peuples, grands ou petits, éclairés ou ignorants; ne supportent plus

aujourd'hui: au milieu des ambitions démesurées et indistinctes qui

les travaillent, c'est leur honneur et le plus sûr progrès de la

civilisation moderne qu'ils aspirent, de la part de ceux qui les

gouvernent, à une dose de justice, de bon sens, de lumières et de soins

pour l'intérêt de tous, infiniment supérieure à celle qui suffisait

jadis au maintien des sociétés humaines. Les pouvoirs qui ne

comprendront pas cette condition actuelle de leur existence, et n'y

sauront pas satisfaire, passeront tour à tour de la fièvre à l'atonie,

et seront toujours à la veille de leur ruine. Frappées de cette

nécessité de notre temps, et vivement pressées par le gouvernement

français, les grandes puissances européennes essayèrent d'en

convaincre aussi la cour de Rome, et de la déterminer à apporter dans

l'administration de ses États des réformes suffisantes, sinon pour

répondre à tous les désirs des libéraux italiens, du moins pour leur

enlever leurs plus justes motifs de plainte et leurs meilleurs moyens

de crédit auprès des populations. Les représentants de la France, de

l'Autriche, de l'Angleterre, de la Prusse et de la Russie, à Rome;

firent dans ce but, le 21 mai 1831, une démarche positive et concernée

qui allait jusqu'à indiquer au pape les principales réformes dont

l'Europe reconnaissait la nécessité et lui donnait le conseil[17].

[Note 17: _Pièces historiques_, n° X.]

La France avait alors pour représentant à Rome un de mes amis

particuliers, le comte de Sainte-Aulaire, singulièrement propre, par ses

dispositions et ses sentiments personnels, à la mission dont il

était chargé. C'était non-seulement un très-galant homme et un homme

très-éclairé, mais un catholique sincère en même temps qu'un libéral

sincère, et un libéral modéré en même temps que résolu. Il portait, dans

les conseils qu'il donnait à la cour de Rome au nom de la France, autant

de respect et de bon vouloir pour le pape que de zèle en faveur des

populations romaines et pour l'amélioration de leur gouvernement. S'il y

avait un écueil dont il eût à se garder, c'était l'excès de la franchise

dans l'expression successive des sentiments divers qui l'animaient et

dans la défense alternative des intérêts divers qu'il avait à concilier.

En soutenant, tour à tour et selon le besoin du moment, tantôt le

gouvernement papal contre des prétentions sans mesure ou des menées

hostiles, tantôt les voeux des populations romaines et les réformes

qu'il demandait pour elles contre les préjugés ou l'entêtement de leurs

maîtres, il abondait quelquefois avec trop d'effusion dans la cause dont

il prenait ce jour-là la défense, sans se préoccuper assez de celle

qu'il aurait à défendre le lendemain, et de l'effet de ses diverses

paroles sur le public, soit de France, soit d'Italie, qui l'entendait

parler. Il était toujours parfaitement sensé et loyal, pas toujours

assez prévoyant et circonspect. Noble défaut qui n'eût eu aucun

inconvénient si la plupart des autres acteurs politiques, Italiens

et Français, n'avaient pas eu plus d'arrière-pensées que M. de

Sainte-Aulaire, et si la politique de toutes les puissances européennes

avait été, dans la question italienne, aussi décidée que celle du

cabinet français et de son ambassadeur à Rome en 1831.

Mais il n'en était pas ainsi: les meneurs populaires en France

cherchaient, dans les affaires d'Italie, tout autre chose que la réforme

du gouvernement romain, et, pour beaucoup de libéraux italiens, cette

réforme n'avait de valeur qu'autant qu'elle préparait une révolution

et une guerre nationales au lieu de les prévenir. De leur côté, les

puissances européennes étaient loin de porter toutes, dans leurs

conseils au pape, les mêmes sentiments: le prince de Metternich ne

croyait guère, je pense, au succès des réformes indiquées, et l'empereur

Nicolas ne le désirait point. C'était là, aux yeux de l'un des rêves,

aux yeux de l'autre, des atteintes aux droits et à l'autorité d'un

souverain. Ils s'étaient prêtés à la démarche faite auprès du pape, par

prudence dans un moment d'orage, surtout par égard pour la France

et l'Angleterre, dont ils redoutaient l'action libérale et qu'ils

espéraient contenir en ne s'en séparant pas; mais, dans leur coeur, ils

ne portaient à leur propre sollicitation ni confiance, ni goût.

Rien n'est plus imprudent et ne crée, dans les grandes affaires, plus

d'embarras que les actes qui ne sont pas faits sérieusement, et dont

ceux-là même qui les font n'espèrent ou ne désirent pas le succès. Les

bonnes apparences sans effet sont fatales à la bonne politique, et les

remèdes vains aggravent le mal qu'ils ont l'air de vouloir guérir.

Pour échapper à des difficultés intérieures ou à des mésintelligences

diplomatiques, par complaisance plutôt que par conviction, on avait

demandé à la cour de Rome des réformes; on ne s'inquiéta guère de

savoir, d'abord si elles étaient praticables et suffisantes, ensuite si

elles étaient exécutées; on voulait une démonstration bien plus qu'un

résultat; la démonstration affaiblit le pape, et le résultat ne satisfit

point les populations. Si les puissances européennes avaient été

vraiment d'accord sur le fond des choses, si elles avaient toutes pris à

leurs conseils le même intérêt, si elles avaient exercé sur la cour de

Rome une action unanime et soutenue, elles auraient peut-être fait faire

à la question italienne un pas vers une réelle et bonne solution; elles

ne firent que l'envenimer. Les populations, déjà peu disposées à se

contenter même de réformes efficaces, s'empressèrent de se livrer à

l'irritation des espérances trompées. Quelques mois à peine après la

promulgation des édits du pape, en date des 5 juillet, 5 et 31 octobre,

et 4 et 5 novembre 1831, pour la réforme de l'administration municipale,

de la justice civile et de la justice criminelle dans les Légations[18],

le désordre et l'insoumission d'abord, puis l'insurrection y

recommencèrent; les gardes civiques se levèrent en armes; le cardinal

Bernetti adressa une note aux représentants des cours étrangères pour

leur déclarer la nécessité où se trouvait le pape de rentrer dans les

voies d'une répression énergique. Toute réforme de la justice criminelle

fut en effet suspendue; la guerre civile éclata; les troupes du pape

battirent les insurgés sans les soumettre, et leurs excès après la

victoire rengagèrent la lutte sous la forme des séditions locales, des

vengeances privées, des rencontres fortuites, des assassinats. Sur la

demande de la cour de Rome, et presque à la joie des populations, les

Autrichiens rentrèrent dans les villes, dont ils venaient de sortir.

[Note 18: _Pièces historiques_, n° XI. Je joins à ces édits une lettre

que M. Rossi m'écrivit de Genève, le 10 avril 1832, plusieurs mois après

leur promulgation, et qui montre combien, soit par leur insignifiance,

soit par leur non-exécution, ils avaient peu satisfait les Italiens les

plus modérés, et quelles espérances ou plutôt quels désirs continuaient

d'agiter les esprits. (_Pièces historiques_, n° XI.)]

La question italienne se présenta alors sous un tout autre aspect. Le

concert des puissances avait été vain. La France, dont la politique à la

fois libérale et antirévolutionnaire avait paru adoptée par l'Europe,

n'avait pas réussi à la faire triompher en Italie, ni à établir, par

cette voie, l'accord entre le pape et ses sujets. C'étaient l'Autriche

et la politique de répression matérielle qui prévalaient. Si on en

restait là, si le gouvernement français ne se montrait pas sensible

à cet échec et prompt à le réparer, il n'avait plus en Italie ni

considération, ni influence; en France, il ne savait que répondre aux

attaques et aux insultes de l'opposition. Déjà elle s'indignait, elle

questionnait, elle racontait les douleurs des Italiens, les excès des

soldats du pape, la rentrée des Autrichiens dans les Légations en

dominateurs et presque en sauveurs pour la sécurité de la population

comme pour l'autorité du souverain. Il n'y avait là, pour la France,

point d'intérêt matériel et direct; mais il y avait une question de

dignité et de grandeur nationale, peut-être aussi de repos intérieur.

La politique de la paix était abaissée et compromise. M. Casimir Périer

n'était pas homme à prendre froidement et à accepter oisivement cette

situation. Le Roi partagea son avis. L'expédition d'Ancône fut résolue.

On sait avec quelle rapidité et quelle vigueur elle fut exécutée. Partie

de Toulon le 7 février 1832, sous les ordres du capitaine de vaisseau

Gallois, et portant le 66e régiment de ligne, commandé par le colonel

Combes, la petite escadre française arrivait le 22 en vue d'Ancône;

dans la nuit, à deux heures, la frégate _la Victoire_ entrait à pleines

voiles dans le port; les troupes débarquaient en silence; les portes de

la ville étaient enfoncées; et le lendemain matin, sans qu'une goutte

de sang eût coulé, la ville et la citadelle étaient occupées par nos

soldats faisant le service de tous les postes concurremment avec les

soldats du pape, et le drapeau français flottait à côté du drapeau

romain.

En France comme en Italie, comme dans toute l'Europe, la surprise fut

extrême. Non que l'idée de quelque acte semblable du gouvernement

français fût tout à fait nouvelle et n'eût pas déjà occupé les cabinets

et les diplomates. Dès la première entrée des Autrichiens dans les

Légations, M. de Sainte-Aulaire avait lui-même engagé le général

Sébastiani à envoyer sur les côtes d'Italie des bâtiments français,

prêts à une démonstration effective si elle devenait nécessaire; et

le capitaine (aujourd'hui amiral) Parseval Deschênes s'était en effet

promené avec ses frégates, d'abord devant Civita-Vecchia, puis dans

l'Adriatique, tenant la haute mer, mais se portant vers les ports de

la côte, entre autres vers Rimini et Ancône, dès que les troupes

autrichiennes avaient l'air de s'en rapprocher. Quand la seconde

occupation des Légations fut imminente, M. Casimir Périer chargea

expressément M. de Sainte-Aulaire de demander au Pape que, si les

Autrichiens y rentraient, les troupes de quelque puissance italienne,

spécialement du Piémont, fussent admises sur quelque autre point des

États-Romains, et un corps français dans la citadelle d'Ancône. M. de

Sainte-Aulaire s'acquitta fidèlement de sa mission, et dans plusieurs

entretiens, d'abord avec le cardinal Bernetti, puis avec le Pape

lui-même, il leur annonça la demande du gouvernement français. Au

premier moment il put croire qu'elle ne serait pas péremptoirement

repoussée; mais bientôt, à l'idée de la présence des soldats et du

drapeau français sur un point quelconque de l'Italie, une vive

alarme s'empara de la cour de Rome, de tout le Sacré-Collège et des

représentants des puissances étrangères auprès du Pape; c'était, à leurs

yeux, probablement la révolution, et en tout cas l'influence française

envahissant l'Italie. Leur opposition n'eut pas grand'peine à prévaloir;

et lorsque, le 31 janvier 1832, le comte de Sainte-Aulaire adressa

officiellement au cardinal Bernetti la demande du cabinet français, le

cardinal y répondit le lendemain par un refus formel. Huit jours après,

le 9 février, M. Casimir Périer informait M. de Sainte-Aulaire qu'une

escadre française, à la destination d'Ancône, avait fait voile de

Toulon.

Depuis quelques semaines déjà, on s'entretenait en Italie des

préparatifs de cet armement; mais on se demandait avec une profonde

incertitude quel en pouvait être l'objet. A Rome, à Naples, à Florence,

pas plus les agents français que les politiques italiens, personne

n'avait cru à ce débarquement soudain, à cette invasion inattendue et

à main armée dans une ville romaine; l'acte semblait trop contraire au

droit public et trop téméraire pour être ainsi commis en pleine paix et

sans l'aveu, ni du pape, ni des alliés de la France. A Turin seulement

M. de Barante, informé par M. Edmond de Bussierre, alors premier

secrétaire de l'ambassade de France à Naples, du départ de l'expédition

et de son objet probable, m'écrivit le 28 février 1832, avant de savoir

qu'elle avait réussi: «J'attends dans la journée le courrier qui

apportera des nouvelles d'Ancône. Nous supposons ici que, malgré le

profond déplaisir que cette occupation causera à l'Autriche et au

Saint-Siège, on y aura consenti. C'est, dans les circonstances données,

la meilleure détermination qu'on pût prendre. L'occupation par les

troupes sardes était difficile à arranger. Le cabinet de Turin ne s'y

serait prêté que s'il eût été parfaitement certain de ne point déplaire

à l'Autriche. Dès lors, politiquement, une garnison sarde eût été une

garnison autrichienne. Cet arrangement eût laissé subsister ce que nous

avons à empêcher, la suzeraineté de l'Autriche sur l'Italie. Là est

toute la question. A Vienne et à Milan, on n'a aucune envie de conquérir

les Légations, mais on veut garder la haute main sur la Péninsule; et

c'était chose d'autant plus facile que les gouvernements italiens, qui

s'en défendaient un peu avant notre révolution, aujourd'hui ne demandent

pas mieux et cherchent là leur sauve-garde. Si donc nous occupons

Ancône, ce que je saurai avant de fermer ma lettre, nous aurons déplu

à l'Autriche sans qu'elle veuille se brouiller avec nous, ce qui est

très-bon. Nous aurons montré aux gouvernements italiens que nous

n'entendons pas qu'ils se fassent vassaux, afin de ne rien accorder à

leurs sujets. Nous aurons fait acte de force, à la grande joie de tout

le parti français et libéral, qui se trouvera encouragé et appuyé par

la présence de notre drapeau en Italie. Les _carbonari_ eux-mêmes

commenceront à faire un peu plus de cas de notre ministère que de M.

de La Fayette. Tout est donc pour le mieux, s'il y a succès.» Quelques

heures plus tard, M. de Barante terminait ainsi sa lettre: «C'est chose

faite; nous sommes entrés à Ancône avec des démonstrations de vive

force, et le pape proteste. Si l'Autriche, comme il semble, prend la

chose en patience, nous voilà en bonne position. L'effet sera grand en

Italie, et je l'aperçois déjà.»

A Rome, dans les premiers moments, l'irritation du gouvernement fut

aussi vive qu'elle était naturelle: par une note du cardinal Bernetti

à M. de Sainte-Aulaire, le pape protesta solennellement contre

l'occupation d'Ancône; il fit retirer de la ville ses représentants,

ses soldats, son drapeau, et transféra à Osimo le gouvernement de la

province. Le cabinet de Vienne fit grand bruit de sa surprise, déclarant

que c'était là une affaire européenne et dont tous les cabinets devaient

se préoccuper. A Londres même, lord Grey et lord Palmerston, que M. de

Talleyrand, tenu au courant par M. Périer, avait d'avance préparés à

l'événement, et qui s'y étaient résignés, non sans quelque peine, furent

accusés, dans le parlement, de livrer l'Italie à l'ambition de la

France. M. de Sainte-Aulaire était et ne pouvait pas ne pas être un peu

troublé et inquiet; après l'insuccès de sa négociation pour arriver au

même but par une voie régulière, il ne s'était point attendu à un acte

si soudain et si rude; c'était sur lui que portait le poids d'une

situation qu'il n'avait pas faite; c'était à lui à calmer l'irritation

et à dissiper les méfiances du pape et de ses conseillers. Il se mit à

l'oeuvre avec sa fidélité et son dévouement accoutumés aux instructions

de son gouvernement comme aux intérêts de son pays; et six semaines

après l'occupation d'Ancône, il avait réussi à la faire reconnaître par

la cour de Rome comme un fait temporaire qui ne devait altérer ni la

paix de l'Europe, ni les bons rapports du Saint-Siége avec la France, et

une convention du 16 avril 1832 en régla le mode et les conditions.

Indépendamment de son propre travail et de la confiance personnelle

qu'il avait conquise à Rome, ce fut surtout à l'attitude et au langage

que tint alors M. Casimir Périer, soit dans les relations diplomatiques,

soit dans les Chambres, que M. de Sainte-Aulaire dut le crédit et la

force dont il avait besoin pour atteindre à ce difficile résultat. Au

moment où l'on apprit que les troupes françaises étaient entrées de vive

force dans Ancône, les représentants des grandes puissances à Paris,

soit qu'ils fussent réellement troublés de l'événement, soit qu'ils

voulussent mettre à couvert leur responsabilité officielle, se rendirent

chez M. Périer pour lui demander des explications. Ils le trouvèrent

très-souffrant; on venait, quelques heures auparavant, de lui mettre des

sangsues; il les reçut avec une fierté agitée; et, sur une parole du

ministre de Prusse, le baron de Werther, qui demanda s'il y avait encore

un droit public européen, M. Périer, se levant brusquement de son

canapé, s'avança vers lui en s'écriant: «Le droit public européen,

Monsieur, c'est moi qui le défends; croyez vous qu'il soit facile de

maintenir les traités et la paix? Il faut que l'honneur de la France

aussi soit maintenu; il commandait ce que je viens de faire. J'ai droit

à la confiance de l'Europe, et j'y ai compté!» Le comte Pozzo di Borgo

me disait, en me racontant cette entrevue: «Je vois encore cette

grande figure pâle, debout dans sa robe de chambre flottante, la tête

enveloppée d'un foulard rouge, marchant sur nous avec colère.» Ce

premier mouvement passé, la conversation devint facile, et les ministres

étrangers se retirèrent satisfaits. Le coup ainsi porté et bien soutenu,

M. Périer sentit la nécessité de panser la blessure, et il le fit avec

la fermeté franche d'un homme sûr de son dessein comme de son pouvoir,

qui ne désavoue rien parce qu'il n'a rien à cacher, et qui, en marchant

à son but, sait s'arrêter aussi bien que s'élancer. Le 7 mars 1832, la

Chambre des députés discutait le budget du département des affaires

étrangères; M. Casimir Périer prit la parole, et traita toutes les

questions flagrantes de la politique extérieure. Arrivé aux affaires

d'Italie et à l'occupation d'Ancône, connue à Paris seulement depuis

quatre jours: «Ce n'est point encore là, dit-il, un événement accompli,

et par conséquent soumis à des investigations sans bornes; mais nous

nous hâtons de déclarer qu'il n'y a rien, dans cette démarche mûrement

réfléchie et dont toutes les conséquences ont été pesées, qui puisse

donner aux amis de la paix la moindre inquiétude sur le maintien de la

bonne harmonie entre les puissances qui concourent, dans cette question

comme dans toutes les autres, à un but commun. Comme notre expédition de

Belgique, notre expédition à Ancône, conçue dans l'intérêt général de la

paix, aussi bien que dans l'intérêt politique de la France, aura pour

effet de contribuer à garantir de toute collision cette partie de

l'Europe, en affermissant le Saint-Siège, en procurant aux populations

italiennes des avantages réels et certains, et en mettant un terme à

des interventions périodiques, fatigantes pour les puissances qui les

exercent, et qui pourraient être un sujet continuel d'inquiétude pour le

repos de l'Europe.»

A mon tour, je montai le lendemain à la tribune, et, plus libre que

M. Périer, j'entrai plus avant dans l'explication des motifs de

l'expédition d'Ancône, de notre politique en Italie, et de ses

liens avec notre politique générale en Europe: «Nous ne pouvons le

méconnaître, dis-je; il y a un parti, une faction qui a besoin d'une

guerre générale, qui n'a d'espérance et de chance que dans une collision

universelle. On avait espéré que cette collision viendrait de la

Belgique; elle a manqué. On l'avait espérée de la Pologne; elle a

manqué. On la cherche en Italie. On s'est hâté de dire qu'il y avait là,

de la part de l'Autriche, une grande intrigue, et que son intervention

dans les Légations n'était qu'un prétexte pour s'emparer de ces

provinces et les ajouter à ses possessions italiennes. On s'est flatté

que de là naîtrait, entre la France et l'Autriche, une collision que la

Belgique et la Pologne n'ont pas donnée, et dont on se promet je ne sais

combien de révolutions en Europe. J'ai la confiance qu'on se trompera

sur l'Italie comme on s'est trompé sur la Belgique et la Pologne. Le

gouvernement autrichien a trop de bon sens pour ne pas savoir que la

possession même des Légations ne vaut pas pour lui les chances d'une

guerre générale; ce qu'il veut, c'est que l'Italie lui appartienne par

voie d'influence, et c'est là ce que la France ne saurait admettre. Il

faut que chacun prenne ses positions; l'Autriche a pris les

siennes; nous prenons, nous prendrons les nôtres; nous soutiendrons

l'indépendance des États italiens, le développement des libertés

italiennes; nous ne souffrirons pas que l'Italie tombe complètement

sous la prépondérance autrichienne; mais nous éviterons toute collision

générale. Les insurrections fomentées et exploitées, les guerres

d'invasion et de conquête, voilà la politique révolutionnaire, celle où

l'on voudrait nous entraîner; des mesures comminatoires, des précautions

fortes, des expéditions limitées, des négociations patientes, voilà la

politique régulière et civilisée. Nous avons commencé à y entrer; nous

y persévérerons. Les difficultés que nous rencontrons sont graves; mais

elles n'ont rien d'incompatible avec l'état de paix européenne; ce ne

sont pas des questions de vie et de mort; elles se résoudront peu à peu

par la bonne conduite du gouvernement, par son respect des droits de

tous, de tous les droits de tous, et par la constance des Chambres à le

soutenir fermement dans cette voie.»

Je prends plaisir à me rappeler nos luttes de cette époque; j'y entrais

avec ardeur, mais comme volontaire et en pleine liberté; aucune

fonction, aucun engagement ne me liaient à M. Casimir Périer; c'était

mon propre dessein que je poursuivais, ma propre pensée que je

développais en défendant son administration. Et je n'allais pas seul

au combat; j'y trouvais, indépendamment des ministres, d'habiles et

efficaces alliés: M. Dupin et M. Thiers soutenaient comme moi la

politique du cabinet. Occupant tous deux des fonctions, l'un procureur

général à la Cour de cassation, l'autre conseiller d'État, ils n'en

étaient pas moins, dans les Chambres, des champions de bonne volonté,

poussés par leur conviction personnelle bien plus que par l'obligation

de leur charge. Il n'y avait entre nous aucun concert, point d'entente

préalable ni de tactique convenue; nous entrions dans l'arène, chacun

par la porte qui lui convenait et sous les couleurs de son choix. Nous

traitions en général les questions sous des points de vue et par

des procédés très-différents. M. Dupin, en parlant de la politique

extérieure, la considérait moins en elle-même que dans son influence sur

l'état intérieur du pays, sur ses intérêts domestiques, sa prospérité,

son repos. M. Thiers parcourait toutes les hypothèses, discutait toutes

les conduites, celle qu'indiquait l'opposition comme celle que tenait le

gouvernement, et il faisait à chaque pas ressortir les impossibilités

pratiques, les contradictions inévitables, les périls démesurés de la

politique que MM. Mauguin, Bignon, Lamarque, et aussi M. de La Fayette

avec plus de dignité et de politesse, quoique plus hardiment encore,

auraient voulu imposer au pays comme au gouvernement. Je m'appliquais

surtout à bien caractériser la politique générale du cabinet et de ses

amis, à l'établir fortement en droit, à montrer comment elle devait

persister et dominer dans toutes les questions particulières; et en même

temps j'attaquais de front les mauvaises traditions, les faux principes

auxquels était empruntée la politique de l'opposition et dont elle eût

ramené le funeste empire. Loin de nuire à la cause que nous soutenions

en commun, ces diversités de position et de langage la servaient, car

elles faisaient voir combien de défenseurs divers, mais tous convaincus

et zélés, se ralliaient pour la faire triompher.

L'expédition d'Ancône n'était pas la première preuve que M. Casimir

Périer eût donnée de son efficace énergie à soutenir au dehors l'honneur

et l'intérêt de la France. Quelques mois auparavant, il avait eu de

justes réclamations à élever contre l'iniquité brutale avec laquelle le

roi don Miguel traitait, dans leur personne comme dans leurs biens,

les Français établis en Portugal, et il n'en avait pas obtenu le

redressement. Le gouvernement anglais, qui avait eu aussi à Lisbonne

quelques-uns de ses nationaux à protéger contre des violences

semblables, venait de recevoir les satisfactions qu'il avait demandées.

M. Casimir Périer, las de les attendre, résolut d'aller les prendre.

L'amiral Roussin, à la tête d'une belle escadre et avec autant

d'habileté que de hardiesse, força l'entrée du Tage, fit prisonnière

dans ses propres eaux toute la flotte portugaise, éteignit le feu des

forts qui la protégeaient, et devant les quais de Lisbonne contraignit

les ministres de don Miguel à venir signer sur son vaisseau la

convention qui donnait, à la France et aux Français établis en Portugal,

toutes les réparations de dignité et d'intérêt auxquelles ils avaient

droit. La brillante exécution de cette rapide campagne n'en fut pas,

aux yeux du public français, le seul mérite; il y vit une preuve de

l'indépendance que conservait le cabinet de M. Casimir Périer dans ses

rapports avec l'Angleterre. A Londres, l'opposition essaya de faire au

gouvernement un reproche de l'humiliation que le Portugal venait de

subir; le duc de Wellington lui-même sortit, à cette occasion, de sa

réserve accoutumée: «J'ai senti, dit-il, moi sujet anglais, la rougeur

me monter au front, à la vue d'un ancien allié traité ainsi sans que

l'Angleterre fît rien pour s'y opposer.» Le cabinet anglais n'avait nul

droit de s'opposer à la justice que réclamait la France; et si le duc

de Wellington eût été au pouvoir, je ne doute guère qu'il n'eût tenu

la même conduite que lord Grey. Quand on n'agit que selon le droit, et

qu'en l'établissant clairement on le soutient fermement, le gouvernement

anglais, même quand il a de l'humeur, ne s'engage pas légèrement, et

pour des questions secondaires, dans une querelle sérieuse avec ses

voisins.

Cette bonne conduite soutenue, ce concours de prudence et de vigueur,

cette fermeté à ne pas s'écarter, dans les questions particulières les

plus épineuses, de la politique générale et pacifique que proclamait le

cabinet, faisaient en Europe, autant et encore plus qu'en France, une

profonde impression. M. Casimir Périer devenait partout l'objet de

l'estime et des espérances, non-seulement des hommes en pouvoir, mais

des honnêtes gens éclairés. Le cabinet anglais lui témoignait de jour

en jour plus de confiance. Les gouvernements même les plus méfiants

commençaient à compter sur sa parole et à croire qu'avec lui on pouvait

traiter de l'avenir. Un désarmement général et concerté était le voeu de

tous les cabinets. A Vienne surtout, le prince de Metternich s'attachait

à cette perspective, faisait honneur à M. Périer de l'avoir ouverte, et

parlait tout haut des éclatantes marques de considération que tous les

souverains s'empresseraient de lui donner s'il rendait possible, pour

l'Europe, cette grande mesure qui devait épargner aux peuples tant de

charges et aux gouvernements tant d'embarras, «Ce que nous pouvons

nous-mêmes concevoir d'espérance au dedans, m'écrivait M. de Barante,

est avidement saisi par l'étranger. Les cabinets n'ont nulle envie de

jouer le tout pour le tout. Quelle que soit leur antipathie pour la

Révolution de Juillet, ils aimeraient mieux la voir se régler et se

consolider que tomber en confusion. Au fond, la France révolutionnaire

leur paraît moins redoutable en permanence que la France bien ordonnée;

parfois ils s'imaginent qu'elle n'aurait pas même la force du désordre.

Pourtant c'est là un grand péril, actuel, inconnu, impossible à mesurer,

et l'on aime mieux ne pas le courir. Mais toute la situation changerait

si M. Périer s'en allait. Déjà, quand, à l'ouverture de votre session,

il a voulu se retirer, on a cru tout perdu. Aussi l'affaire de Belgique

a-t-elle passé pour un coup de bonheur.»

Mais ni l'énergie, ni le renom d'un homme ne suffisent, en quelques

mois, à faire rentrer dans l'ordre une société profondément ébranlée.

M. Casimir Périer avait accepté la plus rude comme la plus noble des

tâches, la tâche de dompter l'anarchie au nom d'un gouvernement né d'une

révolution et en présence de la liberté. Au milieu de ses efforts et

de ses succès, et de la confiance qu'il inspirait aux honnêtes gens de

France et d'Europe, le mal était toujours là, ralenti mais non guéri;

l'anarchie se débattait sous sa main, intimidée mais non vaincue. Dans

les premiers mois de 1832, deux complots éclatèrent encore à Paris,

et sur plusieurs points du royaume, comme à Grenoble, l'autorité du

gouvernement fut méconnue et la paix publique violemment troublée. Les

espérances révolutionnaires enflammaient encore les mauvaises passions.

Le parti républicain ne renonçait point; le parti légitimiste rentrait

en scène. La presse périodique n'avait jamais été plus hostile ni avec

plus d'audace. Dans la Chambre des députés, l'opposition poursuivait ses

attaques contre le cabinet, et l'étalage de cette politique déclamatoire

qui, tantôt adroitement violente, tantôt confiante dans sa témérité,

donnait un appui indirect à la guerre à mort que, hors des Chambres, le

pouvoir avait à soutenir. Les étrangers, princes et peuples, observaient

avec une surprise inquiète cet état de révolution prolongée sous un

gouvernement qui s'était si promptement et si facilement établi: «Notre

considération et notre influence, m'écrivait M. de Barante, sont mises

en quarantaine; nous offrons l'aspect d'un pays où les honnêtes gens

soutiennent la plus pénible et la plus dangereuse lutte contre la partie

folle ou perverse de la population. Le point d'arrêt n'est pas trouvé;

on s'aperçoit que tout est encore en question et en péril; les victoires

du parti raisonnable semblent l'épuiser, sans affaiblir le parti opposé.

Le désir de changer l'état de la société et de réduire à l'état de

parias toutes les supériorités devient de jour en jour plus manifeste.

On admire, mais on plaint M. Périer. Votre nom est souvent prononcé

comme celui du plus net et du plus vaillant adversaire de l'esprit

d'anarchie; mais lors même qu'on espère une heureuse issue, un tel état

social tente peu les libéraux qui ne sont pas révolutionnaires. Si nous

étions en meilleur train, si nous présentions un aspect rassurant et

honorable, le progrès des idées d'amélioration serait rapide. Au lieu de

cela, l'Italie flotte entre la sédition et la répression autrichienne.»

Personne ne se faisait, sur l'état du pays et sur l'insuffisance de son

propre succès, moins d'illusion que M. Périer lui-même. J'ai déjà dit

qu'il était peu enclin à l'espérance, et très-méfiant soit envers les

hommes, soit envers la destinée. L'expérience, loin de l'atténuer,

aggravait en lui cette disposition. A mesure qu'il gouvernait, il

devenait plus difficile en fait de gouvernement, plus choqué de ce qui

manquait à son oeuvre, plus exigeant envers ses agents, ses alliés et

ses amis: «Personne ne fait tout son devoir, disait-il; personne ne

vient en aide au gouvernement dans les moments difficiles. Je ne puis

pas tout faire. Je ne sortirai pas de l'ornière à moi tout seul. Je suis

pourtant un bon cheval. Je me tuerai, s'il le faut, à la peine. Mais

que tout le monde s'y mette franchement et donne avec moi le coup de

collier; sans cela, la France est perdue.» Il prévoyait le moment où,

même en réussissant, il ne pourrait ou ne voudrait pas porter plus

longtemps le fardeau dont il s'était chargé, et il se préoccupait, avec

une noble inquiétude, de ce que serait après lui le sort de son pays. Un

de mes amis, jeune attaché alors à son cabinet et qui devint peu après

son neveu, M. Vitet eut avec lui, vers le milieu de mars 1832, peu de

jours avant l'invasion du choléra dans Paris, une conversation dont il

fut si frappé qu'il en a recueilli les souvenirs. Je les consigne ici

textuellement, tels qu'il me les a communiqués, et sans croire que

l'honneur qui m'y est fait par l'estime de M. Casimir Périer m'impose

une apparence d'embarras et un devoir de réticence. «Je l'avais

accompagné en tête à tête, dit M. Vitet, hors Paris, à sa maison du bois

de Boulogne, où son médecin l'envoyait prendre l'air, car il était déjà

affaibli et souffrant. Nous fîmes, pendant plus de deux heures, le tour

de ses jardins, sous un ciel triste et brumeux que je vois encore. Il me

parla, avec plus d'abandon et de suite qu'il n'avait jamais fait, de

ses projets, de ses plans, de ses espérances. Il me lut les dernières

dépêches qu'il venait de recevoir de Londres et de Vienne, me montra

que, dans un délai plus court qu'on ne pensait, il y avait lieu

d'attendre que les puissances continentales désarmeraient sur une assez

grande échelle pour ôter toute idée d'arrière-pensée de leur part: «Dès

lors, ajouta-t-il, toute cette mousse de guerre tombera, et cela fait,

je me retire; ma tâche sera terminée. Le fardeau est déjà lourd; il

deviendrait intolérable quand le danger serait dissipé. Mes meilleurs

amis, qui déjà ne sont pas commodes, me joueraient, à tout propos, des

tours pendables. Je leur céderai la place. Mais je ne m'en irai pas sans

m'être donné des successeurs qui comprennent et qui veuillent conserver

ce que j'ai fait.» Là dessus il entra dans de longs détails sur

quelques-uns de ses alliés, les drapant de main de maître: «Ce n'est pas

avec ces hommes-là, reprit-il, qu'on peut faire un gouvernement. Je sais

que les doctrinaires ont de grands défauts, et qu'ils n'ont pas l'art de

se faire aimer du gros public; il n'y a qu'eux pourtant qui veuillent

franchement ce que j'ai voulu. Je ne serai tranquille qu'avec Guizot.

Nous avons gagné assez de terrain pour qu'il puisse entrer au pouvoir.

Ce sera ma condition.»

Encore un exemple de la vanité des confiances de l'homme! Au moment où

M. Casimir Périer se préoccupait ainsi de régler l'avenir, le présent

était près de lui échapper; le choléra, qui devait l'atteindre,

envahissait soudainement Paris. On a dit que, dès la première explosion

du fléau, M. Périer en avait eu l'imagination frappée au point qu'à

l'instant sa santé en souffrît, surtout que les bruits d'empoisonnement

et les meurtres populaires suscités par ces bruits avaient troublé son

âme, presque comme un outrage personnel. Il fut, en effet, profondément

indigné de ces déplorables scènes de crédulité féroce: «Ce n'est pas

là, disait-il, la pensée d'un peuple civilisé; c'est le cri d'un peuple

sauvage.» Mais je ne pense pas que son impression soit allée plus loin:

«J'étais présent, m'a dit M. d'Haubersaert, quand le préfet de police

vint lui rendre compte de ce qui se passait. M. Périer fut ému, irrité,

attristé, mais point troublé.» Il avait l'imagination chaude, le

tempérament irritable, mais l'âme forte et l'esprit ferme; il voyait les

choses telles qu'elles étaient réellement, sans exagération comme sans

illusion, même lorsqu'il en était profondément remué.

Je ne trouve pas que les écrivains qui ont raconté ce temps aient peint

avec vérité et justice l'état de Paris, gouvernement et peuple, pendant

cette lugubre crise. Aussi absurdes qu'odieux, les emportements

populaires furent peu nombreux, limités à quelques rues encombrées d'une

population pauvre et grossière, et ils cessèrent promptement. L'aspect

général de la ville était morne, mais point troublé; on ne voyait

nulle part cette agitation désordonnée ou cette immobilité stupide qui

caractérisent la peur; les habitants passaient dans les rues silencieux,

le pas pressé, la physionomie un peu tendue et crispée, sous l'influence

de l'air froid et sec qu'il respiraient. Les Chambres, les tribunaux,

les fonctionnaires de toute sorte continuèrent régulièrement leurs

travaux. Les prêtres, les administrateurs, les médecins, les employés

des établissements pieux et charitables firent leur devoir, beaucoup

avec ardeur, presque tous sans hésitation. Le Roi et sa famille, les

ministres, tous les chefs des services publics donnèrent l'exemple du

courage et du dévouement. Le comte d'Argout, dans les attributions

duquel se trouvait la police sanitaire, parcourait les quartiers les

plus malades, aidant de sa propre main à placer les morts dans les

voitures qui les recueillaient de maison en maison pour les porter aux

cimetières. La charité chrétienne, la sympathie libérale et le zèle

administratif unissaient leurs efforts pour lutter contre le mal ou en

atténuer les résultats. L'anxiété publique était visible, la tristesse

profonde; mais on n'avait sous les yeux aucun de ces spectacles

d'épouvante honteuse et de désorganisation sociale et morale qui, dans

d'autres temps et ailleurs, ont accompagné de telles épreuves. On se

sentait, au contraire, au milieu d'une population en qui dominait le

sentiment du devoir ou de l'honneur, et sous la main d'un gouvernement

régulier, intelligent, vigilant, résolu et capable d'accomplir, dans les

limites de la science et de la puissance humaines, tout ce qu'exigeait

de lui le périlleux service de la société confiée à ses soins.

Ce n'est point par des observations indirectes et lointaines, c'est de

près et par moi-même que j'ai vu et pu apprécier l'état moral de Paris à

cette époque. Je vivais au milieu du mal public et du travail assidûment

suivi pour y porter remède. Pourquoi ne rendrais-je pas à une chère

mémoire ce qui lui est dû? L'affection commande la réserve, mais

n'interdit pas la vérité. Dame de charité dans le quartier que nous

habitions, dès que le fléau y parut, ma femme se voua à en défendre les

familles pauvres commises à sa charge, et bien d'autres aussi dont la

détresse s'aggravait par ce nouveau péril. Elle employait chaque jour

plusieurs heures à les visiter, à munir de précautions ceux qui se

portaient bien, à faire soigner et souvent à soigner elle-même ceux qui

étaient atteints, à faire promptement enlever ceux qui avaient succombé,

à soutenir et à consoler ceux qui restaient. Sa jeunesse, son activité,

sa sérénité, son facile courage, sa bonté à la fois sympathique et

fortifiante lui acquirent bientôt la confiance des effrayés, des

malades, des médecins, des administrateurs, de tous ceux qui, dans le

quartier, étaient les objets ou les alliés de son oeuvre. Ils venaient

incessamment réclamer ses visites, ses secours, ses conseils; les uns

l'informaient de leurs maux et de leurs besoins; les autres la mettaient

au courant des mesures adoptées par l'administration et des moyens

employés par la science. De mon cabinet, j'entendais fréquemment

demander: «Madame Guizot y est-elle?» Je la voyais, avec une inquiétude

qu'elle me voyait bien, mais dont nous ne nous parlions pas, sortir,

rentrer, ressortir plusieurs fois dans le jour pour suffire à sa tâche.

Sa santé n'en fut point altérée, mais elle eut bientôt à s'occuper de sa

propre maison. Je fus moi-même atteint du choléra; pas très-gravement,

assez cependant pour que mon médecin, le docteur Lerminier, dît: «Si

M. Guizot avait peur, il serait bien malade.» Je n'eus à me défendre

d'aucune impression semblable. Pendant un jour seulement, mon malaise

fut extrême; j'avais comme un sentiment de grand trouble et de

désorganisation intérieure. Les remèdes, surtout l'emploi continu de la

glace, mirent fin à cet état; j'entrai rapidement en convalescence, et

ma femme put reprendre au dehors son oeuvre[19]. Cette atmosphère de

charité où je vivais et ma propre indisposition me rendirent l'histoire

du choléra de 1832 très-familière; j'en entendais sans cesse parler;

j'étais au courant de tous les incidents, de tous les travaux, de tous

les sentiments qui s'y rattachaient. Je suis sorti de cette triste

époque plein d'estime pour la bonté, le courage, le dévouement, le zèle

intelligent, la sympathie affectueuse, pour toutes les vertus privées

qui abondent dans toutes les classes de la société française, et qui

s'y déploient avec une verve charmante dès que les grandes épreuves

les appellent. Il y a là de quoi compenser bien des faiblesses, et de

puissants motifs d'espérer que cette société acquerra aussi, avec

le temps, les vertus publiques dont elle a besoin pour accomplir sa

destinée et pour satisfaire à son propre honneur.

[Note 19: Je me donne le plaisir de publier, dans les _Pièces

historiques_, n° XII, un essai intitulé: _De la Charité et de sa place

dans la vie des femmes_, par Mme Éliza Guizot, écrit en 1828, et qui n'a

été imprimé que dans un _Recueil_ inédit et tiré seulement à soixante

exemplaires.]

Au plus fort de la crise, pour combattre les craintes de contagion et

relever les esprits abattus, le gouvernement voulut faire une démarche

un peu éclatante. Le Roi proposa d'aller en personne, avec le président

du Conseil, visiter l'Hôtel-Dieu. Le cabinet n'y consentit point; mais

M. le duc d'Orléans, avec un généreux empressement, demanda à remplacer

son père, et son offre fut acceptée. La visite eut lieu le 1er avril

1832. Le duc d'Orléans, M. Casimir Périer et M. de Marbois, alors

président du Conseil général des hospices et âgé de quatre-vingt-sept

ans, parcoururent les salles des cholériques de l'Hôtel-Dieu, s'arrêtant

auprès du lit des malades, leur prenant les mains, causant avec eux, et

les encourageant par de bonnes et fermes paroles. La visite fut longue.

Plusieurs malades, dix ou douze, selon le rapport d'un assistant,

moururent pendant sa durée. M. Lanyer, jeune médecin distingué, employé

alors dans le ministère de l'intérieur comme directeur des affaires

civiles de l'Algérie, avait accompagné M. Casimir Périer dans cette

visite; il l'engagea, ainsi que M. le duc d'Orléans, à y mettre un

terme, disant qu'un plus long séjour dans cette atmosphère pouvait être

dangereux et était complètement inutile. Ni M. le duc d'Orléans, ni M.

Périer ne tinrent compte de cet avis. Le prince discutait, avec une

entière liberté d'esprit, la question de savoir si le choléra était

ou non contagieux; et M. Périer, silencieux et grave, éprouvait et

contenait visiblement, en présence de tant de souffrances, une

profonde émotion. Ils se retirèrent enfin, et, rentré au ministère de

l'intérieur, M. Périer se complaisait à raconter le courage de ce jeune

prince et de ce vieux magistrat, l'un sur les marches du trône, l'autre

sur le bord du tombeau, tous deux parfaitement tranquilles et sereins à

côté de ces mourants dont le souffle répandait peut-être la mort. Pour

lui, il avait, en parlant de ce spectacle, les yeux ardents, le teint

pâle, la physionomie altérée, et ses amis étaient pénétrés d'inquiétude

en le regardant.

Trois jours après cette lugubre visite, M. Casimir Périer était

gravement malade; l'un de ses collègues, M. de Montalivet, vint le voir,

le 5 avril, dans la soirée: «Je le trouvai seul, étendu sur un canapé;

les meurtres commis la veille par une foule furieuse et stupide, sur

de prétendus empoisonneurs, avaient fait sur son esprit une impression

navrante. Il me fit, sur la France et sur lui-même, les plus tristes

prédictions: «Je vous l'ai déjà dit; je sortirai de ce ministère les

pieds en avant.» C'étaient en effet les termes dont il s'était servi

avec moi le jour même où il s'installa au ministère de l'intérieur,

le 14 mars 1831. Il m'entretint ensuite, avec calme et tristesse, de

l'article à insérer le lendemain dans _le Moniteur_[20]. Le préfet de

police arriva. Je le quittai en lui disant un adieu qui devait être le

dernier. Je ne l'ai plus revu[21].»

[Note 20: _Pièces historiques_, n° XIII.]

[Note 21: Extrait d'une lettre que m'a adressée, le 18 septembre 1858,

M. de Montalivet, à qui je dois, sur toute cette époque, plusieurs

renseignements importants.]

Pendant que le choléra, en envahissant M. Casimir Périer, mettait en

péril le repos de la France, il lui enlevait, dans M. Cuvier, une de ses

gloires[22]. Au milieu de son trouble, la France sentit vivement cette

perte; elle a toujours aimé la grandeur intellectuelle, et c'est

aujourd'hui presque la seule qu'elle se plaise à honorer. Le concours

aux obsèques de M. Cuvier fut très-grand, et un sentiment vrai de

sympathie et de regret animait cette foule pressée d'accourir pour

rendre hommage à un maître de la science, pressée de s'écouler pour se

soustraire au péril du fléau qui l'avait frappé. Ce mélange de généreux

respect et de préoccupation personnelle était un spectacle à la fois

noble et triste.

[Note 22: On a discuté les causes de la mort de M. Cuvier. Pour avoir, à

ce sujet, l'avis d'un juge parfaitement compétent, je me suis adressé

à mon savant confrère et ami, M. Flourens, son digne successeur dans

l'Académie française comme dans l'Académie des sciences. Il m'a répondu:

«Les causes de la mort de M. Cuvier sont restées douteuses. Elle a été

attribuée au choléra, et il est très-probable que le choléra a en effet

agi, mais seulement d'une manière latente. Les symptômes manifestes

de la maladie furent ceux d'une paralysie qui, du bras droit, gagna

successivement le pharynx et les organes respiratoires.»]

Le mal éclata, chez M. Casimir Périer, avec une grande violence: «Des

spasmes nerveux soulevaient ce grand corps dans son lit, par une sorte

de mouvement mécanique dont la puissance irrésistible était effrayante.

C'était un douloureux spectacle que celui de cette intelligence et de

cette volonté si énergique luttant en vain contre la matière[23].»

Quelques-uns des médecins appelés doutaient que ce fût le choléra; la

plupart, et les principaux, l'affirmaient, et tout semble indiquer

qu'ils avaient raison. A côté de M. Périer, dans le ministère de

l'intérieur, onze personnes en étaient en même temps attaquées, et

son collègue, M. d'Argout, qui l'avait accompagné dans la visite à

l'Hôtel-Dieu, était frappé comme lui, et presque en aussi grand danger.

Au bout de quelques jours, une amélioration sensible donna quelques

espérances; ce fut, entre les médecins, le moment des doutes, des

discussions et des essais divers; pendant six semaines, ils luttèrent de

toute leur science, et le malade de toute la force de son âme, contre

le mal toujours renaissant et croissant; mais tous les efforts étaient

vains; la fièvre devenait de jour en jour plus ardente; l'extrême

susceptibilité nerveuse de M. Périer allait souvent jusqu'au délire. Au

milieu de son mal, l'avenir de son pays et de la bonne politique dans

son pays était sa constante préoccupation, Il en parlait à ceux qui

l'entouraient; il s'en parlait tout haut à lui-même dans les accès de

la fièvre. Son fils aîné arriva d'Angleterre; M. Périer ne l'entretint

pendant plus d'une heure que de la Conférence de Londres et du règlement

des affaires de Belgique. Malgré l'affection qu'il portait à ce fils,

il ne se laissa aller à aucun attendrissement, ne manifesta aucune

faiblesse; la paix de l'Europe paraissait sa seule pensée. Quand son

esprit se portait sur les affaires de l'intérieur, il exprimait pour

l'ordre social, surtout pour la propriété, première base de l'ordre

social, les plus vives alarmes, ne se faisant aucune illusion sur la

valeur de ses succès contre l'anarchie, et sachant bien que, s'il avait

arrêté la ruine de l'ordre, il n'avait pas assuré sa victoire: «J'ai les

ailes coupées, disait-il; je suis bien malade, mais le pays est encore

plus malade que moi.»

[Note 23: Extrait d'une lettre que m'a adressée, le 27 septembre 1858,

sur la maladie et les derniers jours de M. Casimir Périer, M. Lanyer,

qui l'avait accompagné à l'Hôtel-Dieu, et qui, depuis ce jour, resta

constamment auprès de lui.]

Le pays suivait avec anxiété les progrès de cette maladie qui le

menaçait de retomber lui-même dans tout son mal. Quand on apprit, le

16 mai au matin, que M. Casimir Périer venait de succomber, un vif

mouvement de regret, de reconnaissance et d'alarme éclata, en

province comme à Paris, parmi les propriétaires, les négociants, les

manufacturiers, les magistrats, dans toute cette population amie de

l'ordre qu'il avait comprise et défendue mieux qu'elle ne savait se

comprendre et se défendre elle-même. Elle accourut en foule à ses

obsèques; elle s'empressa de souscrire pour lui élever un monument. Les

détails de cet élan d'estime publique sont partout. Je me joignis au

départ du convoi funèbre; mais à peine remis de ma propre attaque de

choléra, je ne pus l'accompagner jusqu'au cimetière. Parmi les discours

qui y furent prononcés, celui de M. Royer-Collard, et parmi les écrits

consacrés à la mémoire de M. Casimir Périer la _Notice_ que M. de

Rémusat a placée en tête du recueil de ses _Discours_, ont seuls une

valeur historique: dans l'un, le caractère public, dans l'autre le

caractère personnel de M. Casimir Périer sont peints avec autant d'éclat

que de vérité. L'un et l'autre méritent de survivre au moment qui

les inspira[24]. Ce sont de beaux exemples d'admiration grave et de

sympathie clairvoyante. Une année de gouvernement, qui fut un long

combat sans résultat complet ni assuré, avait suffi pour conquérir à M.

Casimir Périer ces sentiments des juges les plus difficiles, comme du

public français et européen.

[Note 24: _Pièces historiques_, n° XIV.]

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) · 第 13 / 53 题